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"Дети Капитана Гранта" - Жюль Верн

(оригинальный текст на французском)

Les Enfants du Capitaine Grant

Jules Verne

  • DEUXIÈME PARTIE
  • TROISIÈME PARTIE
  • PREMIÈRE PARTIE

    Chapitre I Balance-Fish

       Le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est, un magnifique yacht évoluait à toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le pavillon d’Angleterre battait à sa corne d’artimon; à l’extrémité du grand mât, un guidon bleu portait les initiales E G, brodées en or et surmontées d’une couronne ducale. Ce yacht se nommait le Duncan; il appartenait à lord Glenarvan, l’un des seize pairs écossais qui siègent à la chambre haute, et le membre le plus distingué du «royal-thames-yacht-club», si célèbre dans tout le royaume-uni.
     
       Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa jeune femme, lady Helena, et l’un de ses cousins, le major Mac Nabbs.
     
       Le
     Duncan, nouvellement construit, était venu faire ses essais à quelques milles au dehors du golfe de la Clyde, et cherchait à rentrer à Glasgow; déjà l’île d’Arran se relevait à l’horizon, quand le matelot de vigie signala un énorme poisson qui s’ébattait dans le sillage du yacht.
     
       Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir lord Edward de cette rencontre. Celui-ci monta sur la dunette avec le major Mac Nabbs, et demanda au capitaine ce qu’il pensait de cet animal.
     
       «Vraiment, votre honneur, répondit John Mangles, je pense que c’est un requin d’une belle taille.
     
       – Un requin dans ces parages! s’écria Glenarvan.
     
       – Cela n’est pas douteux, reprit le capitaine; ce poisson appartient à une espèce de requins qui se rencontre dans toutes les mers et sous toutes les latitudes. C’est le «balance-fish», et je me trompe fort, ou nous avons affaire à l’un de ces coquins-là! Si votre honneur y consent, et pour peu qu’il plaise à lady Glenarvan d’assister à une pêche curieuse, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.
     
       – Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs? dit lord Glenarvan au major; êtes-vous d’avis de tenter l’aventure?
     
       – Je suis de l’avis qu’il vous plaira, répondit tranquillement le major.
     
       – D’ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait trop exterminer ces terribles bêtes. Profitons de l’occasion, et, s’il plaît à votre honneur, ce sera à la fois un émouvant spectacle et une bonne action.
     
       – Faites, John,» dit lord Glenarvan.
     
       Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le rejoignit sur la dunette, fort tentée vraiment par cette pêche émouvante.
     
       La mer était magnifique; on pouvait facilement suivre à sa surface les rapides évolutions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec une surprenante vigueur. John Mangles donna ses ordres. Les matelots jetèrent par-dessus les bastingages de tribord une forte corde, munie d’un émerillon amorcé avec un épais morceau de lard. Le requin, bien qu’il fût encore à une distance de cinquante yards, sentit l’appât offert à sa voracité. Il se rapprocha rapidement du yacht. On voyait ses nageoires, grises à leur extrémité, noires à leur base, battre les flots avec violence, tandis que son appendice caudal le maintenait dans une ligne rigoureusement droite. À mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux saillants apparaissaient, enflammés par la convoitise, et ses mâchoires béantes, lorsqu’il se retournait, découvraient une quadruple rangée de dents. Sa tête était large et disposée comme un double marteau au bout d’un manche. John Mangles n’avait pu s’y tromper; c’était là le plus vorace échantillon de la famille des squales, le poisson-balance des anglais, le poisson-juif des provençaux.
     
       Les passagers et les marins du
     Duncan suivaient avec une vive attention les mouvements du requin. Bientôt l’animal fut à portée de l’émerillon; il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et l’énorme amorce disparut dans son vaste gosier.
     
       Aussitôt il «se ferra» lui-même en donnant une violente secousse au câble, et les matelots halèrent le monstrueux squale au moyen d’un palan frappé à l’extrémité de la grande vergue. Le requin se débattit violemment, en se voyant arracher de son élément naturel. Mais on eut raison de sa violence.
     
       Une corde munie d’un nœud coulant le saisit par la queue et paralysa ses mouvements. Quelques instants après, il était enlevé au-dessus des bastingages et précipité sur le pont du yacht. Aussitôt, un des marins s’approcha de lui, non sans précaution, et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la formidable queue de l’animal.
     
       La pêche était terminée; il n’y avait plus rien à craindre de la part du monstre; la vengeance des marins se trouvait satisfaite, mais non leur curiosité. En effet, il est d’usage à bord de tout navire de visiter soigneusement l’estomac du requin.
     
       Les matelots connaissent sa voracité peu délicate, s’attendent à quelque surprise, et leur attente n’est pas toujours trompée.
     
       Lady Glenarvan ne voulut pas assister à cette répugnante «exploration», et elle rentra dans la dunette. Le requin haletait encore; il avait dix pieds de long et pesait plus de six cents livres.
     
       Cette dimension et ce poids n’ont rien d’extraordinaire; mais si le
     balance-fish n’est pas classé parmi les géants de l’espèce, du moins compte-t-il au nombre des plus redoutables.
     
       Bientôt l’énorme poisson fut éventré à coups de hache, et sans plus de cérémonies. L’émerillon avait pénétré jusque dans l’estomac, qui se trouva absolument vide; évidemment l’animal jeûnait depuis longtemps, et les marins désappointés allaient en jeter les débris à la mer, quand l’attention du maître d’équipage fut attirée par un objet grossier, solidement engagé dans l’un des viscères.
     
       «Eh! Qu’est-ce que cela? s’écria-t-il.
     
       – Cela, répondit un des matelots, c’est un morceau de roc que la bête aura avalé pour se lester.
     
       – Bon! reprit un autre, c’est bel et bien un boulet ramé que ce coquin-là a reçu dans le ventre, et qu’il n’a pas encore pu digérer.
     
       – Taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom Austin, le second du yacht, ne voyez-vous pas que cet animal était un ivrogne fieffé, et que pour n’en rien perdre il a bu non seulement le vin, mais encore la bouteille?
     
       – Quoi! s’écria lord Glenarvan, c’est une bouteille que ce requin a dans l’estomac!
     
       – Une véritable bouteille, répondit le maître d’équipage. Mais on voit bien qu’elle ne sort pas de la cave.
     
       – Eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la avec précaution; les bouteilles trouvées en mer renferment souvent des documents précieux.
     
       – Vous croyez? dit le major Mac Nabbs.
     
       – Je crois, du moins, que cela peut arriver.
     
       – Oh! je ne vous contredis point, répondit le major, et il y a peut-être là un secret.
     
       – C’est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan.
     
       – Eh bien, Tom?
     
       – Voilà, répondit le second, en montrant un objet informe qu’il venait de retirer, non sans peine, de l’estomac du requin.
     
       – Bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine chose, et qu’on la porte dans la dunette.»
     
       Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des circonstances si singulières, fut déposée sur la table du carré, autour de laquelle prirent place lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine John Mangles et lady Helena, car une femme est, dit-on, toujours un peu curieuse.
     
       Tout fait événement en mer. Il y eut un moment de silence. Chacun interrogeait du regard cette épave fragile. Y avait-il là le secret de tout un désastre, ou seulement un message insignifiant confié au gré des flots par quelque navigateur désœuvré?
     
       Cependant, il fallait savoir à quoi s’en tenir, et Glenarvan procéda sans plus attendre à l’examen de la bouteille; il prit, d’ailleurs, toutes les précautions voulues en pareilles circonstances; on eût dit un coroner relevant les particularités d’une affaire grave; et Glenarvan avait raison, car l’indice le plus insignifiant en apparence peut mettre souvent sur la voie d’une importante découverte.
     
       Avant d’être visitée intérieurement, la bouteille fut examinée à l’extérieur. Elle avait un col effilé, dont le goulot vigoureux portait encore un bout de fil de fer entamé par la rouille; ses parois, très épaisses et capables de supporter une pression de plusieurs atmosphères, trahissaient une origine évidemment champenoise. Avec ces bouteilles-là, les vignerons d’Aï ou d’Épernay cassent des bâtons de chaise, sans qu’elles aient trace de fêlure. Celle-ci avait donc pu supporter impunément les hasards d’une longue pérégrination.
     
       «Une bouteille de la maison Cliquot», dit simplement le major.
     
       Et, comme il devait s’y connaître, son affirmation fut acceptée sans conteste.
     
       «Mon cher major, répondit Helena, peu importe ce qu’est cette bouteille, si nous ne savons pas d’où elle vient.
     
       – Nous le saurons, ma chère Helena, dit lord Edward, et déjà l’on peut affirmer qu’elle vient de loin. Voyez les matières pétrifiées qui la recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi dire, sous l’action des eaux de la mer! Cette épave avait déjà fait un long séjour dans l’océan avant d’aller s’engloutir dans le ventre d’un requin.
     
       – Il m’est impossible de ne pas être de votre avis, répondit le major, et ce vase fragile, protégé par son enveloppe de pierre, a pu faire un long voyage.
     
       – Mais d’où vient-il? demanda lady Glenarvan.
     
       – Attendez, ma chère Helena, attendez; il faut être patient avec les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-ci va répondre elle-même à toutes nos questions.»
     
       Et, ce disant, Glenarvan commença à gratter les dures matières qui protégeaient le goulot; bientôt le bouchon apparut, mais fort endommagé par l’eau de mer.
     
       «Circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s’il se trouve là quelque papier, il sera en fort mauvais état.
     
       – C’est à craindre, répliqua le major.
     
       – J’ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille mal bouchée ne pouvait tarder à couler bas, et il est heureux que ce requin l’ait avalée pour nous l’apporter à bord du
     Duncan.
     
       – Sans doute, répondit John Mangles, et cependant mieux eût valu la pêcher en pleine mer, par une longitude et une latitude bien déterminées. On peut alors, en étudiant les courants atmosphériques et marins, reconnaître le chemin parcouru; mais avec un facteur comme celui-là, avec ces requins qui marchent contre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir.
     
       – Nous verrons bien,» répondit Glenarvan.
     
       En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus grand soin, et une forte odeur saline se répandit dans la dunette.
     
       «Eh bien? demanda lady Helena, avec une impatience toute féminine.
     
       – Oui! dit Glenarvan, je ne me trompais pas! Il y a là des papiers!
     
       – Des documents! des documents! s’écria lady Helena.
     
       – Seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent être rongés par l’humidité, et il est impossible de les retirer, car ils adhèrent aux parois de la bouteille.
     
       – Cassons-la, dit Mac Nabbs.
     
       – J’aimerais mieux la conserver intacte, répliqua Glenarvan.
     
       – Moi aussi, répondit le major.
     
       – Sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu est plus précieux que le contenant, et il vaut mieux sacrifier celui-ci à celui-là.
     
       – Que votre honneur détache seulement le goulot, dit John Mangles, et cela permettra de retirer le document sans l’endommager.
     
       – Voyons! Voyons! Mon cher Edward», s’écria lady Glenarvan.
     
       Il était difficile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en eût, lord Glenarvan se décida à briser le goulot de la précieuse bouteille. Il fallut employer le marteau, car l’enveloppe pierreuse avait acquis la dureté du granit. Bientôt ses débris tombèrent sur la table, et l’on aperçut plusieurs fragments de papier adhérents les uns aux autres.
     
       Glenarvan les retira avec précaution, les sépara, et les étala devant ses yeux, pendant que lady Helena, le major et le capitaine se pressaient autour de lui.

    Chapitre II Les Trois Documents

       Ces morceaux de papier, à demi détruits par l’eau de mer, laissaient apercevoir quelques mots seulement, restes indéchiffrables de lignes presque entièrement effacées. Pendant quelques minutes, lord Glenarvan les examina avec attention; il les retourna dans tous les sens; il les exposa à la lumière du jour; il observa les moindres traces d’écriture respectées par la mer; puis il regarda ses amis, qui le considéraient d’un œil anxieux.
     
       «Il y a là, dit-il, trois documents distincts, et vraisemblablement trois copies du même document traduit en trois langues, l’un anglais, l’autre français, le troisième allemand. Les quelques mots qui ont résisté ne me laissent aucun doute à cet égard.
     
       – Mais au moins, ces mots présentent-ils un sens? demanda lady Glenarvan.
     
       – Il est difficile de se prononcer, ma chère Helena; les mots tracés sur ces documents sont fort incomplets.
     
       – Peut-être se complètent-ils l’un par l’autre? dit le major.
     
       – Cela doit être, répondit John Mangles; il est impossible que l’eau de mer ait rongé ces lignes précisément aux mêmes endroits, et en rapprochant ces lambeaux de phrase, nous finirons par leur trouver un sens intelligible.
     
       – C’est ce que nous allons faire, dit lord Glenarvan, mais procédons avec méthode. Voici d’abord le document anglais.»
     
       Ce document présentait la disposition suivante de lignes et de mots:
     
       62 bri gow sink… Etc.
     
       «Voilà qui ne signifie pas grand’chose, dit le major d’un air désappointé.
     
       – Quoi qu’il en soit, répondit le capitaine, c’est là du bon anglais.
     
       – Il n’y a pas de doute à cet égard, dit lord Glenarvan; les mots
     sink, aland, that, and, lost, sont intacts; skipp forme évidemment le mot skipper, et il est question d’un sieur Gr, probablement le capitaine d’un bâtiment naufragé.
     
       – Ajoutons, dit John Mangles, les mots
     monit et ssistance dont l’interprétation est évidente.
     
       – Eh mais! C’est déjà quelque chose, cela, répondit lady Helena.
     
       – Malheureusement, répondit le major, il nous manque des lignes entières. Comment retrouver le nom du navire perdu, le lieu du naufrage?
     
       – Nous les retrouverons, dit lord Edward.
     
       – Cela n’est pas douteux, répliqua le major, qui était invariablement de l’avis de tout le monde, mais de quelle façon?
     
       – En complétant un document par l’autre.
     
       – Cherchons donc!» s’écria lady Helena.
     
       Le second morceau de papier, plus endommagé que le précédent, n’offrait que des mots isolés et disposés de cette manière:
     7 juni glas… Etc.
     
       «Ceci est écrit en allemand, dit John Mangles, dès qu’il eut jeté les yeux sur ce papier.
     
       – Et vous connaissez cette langue, John? demanda Glenarvan.
     
       – Parfaitement, votre honneur.
     
       – Eh bien, dites-nous ce que signifient ces quelques mots.»
     
       Le capitaine examina le document avec attention, et s’exprima en ces termes:
     
       «D’abord, nous voilà fixés sur la date de l’événement;
     7 juni veut dire 7 juin, et en rapprochant ce chiffre des chiffres 62 fournis par le document anglais, nous avons cette date complète: 7 juin 1862.
     
       – Très bien! s’écria lady Helena; continuez, John.
     
       – Sur la même ligne, reprit le jeune capitaine, je trouve le mot
     glas, qui, rapproché du mot gow fourni par le premier document, donne Glasgow. Il s’agit évidemment d’un navire du port de Glasgow.
     
       – C’est mon opinion, répondit le major.
     
       – La seconde ligne du document manque tout entière, reprit John Mangles. Mais, sur la troisième, je rencontre deux mots importants:
     zwei qui veut dire deux, et atrosen, ou mieux matrosen, qui signifie matelots en langue allemande.
     
       – Ainsi donc, dit lady Helena, il s’agirait d’un capitaine et de deux matelots?
     
       – C’est probable, répondit lord Glenarvan.
     
       – J’avouerai à votre honneur, reprit le capitaine, que le mot suivant,
     graus, m’embarrasse. Je ne sais comment le traduire. Peut-être le troisième document nous le fera-t-il comprendre. Quant aux deux derniers mots, ils s’expliquent sans difficultés. Bringt ihnen signifie portez-leur, et si on les rapproche du mot anglais situé comme eux sur la septième ligne du premier document, je veux dire du mot assistance, la phrase portez-leur secoursse dégage toute seule.
     
       – Oui! Portez-leur secours! dit Glenarvan, mais où se trouvent ces malheureux? Jusqu’ici nous n’avons pas une seule indication du lieu, et le théâtre de la catastrophe est absolument inconnu.
     
       – Espérons que le document français sera plus explicite, dit lady Helena.
     
       – Voyons le document français, répondit Glenarvan, et comme nous connaissons tous cette langue, nos recherches seront plus faciles.»
     
       Voici le fac-simile exact du troisième document:
     
       Troi ats tannia gonie… Etc.
     
       «Il y a des chiffres, s’écria lady Helena. Voyez, messieurs, voyez!…
     
       – Procédons avec ordre, dit lord Glenarvan, et commençons par le commencement. Permettez-moi de relever un à un ces mots épars et incomplets. Je vois d’abord, dès les premières lettres, qu’il s’agit d’un trois-mâts, dont le nom, grâce aux documents anglais et français, nous est entièrement conservé: le
     Britannia. Des deux mots suivants gonie et austral, le dernier seul a une signification que vous comprenez tous.
     
       – Voilà déjà un détail précieux, répondit John Mangles; le naufrage a eu lieu dans l’hémisphère austral.
     
       – C’est vague, dit le major.
     
       – Je continue, reprit Glenarvan. Ah! Le mot
     abor, le radical du verbe aborder. Ces malheureux ont abordé quelque part. Mais où? contin! est-ce donc sur un continent? cruel!…
     
       – Cruel!
     s’écria John Mangles, mais voilà l’explication du mot allemand graus… Grausam… Cruel!
     
       – Continuons! Continuons! dit Glenarvan, dont l’intérêt était violemment surexcité à mesure que le sens de ces mots incomplets se dégageait à ses yeux.
     Indi… S’agit-il donc de l’Inde où ces matelots auraient été jetés? Que signifie ce mot ongit? Ah! longitude! et voici la latitude: trente-sept degrés onze minutes.
     
       – Enfin! Nous avons donc une indication précise.
     
       – Mais la longitude manque, dit Mac Nabbs.
     
       – On ne peut pas tout avoir, mon cher major, répondit Glenarvan, et c’est quelque chose qu’un degré exact de latitude. Décidément, ce document français est le plus complet des trois. Il est évident que chacun d’eux était la traduction littérale des autres, car ils contiennent tous le même nombre de lignes. Il faut donc maintenant les réunir, les traduire en une seule langue, et chercher leur sens le plus probable, le plus logique et le plus explicite.
     
       – Est-ce en français, demanda le major, en anglais ou en allemand que vous allez faire cette traduction?
     
       – En français, répondit Glenarvan, puisque la plupart des mots intéressants nous ont été conservés dans cette langue.
     
       – Votre honneur a raison, dit John Mangles, et d’ailleurs ce langage nous est familier.
     
       – C’est entendu. Je vais écrire ce document en réunissant ces restes de mots et ces lambeaux de phrase, en respectant les intervalles qui les séparent, en complétant ceux dont le sens ne peut être douteux; puis, nous comparerons et nous jugerons.»
     
       Glenarvan prit aussitôt la plume, et, quelques instants après, il présentait à ses amis un papier sur lequel étaient tracées les lignes suivantes:
     7 juin 1862 trois-mâts Britannia Glasgow sombré… Etc.
     
       En ce moment, un matelot vint prévenir le capitaine que le
     Duncan embouquait le golfe de la Clyde, et il demanda ses ordres.
     
       «Quelles sont les intentions de votre honneur? dit John Mangles en s’adressant à lord Glenarvan.
     
       – Gagner Dumbarton au plus vite, John; puis, tandis que lady Helena retournera à Malcolm-Castle, j’irai jusqu’à Londres soumettre ce document à l’amirauté.»
     
       John Mangles donna ses ordres en conséquence, et le matelot alla les transmettre au second.
     
       «Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, continuons nos recherches. Nous sommes sur les traces d’une grande catastrophe. La vie de quelques hommes dépend de notre sagacité. Employons donc toute notre intelligence à deviner le mot de cette énigme.
     
       – Nous sommes prêts, mon cher Edward, répondit lady Helena.
     
       – Tout d’abord, reprit Glenarvan, il faut considérer trois choses bien distinctes dans ce document: 1) les choses que l’on sait; 2) celles que l’on peut conjecturer; 3) celles qu’on ne sait pas. Que savons-nous? Nous savons que le 7 juin 1862 un trois-mâts, le
     Britannia, de Glasgow, a sombré; que deux matelots et le capitaine ont jeté ce document à la mer par 37°11’ de latitude, et qu’ils demandent du secours.
     
       – Parfaitement, répliqua le major.
     
       – Que pouvons-nous conjecturer? reprit Glenarvan. D’abord, que le naufrage a eu lieu dans les mers australes, et tout de suite j’appellerai votre attention sur le mot
     gonie. Ne vient-il pas de lui-même indiquer le nom du pays auquel il appartient?
     
       – La Patagonie! s’écria lady Helena.
     
       – Sans doute.
     
       – Mais la Patagonie est-elle traversée par le trente-septième parallèle? demanda le major.
     
       – Cela est facile à vérifier, répondit John Mangles en déployant une carte de l’Amérique méridionale. C’est bien cela. La Patagonie est effleurée par ce trente-septième parallèle. Il coupe l’Araucanie, longe à travers les pampas le nord des terres patagones, et va se perdre dans l’Atlantique.
     
       – Bien. Continuons nos conjectures. Les deux matelots et le capitaine
     abor… abordent quoi? contin… Le continent; vous entendez, un continent et non pas une île. Que deviennent-ils? Vous avez là deux lettres providentielles Pr… Qui vous apprennent leur sort. Ces malheureux, en effet, sont prisou prisonniers de qui? De cruels indiens. Êtes-vous convaincus? Est-ce que les mots ne sautent pas d’eux-mêmes dans les places vides? Est-ce que ce document ne s’éclaircit pas à vos yeux? Est-ce que la lumière ne se fait pas dans votre esprit?»
     
       Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux respiraient une confiance absolue. Tout son feu se communiquait à ses auditeurs. Comme lui, ils s’écrièrent: «C’est évident! C’est évident!»
     
       Lord Edward, après un instant, reprit en ces termes:
     
       «Toutes ces hypothèses, mes amis, me semblent extrêmement plausibles; pour moi, la catastrophe a eu lieu sur les côtes de la Patagonie. D ’ailleurs, je ferai demander à Glasgow quelle était la destination du
     Britannia, et nous saurons s’il a pu être entraîné dans ces parages.
     
       – Oh! Nous n’avons pas besoin d’aller chercher si loin, répondit John Mangles. J’ai ici la collection de la
     mercantile and shipping gazette, qui nous fournira des indications précises.
     
       – Voyons, voyons!» dit lady Glenarvan.
     
       John Mangles prit une liasse de journaux de l’année 1862 et se mit à la feuilleter rapidement. Ses recherches ne furent pas longues, et bientôt il dit avec un accent de satisfaction:
     
       «30 mai 1862. Pérou! Le Callao! En charge pour Glasgow. Britannia, capitaine Grant.
     
       – Grant! s’écria lord Glenarvan, ce hardi écossais qui a voulu fonder une Nouvelle-Écosse dans les mers du Pacifique!
     
       – Oui, répondit John Mangles, celui-là même qui, en 1861, s’est embarqué à Glasgow sur le
     Britannia, et dont on n’a jamais eu de nouvelles.
     
       – Plus de doute! Plus de doute! dit Glenarvan. C’est bien lui. Le
     Britannia a quitté le Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours après son départ, il s’est perdu sur les côtes de la Patagonie. Voilà son histoire tout entière dans ces restes de mots qui semblaient indéchiffrables. Vous voyez, mes amis, que la part est belle des choses que nous pouvions conjecturer. Quant à celles que nous ne savons pas, elles se réduisent à une seule, au degré de longitude qui nous manque.
     
       – Il nous est inutile, répondit John Mangles, puisque le pays est connu, et avec la latitude seule, je me chargerais d’aller droit au théâtre du naufrage.
     
       – Nous savons tout, alors? dit lady Glenarvan.
     
       – Tout, ma chère Helena, et ces blancs que la mer a laissés entre les mots du document, je vais les remplir sans peine, comme si j’écrivais sous la dictée du capitaine Grant.»
     
       Aussitôt lord Glenarvan reprit la plume, et il rédigea sans hésiter la note suivante:
     
       «Le» 7 juin 1862,» le» trois-mâts Britannia,» de» Glasgow», a» sombré» sur les côtes de la Patagonie dans l’hémisphère» austral.» se dirigeant» à terre, deux matelots» et «le capitaine» Grant vont tenter d’aborder le «continent» où ils seront prisonniers de «cruels indiens.» Ils ont «jeté ce document» par degrés de «longitude et 37°11’ de» latitude. «Portez-leur secours» ou ils sont «perdus».
     
       «Bien! Bien! Mon cher Edward, dit lady Helena, et si ces malheureux revoient leur patrie, c’est à vous qu’ils devront ce bonheur.
     
       – Et ils la reverront, répondit Glenarvan. Ce document est trop explicite, trop clair, trop certain, pour que l’Angleterre hésite à venir au secours de trois de ses enfants abandonnés sur une côte déserte. Ce qu’elle a fait pour Franklin et tant d’autres, elle le fera aujourd’hui pour les naufragés duBritannia!
     
       – Mais ces malheureux, reprit lady Helena, ont sans doute une famille qui pleure leur perte. Peut-être ce pauvre capitaine Grant a-t-il une femme, des enfants…
     
       – Vous avez raison, ma chère lady, et je me charge de leur apprendre que tout espoir n’est pas encore perdu. Maintenant, mes amis, remontons sur la dunette, car nous devons approcher du port.»
     
       En effet, le
     Duncan avait forcé de vapeur; il longeait en ce moment les rivages de l’île de Bute, et laissait Rothesay sur tribord, avec sa charmante petite ville, couchée dans sa fertile vallée; puis il s’élança dans les passes rétrécies du golfe, évolua devant Greenok, et, à six heures du soir, il mouillait au pied du rocher basaltique de Dumbarton, couronné par le célèbre château de Wallace, le héros écossais.
     
       Là, une voiture attelée en poste attendait lady Helena pour la reconduire à Malcolm-Castle avec le major Mac Nabbs. Puis lord Glenarvan, après avoir embrassé sa jeune femme, s’élança dans l’express du railway de Glasgow.
     
       Mais, avant de partir, il avait confié à un agent plus rapide une note importance, et le télégraphe électrique, quelques minutes après, apportait auTimes
     et au Morning-Chronicle un avis rédigé en ces termes:
     
       «Pour renseignements sur le sort du trois-mâts «Britannia, de Glasgow, capitaine Grant», s’adresser à lord Glenarvan, Malcolm-Castle, «Luss, comté de Dumbarton, écosse.»

    Chapitre III Malcolm-Castle

       Le château de Malcolm, l’un des plus poétiques des Highlands, est situé auprès du village de Luss, dont il domine le joli vallon. Les eaux limpides du lac Lomond baignent le granit de ses murailles.
     
       Depuis un temps immémorial il appartenait à la famille Glenarvan, qui conserva dans le pays de Rob-Roy et de Fergus Mac Gregor les usages hospitaliers des vieux héros de Walter Scott. À l’époque où s’accomplit la révolution sociale en écosse, grand nombre de vassaux furent chassés, qui ne pouvaient payer de gros fermages aux anciens chefs de clans.
     
       Les uns moururent de faim; ceux-ci se firent pêcheurs; d’autres émigrèrent. C’était un désespoir général. Seuls entre tous, les Glenarvan crurent que la fidélité liait les grands comme les petits, et ils demeurèrent fidèles à leurs tenanciers. Pas un ne quitta le toit qui l’avait vu naître; nul n’abandonna la terre où reposaient ses ancêtres; tous restèrent au clan de leurs anciens seigneurs. Aussi, à cette époque même, dans ce siècle de désaffection et de désunion, la famille Glenarvan ne comptait que des écossais au château de Malcolm comme à bord du
     Duncan; tous descendaient des vassaux de Mac Gregor, de Mac Farlane, de Mac Nabbs, de Mac Naughtons, c’est-à-dire qu’ils étaient enfants des comtés de Stirling et de Dumbarton: braves gens, dévoués corps et âme à leur maître, et dont quelques-uns parlaient encore le gaélique de la vieille Calédonie.
     
       Lord Glenarvan possédait une fortune immense; il l’employait à faire beaucoup de bien; sa bonté l’emportait encore sur sa générosité, car l’une était infinie, si l’autre avait forcément des bornes. Le seigneur de Luss, «le laird» de Malcolm, représentait son comté à la chambre des lords. Mais, avec ses idées jacobites, peu soucieux de plaire à la maison de Hanovre, il était assez mal vu des hommes d’état d’Angleterre, et surtout par ce motif qu’il s’en tenait aux traditions de ses aïeux et résistait énergiquement aux empiétements politiques de «ceux du sud.»
     
       Ce n’était pourtant pas un homme arriéré que lord Edward Glenarvan, ni de petit esprit, ni de mince intelligence; mais, tout en tenant les portes de son comté largement ouvertes au progrès, il restait écossais dans l’âme, et c’était pour la gloire de l’écosse qu’il allait lutter avec ses yachts de course dans les «matches» du royal-thames-yacht-club.
     
       Edward Glenarvan avait trente-deux ans; sa taille était grande, ses traits un peu sévères, son regard d’une douceur infinie, sa personne toute empreinte de la poésie highlandaise. On le savait brave à l’excès, entreprenant, chevaleresque, un Fergus du XIX
    e siècle, mais bon par-dessus toute chose, meilleur que saint Martin lui-même, car il eût donné son manteau tout entier aux pauvres gens des hautes terres.
     
       Lord Glenarvan était marié depuis trois mois à peine; il avait épousé miss Helena Tuffnel, la fille du grand voyageur William Tuffnel, l’une des nombreuses victimes de la science géographique et de la passion des découvertes.
     
       Miss Helena n’appartenait pas à une famille noble, mais elle était écossaise, ce qui valait toutes les noblesses aux yeux de lord Glenarvan; de cette jeune personne charmante, courageuse, dévouée, le seigneur de Luss avait fait la compagne de sa vie. Un jour, il la rencontra vivant seule, orpheline, à peu près sans fortune, dans la maison de son père, à Kilpatrick.
     
       Il comprit que la pauvre fille ferait une vaillante femme; il l’épousa. Miss Helena avait vingt-deux ans; c’était une jeune personne blonde, aux yeux bleus comme l’eau des lacs écossais par un beau matin du printemps. Son amour pour son mari l’emportait encore sur sa reconnaissance. Elle l’aimait comme si elle eût été la riche héritière, et lui l’orphelin abandonné. Quant à ses fermiers et à ses serviteurs, ils étaient prêts à donner leur vie pour celle qu’ils nommaient: notre bonne dame de Luss.
     
       Lord Glenarvan et lady Helena vivaient heureux à Malcolm-Castle, au milieu de cette nature superbe et sauvage des Highlands, se promenant sous les sombres allées de marronniers et de sycomores, aux bords du lac où retentissaient encore les
     pibrochs du vieux temps, au fond de ces gorges incultes dans lesquelles l’histoire de l’écosse est écrite en ruines séculaires. Un jour ils s’égaraient dans les bois de bouleaux ou de mélèzes, au milieu des vastes champs de bruyères jaunies; un autre jour, ils gravissaient les sommets abrupts du Ben Lomond, ou couraient à cheval à travers lesglens abandonnés, étudiant, comprenant, admirant cette poétique contrée encore nommée «le pays de Rob-Roy», et tous ces sites célèbres, si vaillamment chantés par Walter Scott. Le soir, à la nuit tombante, quand «la lanterne de Mac Farlane» s’allumait à l’horizon, ils allaient errer le long des bartazennes, vieille galerie circulaire qui faisait un collier de créneaux au château de Malcolm, et là, pensifs, oubliés et comme seuls au monde, assis sur quelque pierre détachée, au milieu du silence de la nature, sous les pâles rayons de la lune, tandis que la nuit se faisait peu à peu au sommet des montagnes assombries, ils demeuraient ensevelis dans cette limpide extase et ce ravissement intime dont les cœurs aimants ont seuls le secret sur la terre.
     
       Ainsi se passèrent les premiers mois de leur mariage. Mais lord Glenarvan n’oubliait pas que sa femme était fille d’un grand voyageur! Il se dit que lady Helena devait avoir dans le cœur toutes les aspirations de son père, et il ne se trompait pas. Le
     Duncan fut construit; il était destiné à transporter lord et lady Glenarvan vers les plus beaux pays du monde, sur les flots de la Méditerranée, et jusqu’aux îles de l’archipel. Que l’on juge de la joie de lady Helena quand son mari mit le Duncan à ses ordres! En effet, est-il un plus grand bonheur que de promener son amour vers ces contrées charmantes de la Grèce, et de voir se lever la lune de miel sur les rivages enchantés de l’orient?
     
       Cependant lord Glenarvan était parti pour Londres.
     
       Il s’agissait du salut de malheureux naufragés; aussi, de cette absence momentanée, lady Helena se montra-t-elle plus impatiente que triste; le lendemain, une dépêche de son mari lui fit espérer un prompt retour; le soir, une lettre demanda une prolongation; les propositions de lord Glenarvan éprouvaient quelques difficultés; le surlendemain, nouvelle lettre, dans laquelle lord Glenarvan ne cachait pas son mécontentement à l’égard de l’amirauté.
     
       Ce jour-là, lady Helena commença à être inquiète.
     
       Le soir, elle se trouvait seule dans sa chambre, quand l’intendant du château, Mr Halbert, vint lui demander si elle voulait recevoir une jeune fille et un jeune garçon qui désiraient parler à lord Glenarvan.
     
       «Des gens du pays? dit lady Helena.
     
       – Non, madame, répondit l’intendant, car je ne les connais pas. Ils viennent d’arriver par le chemin de fer de Balloch, et de Balloch à Luss, ils ont fait la route à pied.
     
       – Priez-les de monter, Halbert,» dit lady Glenarvan.
     
       L’intendant sortit. Quelques instants après, la jeune fille et le jeune garçon furent introduits dans la chambre de lady Helena. C’étaient une sœur et un frère. À leur ressemblance on ne pouvait en douter.
     
       La sœur avait seize ans. Sa jolie figure un peu fatiguée, ses yeux qui avaient dû pleurer souvent, sa physionomie résignée, mais courageuse, sa mise pauvre, mais propre, prévenaient en sa faveur. Elle tenait par la main un garçon de douze ans à l’air décidé, et qui semblait prendre sa sœur sous sa protection. Vraiment! Quiconque eût manqué à la jeune fille aurait eu affaire à ce petit bonhomme! La sœur demeura un peu interdite en se trouvant devant lady Helena. Celle-ci se hâta de prendre la parole.
     
       «Vous désirez me parler? dit-elle en encourageant la jeune fille du regard.
     
       – Non, répondit le jeune garçon d’un ton déterminé, pas à vous, mais à lord Glenarvan lui-même.
     
       – Excusez-le, madame, dit alors la sœur en regardant son frère.
     
       – Lord Glenarvan n’est pas au château, reprit lady Helena; mais je suis sa femme, et si je puis le remplacer auprès de vous…
     
       – Vous êtes lady Glenarvan? dit la jeune fille.
     
       – Oui, miss.
     
       – La femme de lord Glenarvan de Malcolm-Castle, qui a publié dans le
     Times une note relative au naufrage du Britannia?
     
       – Oui! oui! répondit lady Helena avec empressement, et vous?…
     
       – Je suis miss Grant, madame, et voici mon frère.
     
       – Miss Grant! Miss Grant! s’écria lady Helena en attirant la jeune fille près d’elle, en lui prenant les mains, en baisant les bonnes joues du petit bonhomme.
     
       – Madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du naufrage de mon père? Est-il vivant? Le reverrons-nous jamais? Parlez, je vous en supplie!
     
       – Ma chère enfant, dit lady Helena, Dieu me garde de vous répondre légèrement dans une semblable circonstance; je ne voudrais pas vous donner une espérance illusoire…
     
       – Parlez, madame, parlez! Je suis forte contre la douleur, et je puis tout entendre.
     
       – Ma chère enfant, répondit lady Helena, l’espoir est bien faible; mais, avec l’aide de Dieu qui peut tout, il est possible que vous revoyiez un jour votre père.
     
       – Mon Dieu! Mon Dieu!» s’écria miss Grant, qui ne put contenir ses larmes, tandis que Robert couvrait de baisers les mains de lady Glenarvan.
     
       Lorsque le premier accès de cette joie douloureuse fut passé, la jeune fille se laissa aller à faire des questions sans nombre; lady Helena lui raconta l’histoire du document, comment le
     Britannia s’était perdu sur les côtes de la Patagonie; de quelle manière, après le naufrage, le capitaine et deux matelots, seuls survivants, devaient avoir gagné le continent; enfin, comment ils imploraient le secours du monde entier dans ce document écrit en trois langues et abandonné aux caprices de l’océan.
     
       Pendant ce récit, Robert Grant dévorait des yeux lady Helena; sa vie était suspendue à ses lèvres; son imagination d’enfant lui retraçait les scènes terribles dont son père avait dû être la victime; il le voyait sur le pont du
     Britannia; il le suivait au sein des flots; il s’accrochait avec lui aux rochers de la côte; il se traînait haletant sur le sable et hors de la portée des vagues. Plusieurs fois, pendant cette histoire, des paroles s’échappèrent de sa bouche.
     
       «Oh! papa! Mon pauvre papa!» s’écria-t-il en se pressant contre sa sœur.
     
       Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les mains, et ne prononça pas une seule parole, jusqu’au moment où, le récit terminé, elle dit:
     
       «Oh! madame! Le document! Le document!
     
       – Je ne l’ai plus, ma chère enfant, répondit lady Helena.
     
       – Vous ne l’avez plus?
     
       – Non; dans l’intérêt même de votre père, il a dû être porté à Londres par lord Glenarvan; mais je vous ai dit tout ce qu’il contenait mot pour mot, et comment nous sommes parvenus à en retrouver le sens exact; parmi ces lambeaux de phrases presque effacés, les flots ont respecté quelques chiffres; malheureusement, la longitude…
     
       – On s’en passera! s’écria le jeune garçon.
     
       – Oui, Monsieur Robert, répondit Helena en souriant à le voir si déterminé. Ainsi, vous le voyez, miss Grant, les moindres détails de ce document vous sont connus comme à moi.
     
       – Oui, madame, répondit la jeune fille, mais j’aurais voulu voir l’écriture de mon père.
     
       – Eh bien, demain, demain peut-être, lord Glenarvan sera de retour. Mon mari, muni de ce document incontestable, a voulu le soumettre aux commissaires de l’amirauté, afin de provoquer l’envoi immédiat d’un navire à la recherche du capitaine Grant.
     
       – Est-il possible, madame! s’écria la jeune fille; vous avez fait cela pour nous?
     
       – Oui, ma chère miss, et j’attends lord Glenarvan d’un instant à l’autre.
     
       – Madame, dit la jeune fille avec un profond accent de reconnaissance et une religieuse ardeur, lord Glenarvan et vous, soyez bénis du ciel!
     
       – Chère enfant, répondit lady Helena, nous ne méritons aucun remercîment; toute autre personne à notre place eût fait ce que nous avons fait. Puissent se réaliser les espérances que je vous ai laissé concevoir! Jusqu’au retour de lord Glenarvan, vous demeurez au château…
     
       – Madame, répondit la jeune fille, je ne voudrais pas abuser de la sympathie que vous témoignez à des étrangers.
     
       – Étrangers! Chère enfant; ni votre frère ni vous, vous n’êtes des étrangers dans cette maison, et je veux qu’à son arrivée lord Glenarvan apprenne aux enfants du capitaine Grant ce que l’on va tenter pour sauver leur père.»
     
       Il n’y avait pas à refuser une offre faite avec tant de cœur. Il fut donc convenu que miss Grant et son frère attendraient à Malcolm-Castle le retour de lord Glenarvan.

    Chapitre IV Une Proposition De Lady Glenarvan

       Pendant cette conversation, lady Helena n’avait point parlé des craintes exprimées dans les lettres de lord Glenarvan sur l’accueil fait à sa demande par les commissaires de l’amirauté. Pas un mot non plus ne fut dit touchant la captivité probable du capitaine Grant chez les indiens de l’Amérique méridionale. À quoi bon attrister ces pauvres enfants sur la situation de leur père et diminuer l’espérance qu’ils venaient de concevoir? Cela ne changeait rien aux choses. Lady Helena s’était donc tue à cet égard, et, après avoir satisfait à toutes les questions de miss Grant, elle l’interrogea à son tour sur sa vie, sur sa situation dans ce monde où elle semblait être la seule protectrice de son frère.
     
       Ce fut une touchante et simple histoire qui accrut encore la sympathie de lady Glenarvan pour la jeune fille.
     
       Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls enfants du capitaine. Harry Grant avait perdu sa femme à la naissance de Robert, et pendant ses voyages au long cours, il laissait ses enfants aux soins d’une bonne et vieille cousine. C’était un hardi marin que le capitaine Grant, un homme sachant bien son métier, bon navigateur et bon négociant tout à la fois, réunissant ainsi une double aptitude précieuse aux skippers de la marine marchande. Il habitait la ville de Dundee, dans le comté de Perth, en écosse. Le capitaine Grant était donc un enfant du pays.
     
       Son père, un ministre de Sainte-Katrine Church, lui avait donné une éducation complète, pensant que cela ne peut jamais nuire à personne, pas même à un capitaine au long cours.
     
       Pendant ses premiers voyages d’outre-mer, comme second d’abord, et enfin en qualité de skipper, ses affaires réussirent, et quelques années après la naissance de Robert Harry, il se trouvait possesseur d’une certaine fortune.
     
       C’est alors qu’une grande idée lui vint à l’esprit, qui rendit son nom populaire en écosse. Comme les Glenarvan, et quelques grandes familles des Lowlands, il était séparé de cœur, sinon de fait, de l’envahissante Angleterre. Les intérêts de son pays ne pouvaient être à ses yeux ceux des anglo-saxons, et pour leur donner un développement personnel il résolut de fonder une vaste colonie écossaise dans un des continents de l’Océanie.
     
       Rêvait-il pour l’avenir cette indépendance dont les États-Unis avaient donné l’exemple, cette indépendance que les Indes et l’Australie ne peuvent manquer de conquérir un jour? Peut-être.
     
       Peut-être aussi laissa-t-il percer ses secrètes espérances. On comprend donc que le gouvernement refusât de prêter la main à son projet de colonisation; il créa même au capitaine Grant des difficultés qui, dans tout autre pays, eussent tué leur homme. Mais Harry ne se laissa pas abattre; il fit appel au patriotisme de ses compatriotes, mit sa fortune au service de sa cause, construisit un navire, et, secondé par un équipage d’élite, après avoir confié ses enfants aux soins de sa vieille cousine, il partit pour explorer les grandes îles du Pacifique. C’était en l’année 1861.
     
       Pendant un an, jusqu’en mai 1862, on eut de ses nouvelles; mais, depuis son départ du Callao, au mois de juin, personne n’entendit plus parler duBritannia, et la
     gazette maritime devint muette sur le sort du capitaine.
     
       Ce fut dans ces circonstances-là que mourut la vieille cousine d’Harry Grant, et les deux enfants restèrent seuls au monde.
     
       Mary Grant avait alors quatorze ans; son âme vaillante ne recula pas devant la situation qui lui était faite, et elle se dévoua tout entière à son frère encore enfant. Il fallait l’élever, l’instruire.
     
       À force d’économies, de prudence et de sagacité, travaillant nuit et jour, se donnant toute à lui, se refusant tout à elle, la sœur suffit à l’éducation du frère, et remplit courageusement ses devoirs maternels. Les deux enfants vivaient donc à Dundee dans cette situation touchante d’une misère noblement acceptée, mais vaillamment combattue.
     
       Mary ne songeait qu’à son frère, et rêvait pour lui quelque heureux avenir. Pour elle, hélas! Le
     Britannia était à jamais perdu, et son père mort, bien mort. Il faut donc renoncer à peindre son émotion, quand la note du Times, que le hasard jeta sous ses yeux, la tira subitement de son désespoir.
     
       Il n’y avait pas à hésiter; son parti fut pris immédiatement. Dût-elle apprendre que le corps du capitaine Grant avait été retrouvé sur une côte déserte, au fond d’un navire désemparé, cela valait mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle de l’inconnu.
     
       Elle dit tout à son frère; le jour même, ces deux enfants prirent le chemin de fer de Perth, et le soir ils arrivèrent à Malcolm-Castle, où Mary, après tant d’angoisses, se reprit à espérer.
     
       Voilà cette douloureuse histoire que Mary Grant raconta à lady Glenarvan, d’une façon simple, et sans songer qu’en tout ceci, pendant ces longues années d’épreuves, elle s’était conduite en fille héroïque; mais lady Helena y songea pour elle, et à plusieurs reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses bras les deux enfants du capitaine Grant.
     
       Quant à Robert, il semblait qu’il entendît cette histoire pour la première fois, il ouvrait de grands yeux en écoutant sa sœur; il comprenait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait souffert, et enfin, l’entourant de ses bras:
     
       «Ah! Maman! Ma chère maman!» s’écria-t-il, sans pouvoir retenir ce cri parti du plus profond de son cœur.
     
       Pendant cette conversation, la nuit était tout à fait venue. Lady Helena, tenant compte de la fatigue des deux enfants, ne voulut pas prolonger plus longtemps cet entretien. Mary Grant et Robert furent conduits dans leurs chambres, et s’endormirent en rêvant à un meilleur avenir. Après leur départ, lady Helena fit demander le major, et lui apprit tous les incidents de cette soirée.
     
       «Une brave jeune fille que cette Mary Grant! dit Mac Nabbs, lorsqu’il eut entendu le récit de sa cousine.
     
       – Fasse le ciel que mon mari réussisse dans son entreprise! répondit lady Helena, car la situation de ces deux enfants deviendrait affreuse.
     
       – Il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de l’amirauté auraient un cœur plus dur que la pierre de Portland.»
     
       Malgré cette assurance du major, lady Helena passa la nuit dans les craintes les plus vives et ne put prendre un moment de repos.
     
       Le lendemain, Mary Grant et son frère, levés dès l’aube, se promenaient dans la grande cour du château, quand un bruit de voiture se fit entendre.
     
       Lord Glenarvan rentrait à Malcolm-Castle de toute la vitesse de ses chevaux. Presque aussitôt lady Helena, accompagnée du major, parut dans la cour, et vola au-devant de son mari. Celui-ci semblait triste, désappointé, furieux.
     
       Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait.
     
       «Eh bien, Edward, Edward? s’écria lady Helena.
     
       – Eh bien, ma chère Helena, répondit lord Glenarvan, ces gens-là n’ont pas de cœur!
     
       – Ils ont refusé?…
     
       – Oui! Ils m’ont refusé un navire! Ils ont parlé des millions vainement dépensés à la recherche de Franklin! Ils ont déclaré le document obscur, inintelligible! Ils ont dit que l’abandon de ces malheureux remontait à deux ans déjà, et qu’il y avait peu de chance de les retrouver! Ils ont soutenu que, prisonniers des indiens, ils avaient dû être entraînés dans l’intérieur des terres, qu’on ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour retrouver trois hommes, – trois écossais! – que cette recherche serait vaine et périlleuse, qu’elle coûterait plus de victimes qu’elle n’en sauverait. Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises raisons de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des projets du capitaine, et le malheureux Grant est à jamais perdu!
     
       – Mon père! mon pauvre père! s’écria Mary Grant en se précipitant aux genoux de lord Glenarvan.
     
       – Votre père! quoi, miss… dit celui-ci, surpris de voir cette jeune fille à ses pieds.
     
       – Oui, Edward, miss Mary et son frère, répondit lady Helena, les deux enfants du capitaine Grant, que l’amirauté vient de condamner à rester orphelins!
     
       – Ah! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la jeune fille, si j’avais su votre présence…»
     
       Il n’en dit pas davantage! Un silence pénible, entrecoupé de sanglots, régnait dans la cour.
     
       Personne n’élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni lady Helena, ni le major, ni les serviteurs du château, rangés silencieusement autour de leurs maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais protestaient contre la conduite du gouvernement anglais.
     
       Après quelques instants, le major prit la parole, et, s’adressant à lord Glenarvan, il lui dit:
     
       «Ainsi, vous n’avez plus aucun espoir?
     
       – Aucun.
     
       – Eh bien, s’écria le jeune Robert, moi j’irai trouver ces gens-là, et nous verrons…»
     
       Robert n’acheva pas sa menace, car sa sœur l’arrêta; mais son poing fermé indiquait des intentions peu pacifiques.
     
       «Non, Robert, dit Mary Grant, non! Remercions ces braves seigneurs de ce qu’ils ont fait pour nous; gardons-leur une reconnaissance éternelle, et partons tous les deux.
     
       – Mary! s’écria lady Helena.
     
       – Miss, où voulez-vous aller? dit lord Glenarvan.
     
       – Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répondit la jeune fille, et nous verrons si elle sera sourde aux prières de deux enfants qui demandent la vie de leur père.»
     
       Lord Glenarvan secoua la tête, non qu’il doutât du cœur de sa gracieuse majesté, mais il savait que Mary Grant ne pourrait parvenir jusqu’à elle.
     
       Les suppliants arrivent trop rarement aux marches d’un trône, et il semble que l’on ait écrit sur la porte des palais royaux ce que les anglais mettent sur la roue des gouvernails de leurs navires:
     Passengers are requested not to speak to the man at the wheel.
     
       Lady Helena avait compris la pensée de son mari; elle savait que la jeune fille allait tenter une inutile démarche; elle voyait ces deux enfants menant désormais une existence désespérée. Ce fut alors qu’elle eut une idée grande et généreuse.
     
       «Mary Grant, s’écria-t-elle, attendez, mon enfant, et écoutez ce que je vais dire.»
     
       La jeune fille tenait son frère par la main et se disposait à partir. Elle s’arrêta.
     
       Alors lady Helena, l’œil humide, mais la voix ferme et les traits animés, s’avança vers son mari.
     
       «Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et en la jetant à la mer, le capitaine Grant l’avait confiée aux soins de Dieu lui-même. Dieu nous l’a remise, à nous! Sans doute, Dieu a voulu nous charger du salut de ces malheureux.
     
       – Que voulez-vous dire, Helena?» demanda lord Glenarvan.
     
       Un silence profond régnait dans toute l’assemblée.
     
       «Je veux dire, reprit lady Helena, qu’on doit s’estimer heureux de commencer la vie du mariage par une bonne action. Eh bien, vous, mon cher Edward, pour me plaire, vous avez projeté un voyage de plaisir! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de sauver des infortunés que leur pays abandonne?
     
       – Helena! s’écria lord Glenarvan.
     
       – Oui, vous me comprenez, Edward! Le
     Duncan est un brave et bon navire! Il peut affronter les mers du sud! Il peut faire le tour du monde, et il le fera, s’il le faut! Partons, Edward! Allons à la recherche du capitaine Grant!»
     
       À ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu les bras à sa jeune femme; il souriait, il la pressait sur son cœur, tandis que Mary et Robert lui baisaient les mains. Et, pendant cette scène touchante, les serviteurs du château, émus et enthousiasmés, laissaient échapper de leur cœur ce cri de reconnaissance:
     
       «Hurrah pour la dame de Luss! Hurrah! Trois fois hurrah pour lord et lady Glenarvan!»

    Chapitre V Le Départ Du «Duncan»

       Il a été dit que lady Helena avait une âme forte et généreuse. Ce qu’elle venait de faire en était une preuve indiscutable. Lord Glenarvan fut à bon droit fier de cette noble femme, capable de le comprendre et de le suivre. Cette idée de voler au secours du capitaine Grant s’était déjà emparée de lui, quand, à Londres, il vit sa demande repoussée; s’il n’avait pas devancé lady Helena, c’est qu’il ne pouvait se faire à la pensée de se séparer d’elle.
     
       Mais puisque lady Helena demandait à partir elle-même, toute hésitation cessait. Les serviteurs du château avaient salué de leurs cris cette proposition; il s’agissait de sauver des frères, des écossais comme eux, et lord Glenarvan s’unit cordialement aux hurrahs qui acclamaient la dame de Luss.
     
       Le départ résolu, il n’y avait pas une heure à perdre. Le jour même, lord Glenarvan expédia à John Mangles l’ordre d’amener le
     Duncan à Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans les mers du sud qui pouvait devenir un voyage de circumnavigation. D’ailleurs, en formulant sa proposition, lady Helena n’avait pas trop préjugé des qualités du Duncan; construit dans des conditions remarquables de solidité et de vitesse, il pouvait impunément tenter un voyage au long cours.
     
       C’était un yacht à vapeur du plus bel échantillon; il jaugeait deux cent dix tonneaux, et les premiers navires qui abordèrent au nouveau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Magellan, étaient de dimensions bien inférieures.
     
       Le
     Duncan avait deux mâts: un mât de misaine avec misaine, goélette-misaine, petit hunier et petit perroquet, un grand mât portant brigantine et flèche; de plus, une trinquette, un grand foc, un petit foc et des voiles d’étai. Sa voilure était suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un simple clipper; mais, avant tout, il comptait sur la puissance mécanique renfermée dans ses flancs.
     
       Sa machine, d’une force effective de cent soixante chevaux, et construite d’après un nouveau système, possédait des appareils de surchauffe qui donnaient une tension plus grande à sa vapeur; elle était à haute pression et mettait en mouvement une hélice double. Le
     Duncan à toute vapeur pouvait acquérir une vitesse supérieure à toutes les vitesses obtenues jusqu’à ce jour. En effet, pendant ses essais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’après le patent-log, jusqu’à dix-sept milles à l’heure. Donc, tel il était, tel il pouvait partir et faire le tour du monde. John Mangles n’eut à se préoccuper que des aménagements intérieurs.
     
       Son premier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin d’emporter la plus grande quantité possible de charbon, car il est difficile de renouveler en route les approvisionnements de combustible. Même précaution fut prise pour les cambuses, et John Mangles fit si bien qu’il emmagasina pour deux ans de vivres; l’argent ne lui manquait pas, et il en eut même assez pour acheter un canon à pivot qui fut établi sur le gaillard d’avant du yacht; on ne savait pas ce qui arriverait, et il est toujours bon de pouvoir lancer un boulet de huit à une distance de quatre milles.
     
       John Mangles, il faut le dire, s’y entendait; bien qu’il ne commandât qu’un yacht de plaisance, il comptait parmi les meilleurs skippers de Glasgow; il avait trente ans, les traits un peu rudes, mais indiquant le courage et la bonté.
     
       C’était un enfant du château, que la famille Glenarvan éleva et dont elle fit un excellent marin. John Mangles donna souvent des preuves d’habileté, d’énergie et de sang-froid dans quelques-uns de ses voyages au long cours. Lorsque lord Glenarvan lui offrit le commandement du
     Duncan, il l’accepta de grand cœur, car il aimait comme un frère le seigneur de Malcolm-Castle, et cherchait, sans l’avoir rencontrée jusqu’alors, l’occasion de se dévouer pour lui.
     
       Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute confiance; vingt-cinq hommes, en comprenant le capitaine et le second composaient l’équipage du
     Duncan; tous appartenaient au comté de Dumbarton; tous, matelots éprouvés, étaient fils des tenanciers de la famille et formaient à bord un clan véritable de braves gens auxquels ne manquait même pas le piper-bag traditionnel. Lord Glenarvan avait là une troupe de bons sujets, heureux de leur métier, dévoués, courageux, habiles dans le maniement des armes comme à la manœuvre d’un navire, et capables de le suivre dans les plus hasardeuses expéditions. Quand l’équipage du Duncan apprit où on le conduisait, il ne put contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers de Dumbarton se réveillèrent à ses enthousiastes hurrahs.
     
       John Mangles, tout en s’occupant d’arrimer et d’approvisionner son navire, n’oublia pas d’aménager les appartements de lord et de lady Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut préparer également les cabines des enfants du capitaine Grant, car lady Helena n’avait pu refuser à Mary la permission de la suivre à bord du
     Duncan.
     
       Quant au jeune Robert, il se fût caché dans la cale du yacht plutôt que de ne pas partir. Eût-il dû faire le métier de mousse, comme Nelson et Franklin, il se serait embarqué sur le
     Duncan. Le moyen de résister à un pareil petit bonhomme!
     
       On n’essaya pas. Il fallut même consentir «à lui refuser» la qualité de passager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait servir. John Mangles fut chargé de lui apprendre le métier de marin.
     
       «Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de martinet, si je ne marche pas droit!
     
       – Sois tranquille, mon garçon», répondit Glenarvan d’un air sérieux, et sans ajouter que l’usage du chat à neuf queues était défendu, et, d’ailleurs, parfaitement inutile à bord du
     Duncan.
     
       Pour compléter le rôle des passagers, il suffira de nommer le major Mac Nabbs. Le major était un homme âgé de cinquante ans, d’une figure calme et régulière, qui allait où on lui disait d’aller, une excellente et parfaite nature, modeste, silencieux, paisible et doux; toujours d’accord sur n’importe quoi, avec n’importe qui, il ne discutait rien, il ne se disputait pas, il ne s’emportait point; il montait du même pas l’escalier de sa chambre à coucher ou le talus d’une courtine battue en brèche, ne s’émouvant de rien au monde, ne se dérangeant jamais, pas même pour un boulet de canon, et sans doute il mourra sans avoir trouvé l’occasion de se mettre en colère. Cet homme possédait au suprême degré non seulement le vulgaire courage des champs de bataille, cette bravoure physique uniquement due à l’énergie musculaire, mais mieux encore, le courage moral, c’est-à-dire la fermeté de l’âme.
     
       S’il avait un défaut, c’était d’être absolument écossais de la tête aux pieds, un calédonien pur sang, un observateur entêté des vieilles coutumes de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir l’Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au 42
    e régiment des Highland-Black-Watch, garde noire, dont les compagnies étaient formées uniquement de gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa qualité de cousin des Glenarvan, demeurait au château de Malcolm, et en sa qualité de major il trouva tout naturel de prendre passage sur le Duncan.
     
       Tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par des circonstances imprévues à accomplir un des plus surprenants voyages des temps modernes. Depuis son arrivée au
     steamboat-quay de Glasgow, il avait monopolisé à son profit la curiosité publique; une foule considérable venait chaque jour le visiter; on ne s’intéressait qu’à lui, on ne parlait que de lui, au grand déplaisir des autres capitaines du port, entre autres du capitaine Burton, commandant le Scotia, un magnifique steamer amarré auprès du Duncan, et en partance pour Calcutta.
     
       Le
     Scotia, vu sa taille, avait le droit de considérer le Duncan comme un simple fly-boat.
     
       Cependant tout l’intérêt se concentrait sur le yacht de lord Glenarvan, et s’accroissait de jour en jour.
     
       En effet, le moment du départ approchait, John Mangles s’était montré habile et expéditif. Un mois après ses essais dans le golfe de la Clyde, leDuncan, arrimé, approvisionné, aménagé, pouvait prendre la mer. Le départ fut fixé au 25 août, ce qui permettait au yacht d’arriver vers le commencement du printemps des latitudes australes.
     
       Lord Glenarvan, dès que son projet fut connu, n’avait pas été sans recevoir quelques observations sur les fatigues et les dangers du voyage; mais il n’en tint aucun compte, et il se disposa à quitter Malcolm-Castle. D’ailleurs, beaucoup le blâmaient qui l’admiraient sincèrement. Puis, l’opinion publique se déclara franchement pour le lord écossais, et tous les journaux, à l’exception des «organes du gouvernement», blâmèrent unanimement la conduite des commissaires de l’amirauté dans cette affaire. Au surplus, lord Glenarvan fut insensible au blâme comme à l’éloge: il faisait son devoir, et se souciait peu du reste.
     
       Le 24 août, Glenarvan, lady Helena, le major Mac Nabbs, Mary et Robert Grant, Mr Olbinett, le steward du yacht, et sa femme Mrs Olbinett, attachée au service de lady Glenarvan, quittèrent Malcolm-Castle, après avoir reçu les touchants adieux des serviteurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient installés à bord. La population de Glasgow accueillit avec une sympathique admiration lady Helena, la jeune et courageuse femme qui renonçait aux tranquilles plaisirs d’une vie opulente et volait au secours des naufragés.
     
       Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme occupaient dans la dunette tout l’arrière du
     Duncan; ils se composaient de deux chambres à coucher, d’un salon et de deux cabinets de toilette; puis il y avait un carré commun, entouré de six cabines, dont cinq étaient occupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett, et le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John Mangles et de Tom Austin, elles se trouvaient situées en retour et s’ouvraient sur le tillac.
     
       L’équipage était logé dans l’entrepont, et fort à son aise, car le yacht n’emportait d’autre cargaison que son charbon, ses vivres et des armes. La place n’avait donc pas manqué à John Mangles pour les aménagements intérieurs, et il en avait habilement profité.
     
       Le
     Duncan devait partir dans la nuit du 24 au 25 août, à la marée descendante de trois heures du matin. Mais, auparavant, la population de Glasgow fut témoin d’une cérémonie touchante. À huit heures du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l’équipage entier, depuis les chauffeurs jusqu’au capitaine, tous ceux qui devaient prendre part à ce voyage de dévouement, abandonnèrent le yacht et se rendirent à Saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow.
     
       Cette antique église restée intacte au milieu des ruines causées par la réforme et si merveilleusement décrite par Walter Scott, reçut sous ses voûtes massives les passagers et les marins du
     Duncan.
     
       Une foule immense les accompagnait. Là, dans la grande nef, pleine de tombes comme un cimetière, le révérend Morton implora les bénédictions du ciel et mit l’expédition sous la garde de la providence. Il y eut un moment où la voix de Mary Grant s’éleva dans la vieille église. La jeune fille priait pour ses bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces larmes de la reconnaissance. Puis, l’assemblée se retira sous l’empire d’une émotion profonde. À onze heures, chacun était rentré à bord. John Mangles et l’équipage s’occupaient des derniers préparatifs.
     
       À minuit, les feux furent allumés; le capitaine donna l’ordre de les pousser activement, et bientôt des torrents de fumée noire se mêlèrent aux brumes de la nuit. Les voiles du
     Duncan avaient été soigneusement renfermées dans l’étui de toile qui servait à les garantir des souillures du charbon, car le vent soufflait du sud-ouest et ne pouvait favoriser la marche du navire.
     
       À deux heures, le
     Duncan commença à frémir sous la trépidation de ses chaudières; le manomètre marqua une pression de quatre atmosphères; la vapeur réchauffée siffla par les soupapes; la marée était étale; le jour permettait déjà de reconnaître les passes de la Clyde entre les balises et lesbiggings dont les fanaux s’effaçaient peu à peu devant l’aube naissante. Il n’y avait plus qu’à partir.
     
       John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui monta aussitôt sur le pont.
     
       Bientôt le jusant se fit sentir; le
     Duncan lança dans les airs de vigoureux coups de sifflet, largua ses amarres, et se dégagea des navires environnants; l’hélice fut mise en mouvement et poussa le yacht dans le chenal de la rivière.
     
       John n’avait pas pris de pilote; il connaissait admirablement les passes de la Clyde, et nul pratique n’eût mieux manœuvré à son bord. Le yacht évoluait sur un signe de lui: de la main droite il commandait à la machine; de la main gauche, au gouvernail, silencieusement et sûrement. Bientôt les dernières usines firent place aux villas élevées çà et là sur les collines riveraines, et les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloignement.
     
       Une heure après le
     Duncan rasa les rochers de Dumbarton; deux heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde; à six heures du matin, il doublait le mull de Cantyre, sortait du canal du nord, et voguait en plein océan.

    Chapitre VI Le Passager De La Cabine Numéro Six

       Pendant cette première journée de navigation, la mer fut assez houleuse, et le vent fraîchit vers le soir; le Duncan était fort secoué; aussi les dames ne parurent-elles pas sur la dunette; elles restèrent couchées dans leurs cabines, et firent bien.
     
       Mais le lendemain le vent tourna d’un point; le capitaine John établit la misaine, la brigantine et le petit hunier; le
     Duncan, mieux appuyé sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant purent dès l’aube rejoindre sur le pont lord Glenarvan, le major et le capitaine. Le lever du soleil fut magnifique. L’astre du jour, semblable à un disque de métal doré par les procédés Ruolz, sortait de l’océan comme d’un immense bain voltaïque.
     
       Le
     Duncan glissait au milieu d’une irradiation splendide, et l’on eût vraiment dit que ses voiles se tendaient sous l’effort des rayons du soleil.
     
       Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse contemplation à cette apparition de l’astre radieux.
     
       «Quel admirable spectacle! dit enfin lady Helena. Voilà le début d’une belle journée. Puisse le vent ne point se montrer contraire et favoriser la marche du
     Duncan.
     
       – Il serait impossible d’en désirer un meilleur, ma chère Helena, répondit lord Glenarvan, et nous n’avons pas à nous plaindre de ce commencement de voyage.
     
       – La traversée sera-t-elle longue, mon cher Edward?
     
       – C’est au capitaine John de nous répondre, dit Glenarvan. Marchons-nous bien? Êtes-vous satisfait de votre navire, John?
     
       – Très satisfait, votre honneur, répliqua John; c’est un merveilleux bâtiment, et un marin aime à le sentir sous ses pieds. Jamais coque et machine ne furent mieux en rapport; aussi, vous voyez comme le sillage du yacht est plat, et combien il se dérobe aisément à la vague. Nous marchons à raison de dix-sept milles à l’heure. Si cette rapidité se soutient, nous couperons la ligne dans dix jours, et avant cinq semaines nous aurons doublé le cap Horn.
     
       – Vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant cinq semaines!
     
       – Oui, madame, répondit la jeune fille, j’entends, et mon cœur a battu bien fort aux paroles du capitaine.
     
       – Et cette navigation, miss Mary, demanda lord Glenarvan, comment la supportez-vous?
     
       – Assez bien,
     mylord, et sans éprouver trop de désagréments. D’ailleurs, je m’y ferai vite.
     
       – Et notre jeune Robert?
     
       – Oh! Robert, répondit John Mangles, quand il n’est pas fourré dans la machine, il est juché à la pomme des mâts. Je vous le donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez! Le voyez-vous?»
     
       Sur un geste du capitaine, tous les regards se portèrent vers le mât de misaine, et chacun put apercevoir Robert suspendu aux balancines du petit perroquet à cent pieds en l’air. Mary ne put retenir un mouvement.
     
       «Oh! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je réponds de lui, et je vous promets de présenter avant peu un fameux luron au capitaine Grant, car nous le retrouverons, ce digne capitaine!
     
       – Le ciel vous entende, Monsieur John, répondit la jeune fille.
     
       – Ma chère enfant, reprit lord Glenarvan, il y a dans tout ceci quelque chose de providentiel qui doit nous donner bon espoir. Nous n’allons pas, on nous mène. Nous ne cherchons pas, on nous conduit. Et puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service d’une si belle cause. Non seulement nous réussirons dans notre entreprise, mais elle s’accomplira sans difficultés. J’ai promis à lady Helena un voyage d’agrément, et je me trompe fort, ou je tiendrai ma parole.
     
       – Edward, dit lady Glenarvan, vous êtes le meilleur des hommes.
     
       – Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur des navires. Est-ce que vous ne l’admirez pas notre
     Duncan, miss Mary?
     
       – Au contraire,
     mylord, répondit la jeune fille, je l’admire et en véritable connaisseuse.
     
       – Ah! vraiment!
     
       – J’ai joué tout enfant sur les navires de mon père; il aurait dû faire de moi un marin, et s’il le fallait, je ne serais peut-être pas embarrassée de prendre un ris ou de tresser une garcette.
     
       – Eh! Miss, que dites-vous là? s’écria John Mangles.
     
       – Si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan, vous allez vous faire un grand ami du capitaine John, car il ne conçoit rien au monde qui vaille l’état de marin! Il n’en voit pas d’autre, même pour une femme! N’est-il pas vrai, John?
     
       – Sans doute, votre honneur, répondit le jeune capitaine, et j’avoue cependant que miss Grant est mieux à sa place sur la dunette qu’à serrer une voile de perroquet; mais je n’en suis pas moins flatté de l’entendre parler ainsi.
     
       – Et surtout quand elle admire le
     Duncan, répliqua Glenarvan.
     
       – Qui le mérite bien, répondit John.
     
       – Ma foi, dit lady Helena, puisque vous êtes si fier de votre yacht, vous me donnez envie de le visiter jusqu’à fond de cale, et de voir comment nos braves matelots sont installés dans l’entrepont.
     
       – Admirablement, répondit John; ils sont là comme chez eux.
     
       – Et ils sont véritablement chez eux, ma chère Helena, répondit lord Glenarvan. Ce yacht est une portion de notre vieille Calédonie! C’est un morceau détaché du comté de Dumbarton qui vogue par grâce spéciale, de telle sorte que nous n’avons pas quitté notre pays! Le
     Duncan, c’est le château de Malcolm, et l’océan, c’est le lac Lomond.
     
       – Eh bien, mon cher Edward, faites-nous les honneurs du château, répondit lady Helena.
     
       – À vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais auparavant laissez-moi prévenir Olbinett.»
     
       Le steward du yacht était un excellent maître d’hôtel, un écossais qui aurait mérité d’être français pour son importance; d’ailleurs, remplissant ses fonctions avec zèle et intelligence.
     
       Il se rendit aux ordres de son maître.
     
       «Olbinett, nous allons faire un tour avant déjeuner, dit Glenarvan, comme s’il se fût agi d’une promenade à Tarbet ou au lac Katrine; j’espère que nous trouverons la table servie à notre retour.»
     
       Olbinett s’inclina gravement.
     
       «Nous accompagnez-vous, major? dit lady Helena.
     
       – Si vous l’ordonnez, répondit Mac Nabbs.
     
       – Oh! fit lord Glenarvan, le major est absorbé dans les fumées de son cigare; il ne faut pas l’en arracher; car je vous le donne pour un intrépide fumeur, miss Mary. Il fume toujours, même en dormant.»
     
       Le major fit un signe d’assentiment, et les hôtes de lord Glenarvan descendirent dans l’entrepont.
     
       Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-même, selon son habitude, mais sans jamais se contrarier, s’enveloppa de nuages plus épais; il restait immobile, et regardait à l’arrière le sillage du yacht. Après quelques minutes, d’une muette contemplation, il se retourna et se vit en face d’un nouveau personnage. Si quelque chose avait pu le surprendre, le major eût été surpris de cette rencontre, car ce passager lui était absolument inconnu.
     
       Cet homme grand, sec et maigre, pouvait avoir quarante ans; il ressemblait à un long clou à grosse tête; sa tête, en effet, était large et forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche grande, son menton fortement busqué. Quant à ses yeux, ils se dissimulaient derrière d’énormes lunettes rondes et son regard semblait avoir cette indécision particulière aux nyctalopes. Sa physionomie annonçait un homme intelligent et gai; il n’avait pas l’air rébarbatif de ces graves personnages qui ne rient jamais, par principe, et dont la nullité se couvre d’un masque sérieux. Loin de là. Le laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu démontraient clairement qu’il savait prendre les hommes et les choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût encore parlé, on le sentait parleur, et distrait surtout, à la façon des gens qui ne voient pas ce qu’ils regardent, et qui n’entendent pas ce qu’ils écoutent. Il était coiffé d’une casquette de voyage, chaussé de fortes bottines jaunes et de guêtres de cuir, vêtu d’un pantalon de velours marron et d’une jaquette de même étoffe, dont les poches innombrables semblaient bourrées de calepins, d’agendas, de carnets, de portefeuilles, et de mille objets aussi embarrassants qu’inutiles, sans parler d’une longue-vue qu’il portait en bandoulière.
     
       L’agitation de cet inconnu contrastait singulièrement avec la placidité du major; il tournait autour de mac Nabbs, il le regardait, il l’interrogeait des yeux, sans que celui-ci s’inquiétât de savoir d’où il venait, où il allait, pourquoi il se trouvait à bord du
     Duncan.
     
       Quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives déjouées par l’indifférence du major, il saisit sa longue-vue, qui dans son plus grand développement mesurait quatre pieds de longueur, et, immobile, les jambes écartées, semblable au poteau d’une grande route, il braqua son instrument sur cette ligne où le ciel et l’eau se confondaient dans un même horizon; après cinq minutes d’examen, il abaissa sa longue-vue, et, la posant sur le pont, il s’appuya dessus comme il eût fait d’une canne; mais aussitôt les compartiments de la lunette glissèrent l’un sur l’autre, elle rentra en elle-même, et le nouveau passager, auquel le point d’appui manqua subitement, faillit s’étaler au pied du grand mât.
     
       Tout autre eût au moins souri à la place du major.
     
       Le major ne sourcilla pas. L’inconnu prit alors son parti.
     
       «Steward!» cria-t-il, avec un accent qui dénotait un étranger.
     
       Et il attendit. Personne ne parut.
     
       «Steward!» répéta-t-il d’une voix plus forte.
     
       Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant à la cuisine située sous le gaillard d’avant. Quel fut son étonnement de s’entendre ainsi interpellé par ce grand individu qu’il ne connaissait pas?
     
       «D’où vient ce personnage? se dit-il. Un ami de lord Glenarvan? C’est impossible.»
     
       Cependant il monta sur la dunette, et s’approcha de l’étranger.
     
       «Vous êtes le steward du bâtiment? lui demanda celui-ci.
     
       – Oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n’ai pas l’honneur…
     
       – Je suis le passager de la cabine numéro six.
     
       – Numéro six? répéta le steward.
     
       – Sans doute. Et vous vous nommez?…
     
       – Olbinett.
     
       – Eh bien! Olbinett, mon ami, répondit l’étranger de la cabine numéro six, il faut penser au déjeuner, et vivement. Voilà trente-six heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-six heures que je n’ai que dormi, ce qui est pardonnable à un homme venu tout d’une traite de Paris à Glasgow. À quelle heure déjeune-t-on, s’il vous plaît?
     
       – À neuf heures», répondit machinalement Olbinett.
     
       L’étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne laissa pas de prendre un temps long, car il ne la trouva qu’à sa neuvième poche.
     
       «Bon, fit-il, il n’est pas encore huit heures. Eh bien, alors, Olbinett, un biscuit et un verre de sherry pour attendre, car je tombe d’inanition.»
     
       Olbinett écoutait sans comprendre; d’ailleurs l’inconnu parlait toujours et passait d’un sujet à un autre avec une extrême volubilité.
     
       «Eh bien, dit-il, et le capitaine? Le capitaine n’est pas encore levé! Et le second? Que fait-il le second? Est-ce qu’il dort aussi? Le temps est beau, heureusement, le vent favorable, et le navire marche tout seul.»
     
       Précisément, et comme il parlait ainsi, John Mangles parut à l’escalier de la dunette.
     
       «Voici le capitaine, dit Olbinett.
     
       – Ah! Enchanté, s’écria l’inconnu, enchanté, capitaine Burton, de faire votre connaissance!»
     
       Si quelqu’un fut stupéfait, ce fut à coup sûr John Mangles, non moins de s’entendre appeler «capitaine Burton» que de voir cet étranger à son bord.
     
       L’autre continuait de plus belle:
     
       «Permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si je ne l’ai pas fait avant-hier soir, c’est qu’au moment d’un départ il ne faut gêner personne. Mais aujourd’hui, capitaine, je suis véritablement heureux d’entrer en relation avec vous.»
     
       John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant tantôt Olbinett, et tantôt ce nouveau venu.
     
       «Maintenant, reprit celui-ci, la présentation est faite, mon cher capitaine, et nous voilà de vieux amis. Causons donc, et dites-moi si vous êtes content du
     Scotia?
     
       – Qu’entendez-vous par le
     Scotia? dit enfin John Mangles.
     
       – Mais le
     Scotia qui nous porte, un bon navire dont on m’a vanté les qualités physiques non moins que les qualités morales de son commandant, le brave capitaine Burton. Seriez-vous parent du grand voyageur africain de ce nom? Un homme audacieux. Mes compliments, alors!
     
       – Monsieur, reprit John Mangles, non seulement je ne suis pas parent du voyageur Burton, mais je ne suis même pas le capitaine Burton.
     
       – Ah! fit l’inconnu, c’est donc au second du
     Scotia, Mr Burdness, que je m’adresse en ce moment?
     
       – Mr Burdness?» répondit John Mangles qui commençait à soupçonner la vérité.
     
       Seulement, avait-il affaire à un fou ou à un étourdi? Cela faisait question dans son esprit, et il allait s’expliquer catégoriquement, quand lord Glenarvan, sa femme et miss Grant remontèrent sur le pont.
     
       L’étranger les aperçut, et s’écria:
     
       «Ah! Des passagers! Des passagères! Parfait. J’espère, Monsieur Burdness, que vous allez me présenter…»
     
       Et s’avançant avec une parfaite aisance, sans attendre l’intervention de John Mangles:
     
       «Madame, dit-il à miss Grant, miss, dit-il à lady Helena, monsieur… Ajouta-t-il en s’adressant à lord Glenarvan.
     
       – Lord Glenarvan, dit John Mangles.
     
       – Mylord, reprit alors l’inconnu, je vous demande pardon de me présenter moi-même; mais, à la mer, il faut bien se relâcher un peu de l’étiquette; j’espère que nous ferons rapidement connaissance, et que dans la compagnie de ces dames la traversée du
     Scotia nous paraîtra aussi courte qu’agréable.»
     
       Lady Helena et miss Grant n’auraient pu trouver un seul mot à répondre. Elles ne comprenaient rien à la présence de cet intrus sur la dunette duDuncan.
     
       «Monsieur, dit alors Glenarvan, à qui ai-je l’honneur de parler?
     
       – À Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de l’institut royal géographique et ethnographique des Indes orientales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science militante, et se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les travaux des grands voyageurs.»

    Chapitre VII D’où Vient Et Où Va Jacques Paganel

       Le secrétaire de la société de géographie devait être un aimable personnage, car tout cela fut dit avec beaucoup de grâce. Lord Glenarvan, d’ailleurs, savait parfaitement à qui il avait affaire; le nom et le mérite de Jacques Paganel lui étaient parfaitement connus; ses travaux géographiques, ses rapports sur les découvertes modernes insérés aux bulletins de la société, sa correspondance avec le monde entier, en faisaient l’un des savants les plus distingués de la France. Aussi Glenarvan tendit cordialement la main à son hôte inattendu.
     
       «Et maintenant que nos présentations sont faites, ajouta-t-il, voulez-vous me permettre, Monsieur Paganel, de vous adresser une question?
     
       – Vingt questions,
     mylord, répondit Jacques Paganel; ce sera toujours un plaisir pour moi de m’entretenir avec vous.
     
       – C’est avant-hier soir que vous êtes arrivé à bord de ce navire?
     
       – Oui,
     mylord, avant-hier soir, à huit heures. J’ai sauté du caledonian-railway dans un cab, et du cab dans le Scotia, où j’avais fait retenir de Paris la cabine numéro six. La nuit était sombre. Je ne vis personne à bord. Or, me sentant fatigué par trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer c’est une précaution bonne à prendre de se coucher en arrivant et de ne pas bouger de son cadre pendant les premiers jours de la traversée, je me suis mis au lit incontinent, et j’ai consciencieusement dormi pendant trente-six heures, je vous prie de le croire.»
     
       Les auditeurs de Jacques Paganel savaient désormais à quoi s’en tenir sur sa présence à bord.
     
       Le voyageur français, se trompant de navire, s’était embarqué pendant que l’équipage du
     Duncan assistait à la cérémonie de Saint-Mungo. Tout s’expliquait. Mais qu’allait dire le savant géographe, lorsqu’il apprendrait le nom et la destination du navire sur lequel il avait pris passage?
     
       «Ainsi, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, c’est Calcutta que vous avez choisi pour point de départ de vos voyages?
     
       – Oui,
     mylord. Voir l’Inde est une idée que j’ai caressée pendant toute ma vie. C’est mon plus beau rêve qui va se réaliser enfin dans la patrie des éléphants et des taugs.
     
       – Alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait point indifférent de visiter un autre pays?
     
       – Non,
     mylord, cela me serait désagréable, car j’ai des recommandations pour lord Sommerset, le gouverneur général des indes, et une mission de la société de géographie que je tiens à remplir.
     
       – Ah! vous avez une mission?
     
       – Oui, un utile et curieux voyage à tenter, et dont le programme a été rédigé par mon savant ami et collègue M Vivien De Saint-Martin. Il s’agit, en effet, de s’élancer sur les traces des frères Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodgson, des missionnaires Huc et Gabet, de Moorcroft, de M Jules Remy, et de tant d’autres voyageurs célèbres. Je veux réussir là où le missionnaire Krick a malheureusement échoué en 1846; en un mot, reconnaître le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet pendant un espace de quinze cents kilomètres, en longeant la base septentrionale de l’Himalaya, et savoir enfin si cette rivière ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-est de l’Assam. La médaille d’or,
     mylord, est assurée au voyageur qui parviendra à réaliser ainsi l’un des plus vifs desiderata de la géographie des Indes.»
     
       Paganel était magnifique. Il parlait avec une animation superbe. Il se laissait emporter sur les ailes rapides de l’imagination. Il eût été aussi impossible de l’arrêter que le Rhin aux chutes de Schaffouse.
     
       «Monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan, après un instant de silence, c’est là certainement un beau voyage et dont la science vous sera fort reconnaissante; mais je ne veux pas prolonger plus longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins, vous devez renoncer au plaisir de visiter les Indes.
     
       – Y renoncer! Et pourquoi?
     
       – Parce que vous tournez le dos à la péninsule indienne.
     
       – Comment! Le capitaine Burton…
     
       – Je ne suis pas le capitaine Burton, répondit John Mangles.
     
       – Mais le
     Scotia?
     
       – Mais ce navire n’est pas le
     Scotia!»
     
       L’étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre.
     
       Il regarda tour à tour lord Glenarvan, toujours sérieux, lady Helena et Mary Grant, dont les traits exprimaient un sympathique chagrin, John Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait pas; puis, levant les épaules et ramenant ses lunettes de son front à ses yeux:
     
       «Quelle plaisanterie!» s’écria-t-il.
     
       Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du gouvernail qui portait ces deux mots en exergue:
     
       Duncan Glasgow
     
       «Le
     Duncan! le Duncan!» fit-il en poussant un véritable cri de désespoir!
     
       Puis, dégringolant l’escalier de la dunette, il se précipita vers sa cabine.
     
       Dès que l’infortuné savant eut disparu, personne à bord, sauf le major, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux matelots. Se tromper de railway! Bon! Prendre le train d’Édimbourg pour celui de Dumbarton. Passe encore! Mais se tromper de navire, et voguer vers le Chili quand on veut aller aux Indes, c’est là le fait d’une haute distraction.
     
       «Au surplus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Paganel, dit Glenarvan; il est fort cité pour de pareilles mésaventures. Un jour, il a publié une célèbre carte d’Amérique, dans laquelle il avait mis le Japon. Cela ne l’empêche pas d’être un savant distingué, et l’un des meilleurs géographes de France.
     
       – Mais qu’allons-nous faire de ce pauvre monsieur? dit lady Helena. Nous ne pouvons l’emmener en Patagonie.
     
       – Pourquoi non? répondit gravement Mac Nabbs; nous ne sommes pas responsables de ses distractions. Supposez qu’il soit dans un train de chemin de fer, le ferait-il arrêter?
     
       – Non, mais il descendrait à la station prochaine, reprit lady Helena.
     
       – Eh bien, dit Glenarvan, c’est ce qu’il pourra faire, si cela lui plaît, à notre prochaine relâche.»
     
       En ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait sur la dunette, après s’être assuré de la présence de ses bagages à bord. Il répétait incessamment ces mots malencontreux; le
     Duncan! le Duncan!
     
       Il n’en eût pas trouvé d’autres dans son vocabulaire. Il allait et venait, examinant la mâture du yacht, et interrogeant le muet horizon de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord Glenarvan:
     
       «Et ce
     Duncan va?… Dit-il.
     
       – En Amérique, Monsieur Paganel.
     
       – Et plus spécialement?…
     
       – À Concepcion.
     
       – Au Chili! Au Chili! s’écria l’infortuné géographe. Et ma mission des Indes! Mais que vont dire M De Quatrefages, le président de la commission centrale! Et M D’Avezac! Et M Cortambert! Et M Vivien De Saint-Martin! Comment me représenter aux séances de la société!
     
       – Voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan, ne vous désespérez pas. Tout peut s’arranger, et vous n’aurez subi qu’un retard relativement de peu d’importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou vous attendra toujours dans les montagnes du Tibet. Nous relâcherons bientôt à Madère, et là vous trouverez un navire qui vous ramènera en Europe.
     
       – Je vous remercie,
     mylord, il faudra bien se résigner. Mais, on peut le dire, voilà une aventure extraordinaire, et il n’y a qu’à moi que ces choses arrivent. Et ma cabine qui est retenue à bord du Scotia!
     
       – Ah! Quant au
     Scotia, je vous engage à y renoncer provisoirement.
     
       – Mais, dit Paganel, après avoir examiné de nouveau le navire, le
     Duncan est un yacht de plaisance?
     
       – Oui, monsieur, répondit John Mangles, et il appartient à son honneur lord Glenarvan.
     
       – Qui vous prie d’user largement de son hospitalité, dit Glenarvan.
     
       – Mille grâces,
     mylord, répondit Paganel; je suis vraiment sensible à votre courtoisie; mais permettez-moi une simple observation: c’est un beau pays que l’Inde; il offre aux voyageurs des surprises merveilleuses; les dames ne le connaissent pas sans doute… Eh bien, l’homme de la barre n’aurait qu’à donner un tour de roue, et le yacht le Duncan voguerait aussi facilement vers Calcutta que vers Concepcion; or, puisqu’il fait un voyage d’agrément…»
     
       Les hochements de tête qui accueillirent la proposition de Paganel ne lui permirent pas d’en continuer le développement. Il s’arrêta court.
     
       «Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s’il ne s’agissait que d’un voyage d’agrément, je vous répondrais: Allons tous ensemble aux grandes-Indes, et lord Glenarvan ne me désapprouverait pas. Mais le
     Duncan va rapatrier des naufragés abandonnés sur la côte de la Patagonie, et il ne peut changer une si humaine destination…»
     
       En quelques minutes, le voyageur français fut mis au courant de la situation; il apprit, non sans émotion, la providentielle rencontre des documents, l’histoire du capitaine Grant, la généreuse proposition de lady Helena.
     
       «Madame, dit-il, permettez-moi d’admirer votre conduite en tout ceci, et de l’admirer sans réserve. Que votre yacht continue sa route, je me reprocherais de le retarder d’un seul jour.
     
       – Voulez-vous donc vous associer à nos recherches? demanda lady Helena.
     
       – C’est impossible, madame, il faut que je remplisse ma mission. Je débarquerai à votre prochaine relâche…
     
       – À Madère alors, dit John Mangles.
     
       – À Madère, soit. Je ne serai qu’à cent quatre-vingts lieues de Lisbonne, et j’attendrai là des moyens de transport.
     
       – Eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il sera fait suivant votre désir, et pour mon compte, je suis heureux de pouvoir vous offrir pendant quelques jours l’hospitalité à mon bord. Puissiez-vous ne pas trop vous ennuyer dans notre compagnie!
     
       – Oh!
     Mylord, s’écria le savant, je suis encore trop heureux de m’être trompé d’une si agréable façon! Néanmoins, c’est une situation fort ridicule que celle d’un homme qui s’embarque pour les Indes et fait voile pour l’Amérique!»
     
       Malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit son parti d’un retard qu’il ne pouvait empêcher.
     
       Il se montra aimable, gai et même distrait; il enchanta les dames par sa bonne humeur; avant la fin de la journée, il était l’ami de tout le monde. Sur sa demande, le fameux document lui fut communiqué. Il l’étudia avec soin, longuement, minutieusement. Aucune autre interprétation ne lui parut possible. Mary Grant et son frère lui inspirèrent le plus vif intérêt.
     
       Il leur donna bon espoir. Sa façon d’entrevoir les événements et le succès indiscutable qu’il prédit au
     Duncan arrachèrent un sourire à la jeune fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait lancé à la recherche du capitaine Grant!
     
       En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit qu’elle était fille de William Tuffnel, ce fut une explosion d’interjections admiratives. Il avait connu son père. Quel savant audacieux! Que de lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut membre correspondant de la société! C’était lui, lui-même, qui l’avait présenté avec M Malte-Brun! Quelle rencontre, et quel plaisir de voyager avec la fille de William Tuffnel!
     
       Finalement, il demanda à lady Helena la permission de l’embrasser. À quoi consentit lady Glenarvan quoique de fût peut-être un peu «improper.»

    Chapitre VIII Un Brave Homme De Plus À Bord Du «Duncan»

       Cependant le yacht, favorisé par les courants du nord de l’Afrique, marchait rapidement vers l’équateur. Le 30 août, on eut connaissance du groupe de Madère. Glenarvan, fidèle à sa promesse, offrit à son nouvel hôte de relâcher pour le mettre à terre.
     
       «Mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point de cérémonies avec vous. Avant mon arrivée à bord, aviez-vous l’intention de vous arrêter à Madère?
     
       – Non, dit Glenarvan.
     
       – Eh bien, permettez-moi de mettre à profit les conséquences de ma malencontreuse distraction. Madère est une île trop connue. Elle n’offre plus rien d’intéressant à un géographe. On a tout dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine décadence au point de vue de la viticulture. Imaginez-vous qu’il n’y a plus de vignes à Madère! La récolte de vin qui, en 1813, s’élevait à vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, à deux mille six cent soixante-neuf. Aujourd’hui, elle ne va pas à cinq cents! C’est un affligeant spectacle. Si donc il vous est indifférent de relâcher aux Canaries?…
     
       – Relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela ne nous écarte pas de notre route.
     
       – Je le sais, mon cher lord. Aux Canaries, voyez-vous, il y a trois groupes à étudier, sans parler du pic de Ténériffe, que j’ai toujours désiré voir. C’est une occasion. J’en profite, et, en attendant le passage d’un navire qui me ramène en Europe, je ferai l’ascension de cette montagne célèbre.
     
       – Comme il vous plaira, mon cher Paganel», répondit lord Glenarvan, qui ne put s’empêcher de sourire.
     
       Et il avait raison de sourire.
     
       Les Canaries sont peu éloignées de Madère. Deux cent cinquante milles à peine séparent les deux groupes, distance insignifiante pour un aussi bon marcheur que le
     Duncan.
     
       Le 31 août, à deux heures du soir, John Mangles et Paganel se promenaient sur la dunette. Le français pressait son compagnon de vives questions sur le Chili; tout à coup le capitaine l’interrompit, et montrant dans le sud un point de l’horizon:
     
       «Monsieur Paganel? dit-il.
     
       – Mon cher capitaine, répondit le savant.
     
       – Veuillez porter vos regards de ce côté. Ne voyez-vous rien?
     
       – Rien.
     
       – Vous ne regardez pas où il faut. Ce n’est pas à l’horizon, mais au-dessus, dans les nuages.
     
       – Dans les nuages? J’ai beau chercher…
     
       – Tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré.
     
       – Je ne vois rien.
     
       – C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bien que nous en soyons à quarante milles, vous m’entendez, le pic de Ténériffe est parfaitement visible au-dessus de l’horizon.»
     
       Que Paganel voulût voir ou non, il dut se rendre à l’évidence quelques heures plus tard, à moins de s’avouer aveugle.
     
       «Vous l’apercevez enfin? lui dit John Mangles.
     
       – Oui, oui, parfaitement, répondit Paganel; et c’est là, ajouta-t-il d’un ton dédaigneux, c’est là ce qu’on appelle le pic de Ténériffe?
     
       – Lui-même.
     
       – Il paraît avoir une hauteur assez médiocre.
     
       – Cependant il est élevé de onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
     
       – Cela ne vaut pas le Mont Blanc.
     
       – C’est possible, mais quand il s’agira de le gravir, vous le trouverez peut-être suffisamment élevé.
     
       – Oh! le gravir! Le gravir, mon cher capitaine, à quoi bon, je vous prie, après MM De Humboldt et Bonplan? Un grand génie, ce Humboldt! Il a fait l’ascension de cette montagne; il en a donné une description qui ne laisse rien à désirer; il en a reconnu les cinq zones: la zone des vins, la zone des lauriers, la zone des pins, la zone des bruyères alpines, et enfin la zone de la stérilité. C’est au sommet du piton même qu’il a posé le pied, et là, il n’avait même pas la place de s’asseoir. Du haut de la montagne, sa vue embrassait un espace égal au quart de l’Espagne. Puis il a visité le volcan jusque dans ses entrailles, et il a atteint le fond de son cratère éteint. Que voulez-vous que je fasse après ce grand homme, je vous le demande?
     
       – En effet, répondit John Mangles, il ne reste plus rien à glaner. C’est fâcheux, car vous vous ennuierez fort à attendre un navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas là beaucoup de distractions à espérer.
     
       – Excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais, mon cher Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert n’offrent pas des points de relâche importants?
     
       – Si vraiment. Rien de plus facile que de s’embarquer à Villa-Praïa.
     
       – Sans parler d’un avantage qui n’est point à dédaigner, répliqua Paganel, c’est que les îles du Cap-Vert sont peu éloignées du Sénégal, où je trouverai des compatriotes. Je sais bien que l’on dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage, malsain; mais tout est curieux à l’œil du géographe. Voir est une science. Il y a des gens qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec autant d’intelligence qu’un crustacé. Croyez bien que je ne suis pas de leur école.
     
       – À votre aise, monsieur Paganel, répondit John Mangles; je suis certain que la science géographique gagnera à votre séjour dans les îles du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher pour faire du charbon. Votre débarquement ne nous causera donc aucun retard.»
     
       Cela dit, le capitaine donna la route de manière à passer dans l’ouest des Canaries; le célèbre pic fut laissé sur bâbord, et le
     Duncan, continuant sa marche rapide, coupa le tropique du Cancer le 2 septembre, à cinq heures du matin.
     
       Le temps vint alors à changer. C’était l’atmosphère humide et pesante de la saison des pluies, «le tempo das aguas», suivant l’expression espagnole, saison pénible aux voyageurs, mais utile aux habitants des îles africaines, qui manquent d’arbres, et conséquemment qui manquent d’eau. La mer, très houleuse, empêcha les passagers de se tenir sur le pont; mais les conversations du carré n’en furent pas moins fort animées.
     
       Le 3 septembre, Paganel se mit à rassembler ses bagages pour son prochain débarquement. Le
     Duncan évoluait entre les îles du Cap-Vert; il passa devant l’île du sel, véritable tombe de sable, infertile et désolée; après avoir longé de vastes bancs de corail, il laissa par le travers l’île Saint-Jacques, traversée du nord au midi par une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie de Villa-Praïa, et mouilla bientôt devant la ville par huit brasses de fond. Le temps était affreux et le ressac excessivement violent, bien que la baie fût abritée contre les vents du large. La pluie tombait à torrents et permettait à peine de voir la ville, élevée sur une plaine en forme de terrasse qui s’appuyait à des contreforts de roches volcaniques hauts de trois cents pieds. L’aspect de l’île à travers cet épais rideau de pluie était navrant.
     
       Lady Helena ne put donner suite à son projet de visiter la ville; l’embarquement du charbon ne se faisait pas sans de grandes difficultés. Les passagers du
     Duncan se virent donc consignés sous la dunette, pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux dans une inexprimable confusion. La question du temps fut naturellement à l’ordre du jour dans les conversations du bord. Chacun dit son mot, sauf le major, qui eût assisté au déluge universel avec une indifférence complète. Paganel allait et venait en hochant la tête.
     
       «C’est un fait exprès, disait-il.
     
       – Il est certain, répondit Glenarvan, que les éléments se déclarent contre vous.
     
       – J’en aurai pourtant raison.
     
       – Vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit lady Helena.
     
       – Moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que pour mes bagages et mes instruments. Tout sera perdu.
     
       – Il n’y a que le débarquement à redouter, reprit Glenarvan. Une fois à Villa-Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu proprement, par exemple: En compagnie de singes et de porcs dont les relations ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n’y regarde pas de si près. D’abord il faut espérer que dans sept ou huit mois vous pourrez vous embarquer pour l’Europe.
     
       – Sept ou huit mois! s’écria Paganel.
     
       – Au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très fréquentées des navires pendant la saison des pluies. Mais vous pourrez employer votre temps d’une façon utile. Cet archipel est encore peu connu; en topographie, en climatologie, en ethnographie, en hypsométrie, il y a beaucoup à faire.
     
       – Vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady Helena.
     
       – Il n’y en a pas, madame, répondit Paganel.
     
       – Eh bien, des rivières?
     
       – Il n’y en a pas non plus.
     
       – Des cours d’eau alors?
     
       – Pas davantage.
     
       – Bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les forêts.
     
       – Pour faire des forêts, il faut des arbres; or, il n’y a pas d’arbres.
     
       – Un joli pays! répliqua le major.
     
       – Consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors Glenarvan, vous aurez du moins des montagnes.
     
       – Oh! peu élevées et peu intéressantes,
     mylord. D’ailleurs, ce travail a été fait.
     
       – Fait! dit Glenarvan.
     
       – Oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux Canaries, je me voyais en présence des travaux de Humboldt, ici, je me trouve devancé par un géologue, M Charles Sainte-Claire Deville!
     
       – Pas possible?
     
       – Sans doute, répondit Paganel d’un ton piteux. Ce savant se trouvait à bord de la corvette de l’état
     la décidée, pendant sa relâche aux îles du Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus intéressant du groupe, le volcan de l’île Fogo. Que voulez-vous que je fasse après lui?
     
       – Voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady Helena. Qu’allez-vous devenir, Monsieur Paganel?»
     
       Paganel garda le silence pendant quelques instants.
     
       «Décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux fait de débarquer à Madère, quoiqu’il n’y ait plus de vin!»
     
       Nouveau silence du savant secrétaire de la société de géographie.
     
       «Moi, j’attendrais», dit le major, exactement comme s’il avait dit: je n’attendrais pas.
     
       «Mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où comptez-vous relâcher désormais?
     
       – Oh! Pas avant Concepcion.
     
       – Diable! Cela m’écarte singulièrement des Indes.
     
       – Mais non, du moment que vous avez passé le cap Horn, vous vous en rapprochez.
     
       – Je m’en doute bien.
     
       – D’ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand sérieux, quand on va aux Indes, qu’elles soient orientales ou occidentales, peu importe.
     
       – Comment, peu importe!
     
       – Sans compter que les habitants des pampas de la Patagonie sont aussi bien des indiens que les indigènes du Pendjaub.
     
       – Ah! parbleu,
     mylord, s’écria Paganel, voilà une raison que je n’aurais jamais imaginée!
     
       – Et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la médaille d’or en quelque lieu que ce soit; il y a partout à faire, à chercher, à découvrir, dans les chaînes des Cordillères comme dans les montagnes du Tibet.
     
       – Mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou?
     
       – Bon! vous le remplacerez par le Rio-Colorado! Voilà un fleuve peu connu, et qui sur les cartes coule un peu trop à la fantaisie des géographes.
     
       – Je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs de plusieurs degrés. Oh! je ne doute pas que sur ma demande la société de Géographie ne m’eût envoyé dans la Patagonie aussi bien qu’aux Indes. Mais je n’y ai pas songé.
     
       – Effet de vos distractions habituelles.
     
       – Voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous? dit lady Helena de sa voix la plus engageante.
     
       – Madame, et ma mission?
     
       – Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Magellan, reprit Glenarvan.
     
       – Mylord, vous êtes un tentateur.
     
       – J’ajoute que nous visiterons le Port-Famine!
     
       – Le Port-Famine, s’écria le français, assailli de toutes parts, ce port célèbre dans les fastes géographiques!
     
       – Considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady Helena, que, dans cette entreprise, vous aurez le droit d’associer le nom de la France à celui de l’écosse.
     
       – Oui, sans doute!
     
       – Un géographe peut servir utilement notre expédition, et quoi de plus beau que de mettre la science au service de l’humanité?
     
       – Voilà qui est bien dit, madame!
     
       – Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la providence. Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis. Elle vous jette à bord du
     Duncan, ne le quittez plus.
     
       – Voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis? reprit alors Paganel; eh bien, vous avez grande envie que je reste!
     
       – Et vous, Paganel, vous mourez d’envie de rester, repartit Glenarvan.
     
       – Parbleu! s’écria le savant géographe, mais je craignais d’être indiscret!»

    Chapitre IX Le Détroit De Magellan

       La joie fut générale à bord, quand on connut la résolution de Paganel. Le jeune Robert lui sauta au cou avec une vivacité fort démonstrative. Le digne secrétaire faillit tomber à la renverse.
     
       «Un rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la géographie.»
     
       Or, comme John Mangles se chargeait d’en faire un marin, Glenarvan un homme de cœur, le major un garçon de sang-froid, lady Helena un être bon et généreux, Mary Grant un élève reconnaissant envers de pareils maîtres, Robert devait évidemment devenir un jour un gentleman accompli.
     
       Le
     Duncan termina rapidement son chargement de charbon, puis, quittant ces tristes parages, il gagna vers l’ouest le courant de la côte du Brésil, et, le 7 septembre, après avoir franchi l’équateur sous une belle brise du nord, il entra dans l’hémisphère austral.
     
       La traversée se faisait donc sans peine. Chacun avait bon espoir. Dans cette expédition à la recherche du capitaine Grant, la somme des probabilités semblait s’accroître chaque jour.
     
       L’un des plus confiants du bord, c’était le capitaine. Mais sa confiance venait surtout du désir qui le tenait si fort au cœur de voir miss Mary heureuse et consolée. Il s’était pris d’un intérêt tout particulier pour cette jeune fille; et ce sentiment, il le cacha si bien, que, sauf Mary Grant et lui, tout le monde s’en aperçut à bord du
     Duncan.
     
       Quant au savant géographe, c’était probablement l’homme le plus heureux de l’hémisphère austral; il passait ses journées à étudier les cartes dont il couvrait la table du carré; de là des discussions quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait mettre le couvert. Mais Paganel avait pour lui tous les hôtes de la dunette, sauf le major, que les questions géographiques laissaient fort indifférent, surtout à l’heure du dîner. De plus, ayant découvert toute une cargaison de livres fort dépareillés dans les coffres du second, et parmi eux un certain nombre d’ouvrages espagnols, Paganel résolut d’apprendre la langue de Cervantes, que personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses recherches sur le littoral chilien. Grâce à ses dispositions au polyglottisme, il ne désespérait pas de parler couramment ce nouvel idiome en arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec acharnement, et on l’entendait marmotter incessamment des syllabes hétérogènes.
     
       Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner une instruction pratique au jeune Robert, et il lui apprenait l’histoire de ces côtes dont le
     Duncans’approchait si rapidement.
     
       On se trouvait alors, le 10 septembre, par 57°3’ de latitude et 31°15’ de longitude, et ce jour-là Glenarvan apprit une chose que de plus instruits ignorent probablement. Paganel racontait l’histoire de l’Amérique, et pour arriver aux grands navigateurs, dont le yacht suivait alors la route, il remonta à Christophe Colomb; puis il finit en disant que le célèbre génois était mort sans savoir qu’il avait découvert un nouveau monde. Tout l’auditoire se récria. Paganel persista dans son affirmation.
     
       «Rien n’est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux pas diminuer la gloire de Colomb, mais le fait est acquis. À la fin du quinzième siècle, les esprits n’avaient qu’une préoccupation: faciliter les communications avec l’Asie, et chercher l’orient par les routes de l’occident; en un mot, aller par le plus court «au pays des épices». C’est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages; il toucha l’Amérique aux côtes de Cumana, de Honduras, de Mosquitos, de Nicaragua, de Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu’il prit pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut sans s’être rendu compte de l’existence du grand continent auquel il ne devait pas même léguer son nom!
     
       – Je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit Glenarvan; cependant vous me permettrez d’être surpris, et de vous demander quels sont les navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les découvertes de Colomb?
     
       – Ses successeurs, Ojeda, qui l’avait déjà accompagné dans ses voyages, ainsi que Vincent Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas, Cabral, Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les côtes orientales de l’Amérique; ils les délimitèrent en descendant vers le sud, emportés, eux aussi, trois cent soixante ans avant nous, par ce courant qui nous entraîne! Voyez, mes amis, nous avons coupé l’équateur à l’endroit même où Pinzon le passa dans la dernière année du quinzième siècle, et nous approchons de ce huitième degré de latitude australe sous lequel il accosta les terres du Brésil. Un an après, le portugais Cabral descendit jusqu’au port Séguro. Puis Vespuce, dans sa troisième expédition en 1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508, Vincent Pinzon et Solis s’associèrent pour la reconnaissance des rivages américains, et en 1514, Solis découvrit l’embouchure du
     rio de la Plata, où il fut dévoré par les indigènes, laissant à Magellan la gloire de contourner le continent. Ce grand navigateur, en 1519, partit avec cinq bâtiments, suivit les côtes de la Patagonie, découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où il fit de longues relâches, trouva par cinquante-deux degrés de latitude ce détroit des Onze-mille-vierges qui devait porter son nom, et, le 28 novembre 1520, il déboucha dans l’océan Pacifique. Ah! Quelle joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre son cœur, lorsqu’il vit une mer nouvelle étinceler à l’horizon sous les rayons du soleil!
     
       – Oui, M Paganel, s’écria Robert Grant, enthousiasmé par les paroles du géographe, j’aurais voulu être là!
     
       – Moi aussi, mon garçon, et je n’aurais pas manqué une occasion pareille, si le ciel m’eût fait naître trois cents ans plus tôt!
     
       – Ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur Paganel, répondit lady Helena, car vous ne seriez pas maintenant sur la dunette du
     Duncan à nous raconter cette histoire.
     
       – Un autre l’eût dite à ma place, madame, et il aurait ajouté que la reconnaissance de la côte occidentale est due aux frères Pizarre. Ces hardis aventuriers furent de grands fondateurs de villes. Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica, Valparaiso et Concepcion, où le
     Duncan nous mène, sont leur ouvrage. À cette époque, les découvertes de Pizarre se relièrent à celles de Magellan, et le développement des côtes américaines figura sur les cartes, à la grande satisfaction des savants du vieux monde.
     
       – Eh bien, moi, dit Robert, je n’aurais pas encore été satisfait.
     
       – Pourquoi donc? répondit Mary, en considérant son jeune frère qui se passionnait à l’histoire de ces découvertes.
     
       – Oui, mon garçon, pourquoi? demanda lord Glenarvan avec le plus encourageant sourire.
     
       – Parce que j’aurais voulu savoir ce qu’il y avait au delà du détroit de Magellan.
     
       – Bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi, j’aurais voulu savoir si le continent se prolongeait jusqu’au pôle, ou s’il existait une mer libre, comme le supposait Drake, un de vos compatriotes,
     mylord. Il est donc évident que si Robert Grant et Jacques Paganel eussent vécu au XVIIe siècle, ils se seraient embarqués à la suite de Shouten et de Lemaire, deux hollandais fort curieux de connaître le dernier mot de cette énigme géographique.
     
       – Étaient-ce des savants? demanda lady Helena.
     
       – Non, mais d’audacieux commerçants, que le côté scientifique des découvertes inquiétait assez peu. Il existait alors une compagnie hollandaise des Indes orientales, qui avait un droit absolu sur tout le commerce fait par le détroit de Magellan. Or, comme à cette époque on ne connaissait pas d’autre passage pour se rendre en Asie par les routes de l’occident, ce privilège constituait un accaparement véritable. Quelques négociants voulurent donc lutter contre ce monopole, en découvrant un autre détroit, et de ce nombre fut un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et instruit. Il fit les frais d’une expédition commandée par son neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon marin, originaire de Horn. Ces hardis navigateurs partirent au mois de juin 1615, près d’un siècle après Magellan; ils découvrirent le détroit de Lemaire, entre la Terre de Feu et la terre des états, et, le 12 février 1616, ils doublèrent ce fameux cap Horn, qui, mieux que son frère, le cap de Bonne-Espérance, eût mérité de s’appeler le cap des tempêtes!
     
       – Oui, certes, j’aurais voulu être là! s’écria Robert.
     
       – Et tu aurais puisé à la source des émotions les plus vives, mon garçon, reprit Paganel en s’animant. Est-il, en effet, une satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord? Il voit les terres se former peu à peu sous ses regards, île par île, promontoire par promontoire, et, pour ainsi dire, émerger du sein des flots! D’abord, les lignes terminales sont vagues, brisées, interrompues! Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin un golfe perdu dans l’espace. Puis les découvertes se complètent, les lignes se rejoignent, le pointillé des cartes fait place au trait; les baies échancrent des côtes déterminées, les caps s’appuient sur des rivages certains; enfin le nouveau continent, avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses montagnes, ses vallées et ses plaines, ses villages, ses villes et ses capitales, se déploie sur le globe dans toute sa splendeur magnifique! Ah! Mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il en a les émotions et les surprises! Mais maintenant cette mine est à peu près épuisée! on a tout vu, tout reconnu, tout inventé en fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers venus dans la science géographique, nous n’avons plus rien à faire?
     
       – Si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan.
     
       – Et quoi donc?
     
       – Ce que nous faisons!»
     
       Cependant le
     Duncan filait sur cette route des Vespuce et des Magellan avec une rapidité merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa le tropique du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l’entrée du célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses de la Patagonie furent aperçues, mais comme une ligne à peine visible à l’horizon; on les rangeait à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de Paganel ne lui donna qu’une vague idée de ces rivages américains.
     
       Le 25 septembre, le
     Duncan se trouvait à la hauteur du détroit de Magellan. Il s’y engagea sans hésiter. Cette voie est généralement préférée par les navires à vapeur qui se rendent dans l’océan Pacifique. Sa longueur exacte n’est que de trois cent soixante-seize milles; les bâtiments du plus fort tonnage y trouvent partout une eau profonde, même au ras de ses rivages, un fond d’une excellente tenue, de nombreuses aiguades, des rivières abondantes en poissons, des forêts riches en gibier, en vingt endroits des relâches sûres et faciles, enfin mille ressources qui manquent au détroit de Lemaire et aux terribles rochers du cap Horn, incessamment visités par les ouragans et les tempêtes.
     
       Pendant les premières heures de navigation, c’est-à-dire sur un espace de soixante à quatre-vingts milles, jusqu’au cap Gregory, les côtes sont basses et sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait perdre ni un point de vue, ni un détail du détroit. La traversée devait durer trente-six heures à peine, et ce panorama mouvant des deux rives valait bien la peine que le savant s’imposât de l’admirer sous les splendides clartés du soleil austral. Nul habitant ne se montra sur les terres du nord; quelques misérables Fuegiens seulement erraient sur les rocs décharnés de la Terre de Feu. Paganel eut donc à regretter de ne pas voir de patagons, ce qui le fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de route.
     
       «Une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n’est plus une Patagonie.
     
       – Patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan, nous verrons des patagons.
     
       – Je n’en suis pas certain.
     
       – Mais il en existe, dit lady Helena.
     
       – J’en doute fort, madame, puisque je n’en vois pas.
     
       – Enfin, ce nom de patagons, qui signifie «grands pieds» en espagnol, n’a pas été donné à des êtres imaginaires.
     
       – Oh! le nom n’y fait rien, répondit Paganel, qui s’entêtait dans son idée pour animer la discussion, et d’ailleurs, à vrai dire, on ignore comment ils se nomment!
     
       – Par exemple! s’écria Glenarvan. Saviez-vous cela, major?
     
       – Non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas une livre d’écosse pour le savoir.
     
       – Vous l’entendrez pourtant, reprit Paganel, major indifférent! Si Magellan a nommé Patagons les indigènes de ces contrées, les Fuegiens les appellent Tiremenen, les Chiliens Caucalhues, les colons du Carmen Tehuelches, les Araucans Huiliches; Bougainville leur donne le nom de Chaouha, Falkner celui de Tehuelhets! Eux-mêmes ils se désignent sous la dénomination générale d’Inaken! Je vous demande comment vous voulez que l’on s’y reconnaisse, et si un peuple qui a tant de noms peut exister!
     
       – Voilà un argument! répondit lady Helena.
     
       – Admettons-le, reprit Glenarvan; mais notre ami Paganel avouera, je pense, que s’il y a doute sur le nom des patagons, il y a au moins certitude sur leur taille!
     
       – Jamais je n’avouerai une pareille énormité, répondit Paganel.
     
       – Ils sont grands, dit Glenarvan.
     
       – Je l’ignore.
     
       – Petits? demanda lady Helena.
     
       – Personne ne peut l’affirmer.
     
       – Moyens, alors? dit Mac Nabbs pour tout concilier.
     
       – Je ne le sais pas davantage.
     
       – Cela est un peu fort, s’écria Glenarvan; les voyageurs qui les ont vus…
     
       – Les voyageurs qui les ont vus, répondit le géographe, ne s’entendent en aucune façon. Magellan dit que sa tête touchait à peine à leur ceinture!
     
       – Eh bien!
     
       – Oui, mais Drake prétend que les anglais sont plus grands que le plus grand patagon!
     
       – Oh! des anglais, c’est possible, répliqua dédaigneusement le major; mais s’il s’agissait d’écossais!
     
       – Cavendish assure qu’ils sont grands et robustes, reprit Paganel. Hawkins en fait des géants. Lemaire et Shouten leur donnent onze pieds de haut.
     
       – Bon, voilà des gens dignes de foi, dit Glenarvan.
     
       – Oui, tout autant que Wood, Narborough et Falkner, qui leur ont trouvé une taille moyenne. Il est vrai que Byron, la Giraudais, Bougainville, Wallis et Carteret affirment que les patagons ont six pieds six pouces, tandis que M D’Orbigny, le savant qui connaît le mieux ces contrées, leur attribue une taille moyenne de cinq pieds quatre pouces.
     
       – Mais alors, dit lady Helena, quelle est la vérité au milieu de tant de contradictions?
     
       – La vérité, madame, répondit Paganel, la voici: C’est que les patagons ont les jambes courtes et le buste développé. On peut donc formuler son opinion d’une manière plaisante, en disant que ces gens-là ont six pieds quand ils sont assis, et cinq seulement quand ils sont debout.
     
       – Bravo! Mon cher savant, répondit Glenarvan. Voilà qui est dit.
     
       – À moins, reprit Paganel, qu’ils n’existent pas, ce qui mettrait tout le monde d’accord. Mais pour finir, mes amis, j’ajouterai cette remarque consolante: c’est que le détroit de Magellan est magnifique, même sans patagons!»
     
       En ce moment, le
     Duncan contournait la presqu’île de Brunswick, entre deux panoramas splendides. Soixante-dix milles après avoir doublé le cap Gregory, il laissa sur tribord le pénitencier de Punta Arena. Le pavillon chilien et le clocher de l’église apparurent un instant entre les arbres.
     
       Alors le détroit courait entre des masses granitiques d’un effet imposant; les montagnes cachaient leur pied au sein de forêts immenses, et perdaient dans les nuages leur tête poudrée d’une neige éternelle; vers le sud-ouest, le mont Tarn se dressait à six mille cinq cents pieds dans les airs; la nuit vint, précédée d’un long crépuscule; la lumière se fondit insensiblement en nuances douces; le ciel se constella d’étoiles brillantes, et la croix du sud vint marquer aux yeux des navigateurs la route du pôle austral. Au milieu de cette obscurité lumineuse, à la clarté de ces astres qui remplacent les phares des côtes civilisées, le yacht continua audacieusement sa route sans jeter l’ancre dans ces baies faciles dont le rivage abonde; souvent l’extrémité de ses vergues frôla les branches des hêtres antarctiques qui se penchaient sur les flots; souvent aussi son hélice battit les eaux des grandes rivières, en réveillant les oies, les canards, les bécassines, les sarcelles, et tout ce monde emplumé des humides parages.
     
       Bientôt des ruines apparurent, et quelques écroulements auxquels la nuit prêtait un aspect grandiose, triste reste d’une colonie abandonnée, dont le nom protestera éternellement contre la fertilité de ces côtes et la richesse de ces forêts giboyeuses. Le
     Duncan passait devant le Port-Famine.
     
       Ce fut à cet endroit même que l’espagnol Sarmiento, en 1581, vint s’établir avec quatre cents émigrants.
     
       Il y fonda la ville de Saint-Philippe; des froids extrêmement rigoureux décimèrent la colonie, la disette acheva ceux que l’hiver avait épargnés, et, en 1587, le corsaire Cavendish trouva le dernier de ces quatre cents malheureux qui mourait de faim sur les ruines d’une ville vieille de six siècles après six ans d’existence.
     
       Le
     Duncan longea ces rivages déserts; au lever du jour, il naviguait au milieu des passes rétrécies, entre des forêts de hêtres, de frênes et de bouleaux, du sein desquelles émergeaient des dômes verdoyants, des mamelons tapissés d’un houx vigoureux et des pics aigus, parmi lesquels l’obélisque de Buckland se dressait à une grande hauteur. Il passa à l’ouvert de la baie Saint-Nicolas, autrefois la baie des français, ainsi nommée par Bougainville; au loin, se jouaient des troupeaux de phoques et de baleines d’une grande taille, à en juger par leurs jets, qui étaient visibles à une distance de quatre milles.
     
       Enfin, il doubla le cap Froward, tout hérissé encore des dernières glaces de l’hiver. De l’autre côté du détroit, sur la Terre de Feu, s’élevait à six milles pieds le mont Sarmiento, énorme agrégation de roches séparées par des bandes de nuages, et qui formaient dans le ciel comme un archipel aérien.
     
       C’est au cap Froward que finit véritablement le continent américain, car le cap Horn n’est qu’un rocher perdu en mer sous le cinquante-sixième degré de latitude.
     
       Ce point dépassé, le détroit se rétrécit entre la presqu’île de Brunswick et la terre de la désolation, longue île allongée entre mille îlots, comme un énorme cétacé échoué au milieu des galets.
     
       Quelle différence entre cette extrémité si déchiquetée de l’Amérique et les pointes franches et nettes de l’Afrique, de l’Australie ou des Indes! Quel cataclysme inconnu a ainsi pulvérisé cet immense promontoire jeté entre deux océans?
     
       Alors, aux rivages fertiles succédait une suite de côtes dénudées, à l’aspect sauvage, échancrées par les mille pertuis de cet inextricable labyrinthe.
     
       Le
     Duncan, sans une erreur, sans une hésitation, suivait de capricieuses sinuosités en mêlant les tourbillons de sa fumée aux brumes déchirées par les rocs. Il passa, sans ralentir sa marche, devant quelques factoreries espagnoles établies sur ces rives abandonnées. Au cap Tamar, le détroit s’élargit; le yacht put prendre du champ pour tourner la côte accore des îles Narborough et se rapprocha des rivages du sud. Enfin, trente-six heures après avoir embouqué le détroit, il vit surgir le rocher du cap Pilares sur l’extrême pointe de la terre de la désolation. Une mer immense, libre, étincelante, s’étendait devant son étrave, et Jacques Paganel, la saluant d’un geste enthousiaste, se sentit ému comme le fut Fernand de Magellan lui-même, au moment où la Trinidad s’inclina sous les brises de l’océan Pacifique.

    Chapitre X Le Trente-Septième Parallèle

       Huit jours après avoir doublé le cap Pilares, le Duncan donnait à pleine vapeur dans la baie de Talcahuano, magnifique estuaire long de douze milles et large de neuf. Le temps était admirable. Le ciel de ce pays n’a pas un nuage de novembre à mars, et le vent du sud règne invariablement le long des côtes abritées par la chaîne des Andes. John Mangles, suivant les ordres d’Edward Glenarvan, avait serré de près l’archipel des Chiloé et les innombrables débris de tout ce continent américain. Quelque épave, un espars brisé, un bout de bois travaillé de la main des hommes, pouvaient mettre le Duncan sur les traces du naufrage; mais on ne vit rien, et le yacht, continuant sa route, mouilla dans le port de Talcahuano, quarante-deux jours après avoir quitté les eaux brumeuses de la Clyde.
     
       Aussitôt Glenarvan fit mettre son canot à la mer, et, suivi de Paganel, il débarqua au pied de l’estacade. Le savant géographe, profitant de la circonstance, voulut se servir de la langue espagnole qu’il avait si consciencieusement étudiée; mais, à son grand étonnement, il ne put se faire comprendre des indigènes.
     
       «C’est l’accent qui me manque, dit-il.
     
       – Allons à la douane», répondit Glenarvan.
     
       Là, on lui apprit, au moyen de quelques mots d’anglais accompagnés de gestes expressifs, que le consul britannique résidait à Concepcion. C’était une course d’une heure. Glenarvan trouva aisément deux chevaux d’allure rapide, et peu de temps après Paganel et lui franchissaient les murs de cette grande ville, due au génie entreprenant de Valdivia, le vaillant compagnon des Pizarre.
     
       Combien elle était déchue de son ancienne splendeur! Souvent pillée par les indigènes, incendiée en 1819, désolée, ruinée, ses murs encore noircis par la flamme des dévastations, éclipsée déjà par Talcahuano, elle comptait à peine huit mille âmes.
     
       Sous le pied paresseux des habitants, ses rues se transformaient en prairies. Pas de commerce, activité nulle, affaires impossibles. La mandoline résonnait à chaque balcon; des chansons langoureuses s’échappaient à travers la jalousie des fenêtres, et Concepcion, l’antique cité des hommes, était devenue un village de femmes et d’enfants.
     
       Glenarvan se montra peu désireux de rechercher les causes de cette décadence, bien que Jacques Paganel l’entreprît à ce sujet, et, sans perdre un instant, il se rendit chez J R Bentock, esq, consul de sa majesté britannique. Ce personnage le reçut fort civilement, et se chargea, lorsqu’il connut l’histoire du capitaine Grant, de prendre des informations sur tout le littoral.
     
       Quant à la question de savoir si le trois-mâts
     Britannia avait fait côte vers le trente-septième parallèle le long des rivages chiliens ou araucaniens, elle fut résolue négativement. Aucun rapport sur un événement de cette nature n’était parvenu ni au consul, ni à ses collègues des autres nations.
     
       Glenarvan ne se découragea pas. Il revint à Talcahuano, et n’épargnant ni démarches, ni soins, ni argent, il expédia des agents sur les côtes.
     
       Vaines recherches. Les enquêtes les plus minutieuses faites chez les populations riveraines ne produisirent pas de résultat. Il fallut en conclure que le
     Britannia n’avait laissé aucune trace de son naufrage.
     
       Glenarvan instruisit alors ses compagnons de l’insuccès de ses démarches. Mary Grant et son frère ne purent contenir l’expression de leur douleur. C’était six jours après l’arrivée du
     Duncan à Talcahuano. Les passagers se trouvaient réunis dans la dunette.
     
       Lady Helena consolait, non par ses paroles, – qu’aurait-elle pu dire? – mais par ses caresses, les deux enfants du capitaine. Jacques Paganel avait repris le document, et il le considérait avec une profonde attention, comme s’il eût voulu lui arracher de nouveaux secrets. Depuis une heure, il l’examinait ainsi, lorsque Glenarvan, l’interpellant, lui dit:
     
       «Paganel! Je m’en rapporte à votre sagacité. Est-ce que l’interprétation que nous avons faite de ce document est erronée? Est-ce que le sens de ces mots est illogique?»
     
       Paganel ne répondit pas. Il réfléchissait.
     
       «Est-ce que nous nous trompons sur le théâtre présumé de la catastrophe? reprit Glenarvan. Est-ce que le nom de
     Patagonie ne saute pas aux yeux des gens les moins perspicaces?»
     
       Paganel se taisait toujours.
     
       «Enfin, dit Glenarvan, le mot
     indien ne vient-il pas encore nous donner raison?
     
       – Parfaitement, répondit Mac Nabbs.
     
       – Et, dès lors, n’est-il pas évident que les naufragés, au moment où ils écrivaient ces lignes, s’attendaient à devenir prisonniers des indiens?
     
       – Je vous arrête là, mon cher lord, répondit enfin Paganel, et si vos autres conclusions sont justes, la dernière, du moins, ne me paraît pas rationnelle.
     
       – Que voulez-vous dire? demanda lady Helena, tandis que tous les regards se fixaient sur le géographe.
     
       – Je veux dire, répondit Paganel, en accentuant ses paroles, que le capitaine Grant
     est maintenant prisonnier des indiens, et j’ajouterai que le document ne laisse aucun doute sur cette situation.
     
       – Expliquez-vous, monsieur, dit Miss Grant.
     
       – Rien de plus facile, ma chère Mary; au lieu de lire sur le document
     seront prisonniers, lisons sont prisonniers, et tout devient clair.
     
       – Mais cela est impossible! répondit Glenarvan.
     
       – Impossible! Et pourquoi, mon noble ami? demanda Paganel en souriant.
     
       – Parce que la bouteille n’a pu être lancée qu’au moment où le navire se brisait sur les rochers. De là cette conséquence, que les degrés de longitude et de latitude s’appliquent au lieu même du naufrage.
     
       – Rien ne le prouve, répliqua vivement Paganel, et je ne vois pas pourquoi les naufragés, après avoir été entraînés par les indiens dans l’intérieur du continent, n’auraient pas cherché à faire connaître, au moyen de cette bouteille, le lieu de leur captivité.
     
       – Tout simplement, mon cher Paganel, parce que, pour lancer une bouteille à la mer, il faut au moins que la mer soit là.
     
       – Ou, à défaut de la mer, repartit Paganel, les fleuves qui s’y jettent!»
     
       Un silence d’étonnement accueillit cette réponse inattendue, et admissible cependant. À l’éclair qui brilla dans les yeux de ses auditeurs, Paganel comprit que chacun d’eux se rattachait à une nouvelle espérance. Lady Helena fut la première à reprendre la parole.
     
       «Quelle idée! s’écria-t-elle.
     
       – Et quelle bonne idée, ajouta naïvement le géographe.
     
       – Alors, votre avis?… Demanda Glenarvan.
     
       – Mon avis est de chercher le trente-septième parallèle à l’endroit où il rencontre la côte américaine et de le suivre sans s’écarter d’un demi-degré jusqu’au point où il se plonge dans l’Atlantique. Peut-être trouverons-nous sur son parcours les naufragés du
     Britannia.
     
       – Faible chance! répondit le major.
     
       – Si faible qu’elle soit, reprit Paganel, nous ne devons pas la négliger. Que j’aie raison, par hasard, que cette bouteille soit arrivée à la mer en suivant le courant d’un fleuve de ce continent, nous ne pouvons manquer, dès lors, de tomber sur les traces des prisonniers. Voyez, mes amis, voyez la carte de ce pays, et je vais vous convaincre jusqu’à l’évidence!»
     
       Ce disant, Paganel étala sur la table une carte du Chili et des provinces argentines.
     
       «Regardez, dit-il, et suivez-moi dans cette promenade à travers le continent américain. Enjambons l’étroite bande chilienne. Franchissons la Cordillère des Andes. Descendons au milieu des pampas. Les fleuves, les rivières, les cours d’eau manquent-ils à ces régions? Non. Voici le Rio Negro, voici le Rio Colorado, voici leurs affluents coupés par le trente-septième degré de latitude, et qui tous ont pu servir au transport du document. Là, peut-être, au sein d’une tribu, aux mains d’indiens sédentaires, au bord de ces rivières peu connues, dans les gorges des sierras, ceux que j’ai le droit de nommer nos amis attendent une intervention providentielle! Devons-nous donc tromper leur espérance? N’est-ce pas votre avis à tous de suivre à travers ces contrées la ligne rigoureuse que mon doigt trace en ce moment sur la carte, et si, contre toute prévision, je me trompe encore, n’est-ce pas notre devoir de remonter jusqu’au bout le trente-septième parallèle, et, s’il le faut, pour retrouver les naufragés, de faire avec lui le tour du monde?»
     
       Ces paroles prononcées avec une généreuse animation, produisirent une émotion profonde parmi les auditeurs de Paganel. Tous se levèrent et vinrent lui serrer la main.
     
       «Oui! Mon père est là! s’écriait Robert Grant, en dévorant la carte des yeux.
     
       – Et où il est, répondit Glenarvan, nous saurons le retrouver, mon enfant! Rien de plus logique que l’interprétation de notre ami Paganel, et il faut, sans hésiter, suivre la voie qu’il nous trace. Ou le capitaine est entre les mains d’indiens nombreux, ou il est prisonnier d’une faible tribu. Dans ce dernier cas, nous le délivrerons. Dans l’autre, après avoir reconnu sa situation, nous rejoignons le
     Duncan sur la côte orientale, nous gagnons Buenos-Ayres, et là, un détachement organisé par le major Mac Nabbs aura raison de tous les indiens des provinces argentines.
     
       – Bien! Bien! Votre honneur! répondit John Mangles, et j’ajouterai que cette traversée du continent américain se fera sans périls.
     
       – Sans périls et sans fatigues, reprit Paganel. Combien l’ont accomplie déjà qui n’avaient guère nos moyens d’exécution, et dont le courage n’était pas soutenu par la grandeur de l’entreprise! Est-ce qu’en 1872 un certain Basilio Villarmo n’est pas allé de Carmen aux cordillères? Est-ce qu’en 1806 un chilien, alcade de la province de Concepcion, don Luiz de la Cruz, parti d’Antuco, n’a pas précisément suivi ce trente-septième degré, et, franchissant les Andes, n’est-il pas arrivé à Buenos-Ayres, après un trajet accompli en quarante jours? Enfin le colonel Garcia, M Alcide d’Orbigny, et mon honorable collègue, le docteur Martin de Moussy, n’ont-ils pas parcouru ce pays en tous les sens, et fait pour la science ce que nous allons faire pour l’humanité?
     
       – Monsieur! Monsieur, dit Mary Grant d’une voix brisée par l’émotion, comment reconnaître un dévouement qui vous expose à tant de dangers?
     
       – Des dangers! s’écria Paganel. Qui a prononcé le mot
     danger?
     
       – Ce n’est pas moi! répondit Robert Grant, l’œil brillant, le regard décidé.
     
       – Des dangers! reprit Paganel, est-ce que cela existe? D’ailleurs, de quoi s’agit-il? D’un voyage de trois cent cinquante lieues à peine, puisque nous irons en ligne droite, d’un voyage qui s’accomplira sous une latitude équivalente à celle de l’Espagne, de la Sicile, de la Grèce dans l’autre hémisphère, et par conséquent sous un climat à peu près identique, d’un voyage enfin dont la durée sera d’un mois au plus! C’est une promenade!
     
       – Monsieur Paganel, demanda alors lady Helena, vous pensez donc que si les naufragés sont tombés au pouvoir des indiens, leur existence a été respectée?
     
       – Si je le pense, madame! Mais les indiens ne sont pas des anthropophages! Loin de là. Un de mes compatriotes, que j’ai connu à la société de géographie, M Guinnard, est resté pendant trois ans prisonnier des indiens des pampas. Il a souffert, il a été fort maltraité, mais enfin il est sorti victorieux de cette épreuve. Un européen est un être utile dans ces contrées; les indiens en connaissent la valeur, et ils le soignent comme un animal de prix.
     
       – Eh bien, il n’y a plus à hésiter, dit Glenarvan, il faut partir, et partir sans retard. Quelle route devons-nous suivre?
     
       – Une route facile et agréable, répondit Paganel. Un peu de montagnes en commençant, puis une pente douce sur le versant oriental des Andes, et enfin une plaine unie, gazonnée, sablée, un vrai jardin.
     
       – Voyons la carte, dit le major.
     
       – La voici, mon cher Mac Nabbs. Nous irons prendre l’extrémité du trente-septième parallèle sur la côte chilienne, entre la pointe Rumena et la baie de Carnero. Après avoir traversé la capitale de l’Araucanie, nous couperons la cordillère par la passe d’Antuco, en laissant le volcan au sud; puis, glissant sur les déclivités allongées des montagnes, franchissant le Neuquem, le Rio Colorado, nous atteindrons les pampas, le Salinas, la rivière Guamini, la sierra Tapalquen. Là se présentent les frontières de la province de Buenos-Ayres. Nous les passerons, nous gravirons la sierra Tandil, et nous prolongerons nos recherches jusqu’à la pointe Medano sur les rivages de l’Atlantique.»
     
       En parlant ainsi, en développant le programme de l’expédition, Paganel ne prenait même pas la peine de regarder la carte déployée sous ses yeux; il n’en avait que faire. Nourrie des travaux de Frézier, de Molina, de Humboldt, de Miers, de D’Orbigny, sa mémoire ne pouvait être ni trompée, ni surprise. Après avoir terminé cette nomenclature géographique, il ajouta:
     
       «Donc, mes chers amis, la route est droite. En trente jours nous l’aurons franchie, et nous serons arrivés avant le
     Duncan sur la côte orientale, pour peu que les vents d’aval retardent sa marche.
     
       – Ainsi le
     Duncan, dit John Mangles, devra croiser entre le cap Corrientes et le cap Saint-Antoine?
     
       – Précisément.
     
       – Et comment composeriez-vous le personnel d’une pareille expédition? demanda Glenarvan.
     
       – Le plus simplement possible. Il s’agit seulement de reconnaître la situation du capitaine Grant, et non de faire le coup de fusil avec les indiens. Je crois que lord Glenarvan, notre chef naturel; le major, qui ne voudra céder sa place à personne; votre serviteur, Jacques Paganel…
     
       – Et moi! s’écria le jeune Grant.
     
       – Robert! Robert! dit Mary.
     
       – Et pourquoi pas? répondit Paganel. Les voyages forment la jeunesse. Donc, nous quatre, et trois marins du
     Duncan…
     
       – Comment, dit John Mangles en s’adressant à son maître, votre honneur ne réclame pas pour moi?
     
       – Mon cher John, répondit Glenarvan, nous laissons nos passagères à bord, c’est-à-dire ce que nous avons de plus cher au monde! Qui veillerait sur elles, si ce n’est le dévoué capitaine du
     Duncan?
     
       – Nous ne pouvons donc pas vous accompagner? dit lady Helena, dont les yeux se voilèrent d’un nuage de tristesse.
     
       – Ma chère Helena, répondit Glenarvan, notre voyage doit s’accomplir dans des conditions exceptionnelles de célérité; notre séparation sera courte, et…
     
       – Oui, mon ami, je vous comprends, répondit lady Helena; allez donc, et réussissez dans votre entreprise!
     
       – D’ailleurs, ce n’est pas un voyage, dit Paganel.
     
       – Et qu’est-ce donc? demanda lady Helena.
     
       – Un passage, rien de plus. Nous passerons, voilà tout, comme l’honnête homme sur terre, en faisant le plus de bien possible.
     Transire benefaciendo, c’est là notre devise.»
     
       Sur cette parole de Paganel se termina la discussion, si l’on peut donner ce nom à une conversation dans laquelle tout le monde fut du même avis. Les préparatifs commencèrent le jour même. On résolut de tenir l’expédition secrète, pour ne pas donner l’éveil aux indiens.
     
       Le départ fut fixé au 14 octobre. Quand il s’agit de choisir les matelots destinés à débarquer, tous offrirent leurs services, et Glenarvan n’eut que l’embarras du choix. Il préféra donc s’en remettre au sort, pour ne pas désobliger de si braves gens.
     
       C’est ce qui eut lieu, et le second, Tom Austin, Wilson, un vigoureux gaillard, et Mulrady, qui eût défié à la boxe Tom Sayers lui-même, n’eurent point à se plaindre de la chance.
     
       Glenarvan avait déployé une extrême activité dans ses préparatifs. Il voulait être prêt au jour indiqué, et il le fut. Concurremment, John Mangles s’approvisionnait de charbon, de manière à pouvoir reprendre immédiatement la mer. Il tenait à devancer les voyageurs sur la côte argentine. De là, une véritable rivalité entre Glenarvan et le jeune capitaine, qui tourna au profit de tous.
     
       En effet, le 14 octobre, à l’heure dite, chacun était prêt. Au moment du départ, les passagers du yacht se réunirent dans le carré. Le
     Duncan était en mesure d’appareiller, et les branches de son hélice troublaient déjà les eaux limpides de Talcahuano.
     
       Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, Robert Grant, Tom Austin, Wilson, Mulrady, armés de carabines et de revolvers Colt, se préparèrent à quitter le bord. Guides et mulets les attendaient à l’extrémité de l’estacade.
     
       «Il est temps, dit enfin lord Edward.
     
       – Allez donc, mon ami!» répondit lady Helena en contenant son émotion.
     
       Lord Glenarvan la pressa sur son cœur, tandis que Robert se jetait au cou de Mary Grant.
     
       «Et maintenant, chers compagnons, dit Jacques Paganel, une dernière poignée de main qui nous dure jusqu’aux rivages de l’Atlantique!»
     
       C’était beaucoup demander. Cependant il y eut là des étreintes capables de réaliser les vœux du digne savant.
     
       On remonta sur le pont, et les sept voyageurs quittèrent le
     Duncan. Bientôt ils atteignirent le quai, dont le yacht en évoluant se rapprocha à moins d’une demi-encablure.
     
       Lady Helena, du haut de la dunette, s’écria une dernière fois:
     
       «Mes amis, Dieu vous aide!
     
       – Et il nous aidera, madame, répondit Jacques Paganel, car je vous prie de le croire, nous nous aiderons nous-mêmes!
     
       – En avant! cria John Mangles à son mécanicien.
     
       – En route!» répondit lord Glenarvan.
     
       Et à l’instant même où les voyageurs, rendant la bride à leurs montures, suivaient le chemin du rivage, le
     Duncan, sous l’action de son hélice, reprenait à toute vapeur la route de l’océan.

    Chapitre XI Traversée Du Chili

       La troupe indigène organisée par Glenarvan se composait de trois hommes et d’un enfant. Le muletier-chef était un anglais naturalisé dans ce pays depuis vingt ans. Il faisait le métier de louer des mulets aux voyageurs et de les guider à travers les différents passages des cordillères.
     
       Puis, il les remettait entre les mains d’un «baqueano», guide argentin, auquel le chemin des pampas était familier. Cet anglais n’avait pas tellement oublié sa langue maternelle dans la compagnie des mulets et des indiens qu’il ne pût s’entretenir avec les voyageurs. De là, une facilité pour la manifestation de ses volontés et l’exécution de ses ordres, dont Glenarvan s’empressa de profiter, puisque Jacques Paganel ne parvenait pas encore à se faire comprendre.
     
       Ce muletier-chef, ce «catapaz», suivant la dénomination chilienne, était secondé par deux péons indigènes et un enfant de douze ans. Les péons surveillaient les mulets chargés du bagage de la troupe, et l’enfant conduisait la «madrina», petite jument qui, portant grelots et sonnette, marchait en avant et entraînait dix mules à sa suite. Les voyageurs en montaient sept, le catapaz une; les deux autres transportaient les vivres et quelques rouleaux d’étoffes destinés à assurer le bon vouloir des caciques de la plaine. Les péons allaient à pied, suivant leur habitude. Cette traversée de l’Amérique méridionale devait donc s’exécuter dans les conditions les meilleures, au point de vue de la sûreté et de la célérité.
     
       Ce n’est pas un voyage ordinaire que ce passage à travers la chaîne des Andes. On ne peut l’entreprendre sans employer ces robustes mulets dont les plus estimés sont de provenance argentine. Ces excellentes bêtes ont acquis dans le pays un développement supérieur à celui de la race primitive. Elles sont peu difficiles sur la question de nourriture. Elles ne boivent qu’une seule fois par jour, font aisément dix lieues en huit heures, et portent sans se plaindre une charge de quatorze arrobes.
     
       Il n’y a pas d’auberges sur cette route d’un océan à l’autre. On mange de la viande séchée, du riz assaisonné de piment, et le gibier qui consent à se laisser tuer en route. On boit l’eau des torrents dans la montagne, l’eau des ruisseaux dans la plaine, relevée de quelques gouttes de rhum, dont chacun a sa provision contenue dans une corne de bœuf appelée «chiffle». Il faut avoir soin, d’ailleurs, de ne pas abuser des boissons alcooliques, peu favorables dans une région où le système nerveux de l’homme est particulièrement exalté. Quant à la literie, elle est contenue tout entière dans la selle indigène nommée «recado». Cette selle est faite de «pelions», peaux de moutons tannées d’un côté et garnies de laine de l’autre, que maintiennent de larges sangles luxueusement brodées. Un voyageur roulé dans ces chaudes couvertures brave impunément les nuits humides et dort du meilleur sommeil.
     
       Glenarvan en homme qui sait voyager et se conformer aux usages des divers pays, avait adopté le costume chilien pour lui et les siens. Paganel et Robert, deux enfants, – un grand et un petit, – ne se sentirent pas de joie, quand ils introduisirent leur tête à travers le puncho national, vaste tartan percé d’un trou à son centre, et leurs jambes dans des bottes de cuir faites de la patte de derrière d’un jeune cheval. Il fallait voir leur mule richement harnachée, ayant à la bouche le mors arable, la longue bride en cuir tressé servant de fouet, la têtière enjolivée d’ornements de métal, et les «alforjas», doubles sacs en toile de couleur éclatante qui contenaient les vivres du jour.
     
       Paganel, toujours distrait, faillit recevoir trois ou quatre ruades de son excellente monture au moment de l’enfourcher. Une fois en selle, son inséparable longue-vue en bandoulière, les pieds cramponnés aux étriers, il se confia à la sagacité de sa bête et n’eut pas lieu de s’en repentir.
     
       Quant au jeune Robert, il montra dès ses débuts de remarquables dispositions à devenir un excellent cavalier.
     
       On partit. Le temps était superbe, le ciel d’une limpidité parfaite, et l’atmosphère suffisamment rafraîchie par les brises de la mer, malgré les ardeurs du soleil. La petite troupe suivit d’un pas rapide les sinueux rivages de la baie de Talcahuano, afin de gagner à trente milles au sud l’extrémité du parallèle. On marcha rapidement pendant cette première journée à travers les roseaux d’anciens marais desséchés, mais on parla peu. Les adieux du départ avaient laissé une vive impression dans l’esprit des voyageurs. Ils pouvaient voir encore la fumée du
     Duncan qui se perdait à l’horizon.
     
       Tous se taisaient, à l’exception de Paganel; ce studieux géographe se posait à lui-même des questions en espagnol, et se répondait dans cette langue nouvelle.
     
       Le catapaz, au surplus, était un homme assez taciturne, et que sa profession n’avait pas dû rendre bavard. Il parlait à peine à ses péons.
     
       Ceux-ci, en gens du métier, entendaient fort bien leur service. Si quelque mule s’arrêtait, ils la stimulaient d’un cri guttural, si le cri ne suffisait pas, un bon caillou, lancé d’une main sûre, avait raison de son entêtement. Qu’une sangle vînt à se détacher, une bride à manquer, le péon, se débarrassant de son puncho, enveloppait la tête de la mule, qui, l’accident réparé, reprenait aussitôt sa marche.
     
       L’habitude des muletiers est de partir à huit heures, après le déjeuner du matin, et d’aller ainsi jusqu’au moment de la couchée, à quatre heures du soir.
     
       Glenarvan s’en tint à cet usage. Or, précisément, quand le signal de halte fut donné par le catapaz, les voyageurs arrivaient à la ville d’Arauco, située à l’extrémité sud de la baie, sans avoir abandonné la lisière écumeuse de l’océan. Il eût alors fallu marcher pendant une vingtaine de milles dans l’ouest jusqu’à la baie Carnero pour y trouver l’extrémité du trente-septième degré. Mais les agents de Glenarvan avaient déjà parcouru cette partie du littoral sans rencontrer aucun vestige du naufrage. Une nouvelle exploration devenait donc inutile, et il fut décidé que la ville d’Arauco serait prise pour point de départ. De là, la route devait être tenue vers l’est, suivant une ligne rigoureusement droite.
     
       La petite troupe entra dans la ville pour y passer la nuit, et campa en pleine cour d’une auberge dont le confortable était encore à l’état rudimentaire.
     
       Arauco est la capitale de l’Araucanie, un état long de cent cinquante lieues, large de trente, habité par les molouches, ces fils aînés de la race chilienne chantés par le poète Ercilla. Race fière et forte, la seule des deux Amériques qui n’ait jamais subi une domination étrangère. Si Arauco a jadis appartenu aux espagnols, les populations, du moins, ne se soumirent pas; elles résistèrent alors comme elles résistent aujourd’hui aux envahissantes entreprises du Chili, et leur drapeau indépendant, – une étoile blanche sur champ d’azur, – flotte encore au sommet de la colline fortifiée qui protège la ville.
     
       Tandis que l’on préparait le souper, Glenarvan, Paganel et le catapaz se promenèrent entre les maisons coiffées de chaumes. Sauf une église et les restes d’un couvent de franciscains, Arauco n’offrait rien de curieux. Glenarvan tenta de recueillir quelques renseignements qui n’aboutirent pas. Paganel était désespéré de ne pouvoir se faire comprendre des habitants; mais, puisque ceux-ci parlaient l’araucanien, – une langue mère dont l’usage est général jusqu’au détroit de Magellan, – l’espagnol de Paganel lui servait autant que de l’hébreu. Il occupa donc ses yeux à défaut de ses oreilles, et, somme toute, il éprouva une vraie joie de savant à observer les divers types de la race molouche qui posaient devant lui. Les hommes avaient une taille élevée, le visage plat, le teint cuivré, le menton épilé, l’œil méfiant, la tête large et perdue dans une longue chevelure noire. Ils paraissaient voués à cette fainéantise spéciale des gens de guerre qui ne savent que faire en temps de paix. Leurs femmes, misérables et courageuses, s’employaient aux travaux pénibles du ménage, pansaient les chevaux, nettoyaient les armes, labouraient, chassaient pour leurs maîtres, et trouvaient encore le temps de fabriquer ces
     punchos bleu-turquoise qui demandent deux années de travail, et dont le moindre prix atteint cent dollars.
     
       En résumé, ces molouches forment un peuple peu intéressant et de mœurs assez sauvages. Ils ont à peu près tous les vices humains, contre une seule vertu, l’amour de l’indépendance.
     
       «De vrais spartiates», répétait Paganel, quand, sa promenade terminée, il vint prendre place au repas du soir.
     
       Le digne savant exagérait, et on le comprit encore moins quand il ajouta que son cœur de français battait fort pendant sa visite à la ville d’Arauco.
     
       Lorsque le major lui demanda la raison de ce «battement» inattendu, il répondit que son émotion était bien naturelle, puisqu’un de ses compatriotes occupait naguère le trône d’Araucanie. Le major le pria de vouloir bien faire connaître le nom de ce souverain. Jacques Paganel nomma fièrement le brave M De Tonneins, un excellent homme, ancien avoué de Périgueux, un peu trop barbu, et qui avait subi ce que les rois détrônés appellent volontiers «l’ingratitude de leurs sujets». Le major ayant légèrement souri à l’idée d’un ancien avoué chassé du trône, Paganel répondit fort sérieusement qu’il était peut-être plus facile à un avoué de faire un bon roi, qu’à un roi de faire un bon avoué. Et sur cette remarque, chacun de rire et de boire quelques gouttes de «chicha» à la santé d’Orellie-Antoine 1
    er, ex-roi d’Araucanie. Quelques minutes plus tard, les voyageurs, roulés dans leur puncho, dormaient d’un profond sommeil. Le lendemain, à huit heures, la madrina en tête, les péons en queue, la petite troupe reprit à l’est la route du trente-septième parallèle. Elle traversait alors le fertile territoire de l’Araucanie, riche en vignes et en troupeaux. Mais, peu à peu, la solitude se fit.
     
       À peine, de mille en mille, une hutte de «ras-treadores», indiens dompteurs de chevaux, célèbres dans toute l’Amérique. Parfois, un relais de poste abandonné, qui servait d’abri à l’indigène errant des plaines. Deux rivières pendant cette journée barrèrent la route aux voyageurs, le Rio De Raque et le Rio De Tubal. Mais le catapaz découvrit un gué qui permit de passer outre. La chaîne des Andes se déroulait à l’horizon, enflant ses croupes et multipliant ses pics vers le nord. Ce n’étaient encore là que les basses vertèbres de l’énorme épine dorsale sur laquelle s’appuie la charpente du nouveau-monde.
     
       À quatre heures du soir, après un trajet de trente-cinq milles, on s’arrêta en pleine campagne sous un bouquet de myrtes géants. Les mules furent débridées, et allèrent paître en liberté l’herbe épaisse de la prairie. Les alforjas fournirent la viande et le riz accoutumés. Les pelions étendus sur le sol servirent de couverture, d’oreillers, et chacun trouva sur ces lits improvisés un repos réparateur, tandis que les péons et le catapaz veillaient à tour de rôle.
     
       Puisque le temps devenait si favorable, puisque tous les voyageurs, sans en excepter Robert, se maintenaient en bonne santé, puisqu’enfin ce voyage débutait sous de si heureux auspices, il fallait en profiter et pousser en avant comme un joueur «pousse dans la veine». C’était l’avis de tous. La journée suivante, on marcha vivement, on franchit sans accident le rapide de Bell et le soir, en campant sur les bords du Rio Biobio, qui sépare le Chili espagnol du Chili indépendant, Glenarvan put encore inscrire trente-cinq milles de plus à l’actif de l’expédition. Le pays n’avait pas changé. Il était toujours fertile et riche en amaryllis, violettes arborescentes,
     fluschies, daturas et cactus à fleurs d’or. Quelques animaux se tenaient tapis dans les fourrés. Mais d’indigènes, on voyait peu. À peine quelques «guassos», enfants dégénérés des indiens et des espagnols galopant sur des chevaux ensanglantés par l’éperon gigantesque qui chaussait leur pied nu et passant comme des ombres. On ne trouvait à qui parler sur la route et les renseignements manquaient absolument, Glenarvan en prenait son parti. Il se disait que le capitaine Grant, prisonnier des Indiens, devait avoir été entraîné par eux au delà de la chaîne des Andes. Les recherches ne pouvaient être fructueuses que dans les pampas, non en deçà. Il fallait donc patienter, aller en avant, vite et toujours.
     
       Le 17, on repartit à l’heure habituelle et dans l’ordre accoutumé. Un ordre que Robert ne gardait pas sans peine, car son ardeur l’entraînait à devancer la madrina, au grand désespoir de sa mule.
     
       Il ne fallait rien de moins qu’un rappel sévère de Glenarvan pour maintenir le jeune garçon à son poste de marche.
     
       Le pays devint alors plus accidenté; quelques ressauts de terrains indiquaient de prochaines montagnes; les
     rios se multipliaient, en obéissant bruyamment aux caprices des pentes. Paganel consultait souvent ses cartes; quand l’un de ces ruisseaux n’y figurait pas, ce qui arrivait fréquemment, son sang de géographe bouillonnait dans ses veines, et il se fâchait de la plus charmante façon du monde.
     
       «Un ruisseau qui n’a pas de nom, disait-il, c’est comme s’il n’avait pas d’état civil! Il n’existe pas aux yeux de la loi géographique.»
     
       Aussi ne se gênait-il pas pour baptiser ces
     rios innommés; il les notait sur sa carte et les affublait des qualificatifs les plus retentissants de la langue espagnole.
     
       «Quelle langue! répétait-il, quelle langue pleine et sonore! C’est une langue de métal, et je suis sûr qu’elle est composée de soixante-dix-huit parties de cuivre et de vingt-deux d’étain, comme le bronze des cloches!
     
       – Mais au moins, faites-vous des progrès? lui répondit Glenarvan.
     
       – Certes! Mon cher lord! Ah! S’il n’y avait pas l’accent! Mais il y a l’accent!»
     
       Et en attendant mieux, Paganel, chemin faisant, travaillait à rompre son gosier aux difficultés de la prononciation, sans oublier ses observations géographiques. Là, par exemple, il était étonnamment fort et n’eût pas trouvé son maître. Lorsque Glenarvan interrogeait le catapaz sur une particularité du pays, son savant compagnon devançait toujours la réponse du guide. Le catapaz le regardait d’un air ébahi.
     
       Ce jour-là même, vers dix heures, une route se présenta, qui coupait la ligne suivie jusqu’alors.
     
       Glenarvan en demanda naturellement le nom, et naturellement aussi, ce fut Jacques Paganel qui répondit:
     
       «C’est la route de Yumbel à Los Angeles.»
     
       Glenarvan regarda le catapaz.
     
       «Parfaitement», répondit celui-ci.
     
       Puis, s’adressant au géographe:
     
       «Vous avez donc traversé ce pays? dit-il.
     
       – Parbleu! répondit sérieusement Paganel.
     
       – Sur un mulet?
     
       – Non, dans un fauteuil.»
     
       Le catapaz ne comprit pas, car il haussa les épaules et revint en tête de la troupe. À cinq heures du soir, il s’arrêtait dans une gorge peu profonde, à quelques milles au-dessus de la petite ville de Loja; et cette nuit-là, les voyageurs campèrent au pied des sierras, premiers échelons de la grande cordillère.

    Chapitre XII À Douze Mille Pieds Dans Les Airs

       La traversée du Chili n’avait présenté jusqu’ici aucun incident grave. Mais alors ces obstacles et ces dangers que comporte un passage dans les montagnes s’offraient à la fois. La lutte avec les difficultés naturelles allait véritablement commencer.
     
       Une question importante dut être résolue avant le départ. Par quel passage pouvait-on franchir la chaîne des Andes, sans s’écarter de la route déterminée? Le catapaz fut interrogé à ce sujet:
     
       «Je ne connais, répondit-il, que deux passages praticables dans cette partie des cordillères.
     
       – Le passage d’Arica, sans doute, dit Paganel, qui a été découvert par Valdivia Mendoza?
     
       – Précisément.
     
       – Et celui de Villarica, situé au sud du Nevado de ce nom?
     
       – Juste.
     
       – Eh bien, mon ami, ces deux passages n’ont qu’un tort, c’est de nous entraîner au nord ou au sud plus qu’il ne convient.
     
       – Avez-vous un autre paso à nous proposer? demanda le major.
     
       – Parfaitement, répondit Paganel, le paso d’Antuco, situé sur le penchant volcanique, par trente-sept degrés trente minutes, c’est-à-dire à un demi-degré près de notre route. Il se trouve à mille toises de hauteur seulement et a été reconnu par Zamudio De Cruz.
     
       – Bon, fit Glenarvan, mais ce paso d’Antuco, le connaissez-vous, catapaz?
     
       – Oui,
     mylord, je l’ai traversé, et si je ne le proposais pas, c’est que c’est tout au plus une voie de bétail qui sert aux indiens pasteurs des versants orientaux.
     
       – Eh bien, mon ami, répondit Glenarvan, là où passent les troupeaux de juments, de moutons et de bœufs, des
     pehuenches, nous saurons passer aussi.
     
       Et puisqu’il nous maintient dans la ligne droite, va pour le paso d’Antuco.»
     
       Le signal du départ fut aussitôt donné, et l’on s’enfonça dans la vallée de las Lejas, entre de grandes masses de calcaire cristallisé. On montait suivant une pente presque insensible. Vers onze heures, il fallut contourner les bords d’un petit lac, réservoir naturel et rendez-vous pittoresque de tous les
     rios du voisinage; ils y arrivaient en murmurant et s’y confondaient dans une limpide tranquillité. Au-dessus du lac s’étendaient de vastes «ilanos», hautes plaines couvertes de graminées, où paissaient des troupeaux indiens.
     
       Puis, un marais se rencontra qui courait sud et nord, et dont on se tira, grâce à l’instinct des mules. À une heure, le fort Ballenare apparut sur un roc à pic qu’il couronnait de ses courtines démantelées. On passa outre. Les pentes devenaient déjà raides, pierreuses, et les cailloux, détachés par le sabot des mules, roulaient sous leurs pas en formant de bruyantes cascades de pierres. Vers trois heures, nouvelles ruines pittoresques d’un fort détruit dans le soulèvement de 1770.
     
       «Décidément, dit Paganel, les montagnes ne suffisent pas à séparer les hommes, il faut encore les fortifier!»
     
       À partir de ce point, la route devint difficile, périlleuse même; l’angle des pentes s’ouvrit davantage, les corniches se rétrécirent de plus en plus, les précipices se creusèrent effroyablement.
     
       Les mules avançaient prudemment, le nez à terre, flairant le chemin. On marchait en file. Parfois, à un coude brusque, la madrina disparaissait, et la petite caravane se guidait alors au bruit lointain de sa sonnette. Souvent aussi, les capricieuses sinuosités du sentier ramenaient la colonne sur deux lignes parallèles, et le catapaz pouvait parler aux péons, tandis qu’une crevasse, large de deux toises à peine, mais profonde de deux cents, creusait entre eux un infranchissable abîme.
     
       La végétation herbacée luttait encore cependant contre les envahissements de la pierre, mais on sentait déjà le règne minéral aux prises avec le règne végétal. Les approches du volcan d’Antuco se reconnaissaient à quelques traînées de lave d’une couleur ferrugineuse et hérissées de cristaux jaunes en forme d’aiguilles. Les rocs, entassés les uns sur les autres, et prêts à choir, se tenaient contre toutes les lois de l’équilibre. évidemment, les cataclysmes devaient facilement modifier leur aspect, et, à considérer ces pics sans aplomb, ces dômes gauches, ces mamelons mal assis, il était facile de voir que l’heure du tassement définitif n’avait pas encore sonné pour cette montagneuse région.
     
       Dans ces conditions, la route devait être difficile à reconnaître. L’agitation presque incessante de la charpente andine en change souvent le tracé, et les points de repère ne sont plus à leur place. Aussi le catapaz hésitait-il; il s’arrêtait; il regardait autour de lui; il interrogeait la forme des rochers; il cherchait sur la pierre friable des traces d’indiens. Toute orientation devenait impossible.
     
       Glenarvan suivait son guide pas à pas; il comprenait, il sentait son embarras croissant avec les difficultés du chemin; il n’osait l’interroger et pensait, non sans raison peut-être, qu’il en est des muletiers comme de l’instinct des mulets et qu’il vaut mieux s’en rapporter à lui.
     
       Pendant une heure encore, le catapaz erra pour ainsi dire à l’aventure, mais toujours en gagnant des zones plus élevées de la montagne. Enfin il fut forcé de s’arrêter court. On se trouvait au fond d’une vallée de peu de largeur, une de ces gorges étroites que les indiens appellent «quebradas». Un mur de porphyre, taillé à pic, en fermait l’issue. Le catapaz, après avoir cherché vainement un passage, mit pied à terre, se croisa les bras, et attendit. Glenarvan vint à lui.
     
       «Vous vous êtes égaré? demanda-t-il.
     
       – Non,
     mylord, répondit le catapaz.
     
       – Cependant, nous ne sommes pas dans le passage d’Antuco?
     
       – Nous y sommes.
     
       – Vous ne vous trompez pas?
     
       – Je ne me trompe pas. Voici les restes d’un feu qui a servi aux indiens, et voilà les traces laissées par les troupeaux de juments et de moutons.
     
       – Eh bien, on a passé par cette route!
     
       – Oui, mais on n’y passera plus. Le dernier tremblement de terre l’a rendue impraticable…
     
       – Aux mulets, répondit le major, mais non aux hommes.
     
       – Ah! Ceci vous regarde, répondit le catapaz, j’ai fait ce que j’ai pu. Mes mules et moi, nous sommes prêts à retourner en arrière, s’il vous plaît de revenir sur vos pas et de chercher les autres passages de la cordillère.
     
       – Et ce sera un retard?…
     
       – De trois jours, au moins.»
     
       Glenarvan écoutait en silence les paroles du catapaz. Celui-ci était évidemment dans les conditions de son marché. Ses mules ne pouvaient aller plus loin. Cependant, quand la proposition fut faite de rebrousser chemin, Glenarvan se retourna vers ses compagnons, et leur dit:
     
       «Voulez-vous passer quand même?
     
       – Nous voulons vous suivre, répondit Tom Austin.
     
       – Et même vous précéder, ajouta Paganel. De quoi s’agit-il, après tout? De franchir une chaîne de montagnes, dont les versants opposés offrent une descente incomparablement plus facile! Cela fait, nous trouverons les
     baqueanos argentins qui nous guideront à travers les pampas, et des chevaux rapides habitués à galoper dans les plaines. En avant donc, et sans hésiter.
     
       – En avant! s’écrièrent les compagnons de Glenarvan.
     
       – Vous ne nous accompagnez pas? demanda celui-ci au catapaz.
     
       – Je suis conducteur de mules, répondit le muletier.
     
       – À votre aise.
     
       – On se passera de lui, dit Paganel; de l’autre côté de cette muraille, nous retrouverons les sentiers d’Antuco, et je me fais fort de vous conduire au bas de la montagne aussi directement que le meilleur guide des cordillères.»
     
       Glenarvan régla donc avec le catapaz, et le congédia, lui, ses péons et ses mules. Les armes, les instruments et quelques vivres furent répartis entre les sept voyageurs. D’un commun accord, on décida que l’ascension serait immédiatement reprise, et que, s’il le fallait, on voyagerait une partie de la nuit. Sur le talus de gauche serpentait un sentier abrupt que des mules n’auraient pu franchir.
     
       Les difficultés furent grandes, mais, après deux heures de fatigues et de détours, Glenarvan et ses compagnons se retrouvèrent sur le passage d’Antuco.
     
       Ils étaient alors dans la partie andine proprement dite, qui n’est pas éloignée de l’arête supérieure des cordillères; mais de sentier frayé, de paso déterminé, il n’y avait plus apparence. Toute cette région venait d’être bouleversée dans les derniers tremblements de terre, et il fallut s’élever de plus en plus sur les croupes de la chaîne. Paganel fut assez décontenancé de ne pas trouver la route libre, et il s’attendit à de rudes fatigues pour gagner le sommet des Andes, car leur hauteur moyenne est comprise entre onze mille et douze mille six cents pieds. Fort heureusement, le temps était calme, le ciel pur, la saison favorable; mais en hiver, de mai à octobre, une pareille ascension eût été impraticable; les froids intenses tuent rapidement les voyageurs, et ceux qu’ils épargnent n’échappent pas, du moins, aux violences des «temporales», sortes d’ouragans particuliers à ces régions, et qui, chaque année, peuplent de cadavres les gouffres de la cordillère.
     
       On monta pendant toute la nuit; on se hissait à force de poignets sur des plateaux presque inaccessibles; on sautait des crevasses larges et profondes; les bras ajoutés aux bras remplaçaient les cordes, et les épaules servaient d’échelons; ces hommes intrépides ressemblaient à une troupe de clowns livrés à toute la folie des jeux icariens. Ce fut alors que la vigueur de Mulrady et l’adresse de Wilson eurent mille occasions de s’exercer. Ces deux braves écossais se multiplièrent; maintes fois, sans leur dévouement et leur courage, la petite troupe n’aurait pu passer.
     
       Glenarvan ne perdait pas de vue le jeune Robert, que son âge et sa vivacité portaient aux imprudences. Paganel, lui, s’avançait avec une furie toute française. Quant au major, il ne se remuait qu’autant qu’il le fallait, pas plus, pas moins, et il s’élevait par un mouvement insensible.
     
       S’apercevait-il qu’il montait depuis plusieurs heures? Cela n’est pas certain. Peut-être s’imaginait-il descendre.
     
       À cinq heures du matin, les voyageurs avaient atteint une hauteur de sept mille cinq cents pieds, déterminée par une observation barométrique. Ils se trouvaient alors sur les plateaux secondaires, dernière limite de la région arborescente. Là bondissaient quelques animaux qui eussent fait la joie ou la fortune d’un chasseur; ces bêtes agiles le savaient bien, car elles fuyaient, et de loin, l’approche des hommes. C’était le lama, animal précieux des montagnes, qui remplace le mouton, le bœuf et le cheval, et vit là où ne vivrait pas le mulet. C’était le chinchilla, petit rongeur doux et craintif, riche en fourrure, qui tient le milieu entre le lièvre et la gerboise, et auquel ses pattes de derrière donnent l’apparence d’un kangourou. Rien de charmant à voir comme ce léger animal courant sur la cime des arbres à la façon d’un écureuil.
     
       «Ce n’est pas encore un oiseau, disait Paganel, mais ce n’est déjà plus un quadrupède.»
     
       Cependant, ces animaux n’étaient pas les derniers habitants de la montagne. À neuf mille pieds, sur la limite des neiges perpétuelles, vivaient encore, et par troupes, des ruminants d’une incomparable beauté, l’alpaga au pelage long et soyeux, puis cette sorte de chèvre sans cornes, élégante et fière, dont la laine est fine, et que les naturalistes ont nommée vigogne. Mais il ne fallait pas songer à l’approcher, et c’est à peine s’il était donné de la voir; elle s’enfuyait, on pourrait dire à tire-d’aile, et glissait sans bruit sur les tapis éblouissants de blancheur.
     
       À cette heure, l’aspect des régions était entièrement métamorphosé. De grands blocs de glace éclatants, d’une teinte bleuâtre dans certains escarpements, se dressaient de toutes parts et réfléchissaient les premiers rayons du jour. L’ascension devint très périlleuse alors. On ne s’aventurait plus sans sonder attentivement pour reconnaître les crevasses. Wilson avait pris la tête de la file, et du pied il éprouvait le sol des glaciers. Ses compagnons marchaient exactement sur les empreintes de ses pas, et évitaient d’élever la voix, car le moindre bruit agitant les couches d’air pouvait provoquer la chute des masses neigeuses suspendues à sept ou huit cents pieds au-dessus de leur tête.
     
       Ils étaient alors parvenus à la région des arbrisseaux, qui, deux cent cinquante toises plus haut, cédèrent la place aux graminées et aux cactus. À onze mille pieds, ces plantes elles-mêmes abandonnèrent le sol aride, et toute trace de végétation disparut. Les voyageurs ne s’étaient arrêtés qu’une seule fois, à huit heures, pour réparer leurs forces par un repas sommaire, et, avec un courage surhumain, ils reprirent l’ascension, bravant des dangers toujours croissants. Il fallut enfourcher des arêtes aiguës et passer au-dessus de gouffres que le regard n’osait sonder. En maint endroit, des croix de bois jalonnaient la route et marquaient la place de catastrophes multipliées. Vers deux heures, un immense plateau, sans trace de végétation, une sorte de désert, s’étendit entre des pics décharnés. L’air était sec, le ciel d’un bleu cru; à cette hauteur, les pluies sont inconnues, et les vapeurs ne s’y résolvent qu’en neige ou en grêle. Çà et là, quelques pics de porphyre ou de basalte trouaient le suaire blanc comme les os d’un squelette, et, par instants, des fragments de quartz ou de gneiss, désunis sous l’action de l’air, s’éboulaient avec un bruit mat, qu’une atmosphère peu dense rendait presque imperceptible.
     
       Cependant, la petite troupe, malgré son courage, était à bout de forces. Glenarvan, voyant l’épuisement de ses compagnons, regrettait de s’être engagé si avant dans la montagne. Le jeune Robert se raidissait contre la fatigue, mais il ne pouvait aller plus loin. À trois heures, Glenarvan s’arrêta.
     
       «Il faut prendre du repos, dit-il, car il vit bien que personne ne ferait cette proposition.
     
       – Prendre du repos? répondit Paganel, mais nous n’avons pas d’abri.
     
       – Cependant, c’est indispensable, ne fût-ce que pour Robert.
     
       – Mais non,
     mylord, répondit le courageux enfant, je puis encore marcher… Ne vous arrêtez pas…
     
       – On te portera, mon garçon, répondit Paganel, mais il faut gagner à tout prix le versant oriental. Là nous trouverons peut-être quelque hutte de refuge. Je demande encore deux heures de marche.
     
       – Est-ce votre avis, à tous? demanda Glenarvan.
     
       – Oui», répondirent ses compagnons.
     
       Mulrady ajouta:
     
       «Je me charge de l’enfant.»
     
       Et l’on reprit la direction de l’est. Ce furent encore deux heures d’une ascension effrayante. On montait toujours pour atteindre les dernières sommités de la montagne.
     
       La raréfaction de l’air produisait cette oppression douloureuse connue sous le nom de «puna «. Le sang suintait à travers les gencives et les lèvres par défaut d’équilibre, et peut-être aussi sous l’influence des neiges, qui à une grande hauteur vicient évidemment l’atmosphère. Il fallait suppléer au défaut de sa densité par des inspirations fréquentes, et activer ainsi la circulation, ce qui fatiguait non moins que la réverbération des rayons du soleil sur les plaques de neige. Quelle que fût la volonté de ces hommes courageux, le moment vint donc où les plus vaillants défaillirent, et le vertige, ce terrible mal des montagnes, détruisit non seulement leurs forces physiques, mais aussi leur énergie morale. On ne lutte pas impunément contre des fatigues de ce genre. Bientôt les chutes devinrent fréquentes, et ceux qui tombaient n’avançaient qu’en se traînant sur les genoux.
     
       Or, l’épuisement allait mettre un terme à cette ascension trop prolongée, et Glenarvan ne considérait pas sans terreur l’immensité des neiges, le froid dont elles imprégnaient cette région funeste, l’ombre qui montait vers ces cimes désolées, le défaut d’abri pour la nuit, quand le major l’arrêta, et d’un ton calme:
     
       «Une hutte», dit-il.

    Chapitre XIII Descente De La Cordillère

       Tout autre que Mac Nabbs eût passé cent fois à côté, autour, au-dessus même de cette hutte, sans en soupçonner l’existence. Une extumescence du tapis de neige la distinguait à peine des rocs environnants. Il fallut la déblayer. Après une demi-heure d’un travail opiniâtre, Wilson et Mulrady eurent dégagé l’entrée de la «casucha». Et la petite troupe s’y blottit avec empressement.
     
       Cette
     casucha, construite par les indiens, était faite «d’adobes», espèce de briques cuites au soleil; elle avait la forme d’un cube de douze pieds sur chaque face, et se dressait au sommet d’un bloc de basalte. Un escalier de pierre conduisait à la porte, seule ouverture de la cahute, et, quelque étroite qu’elle fût, les ouragans, la neige ou la grêle, savaient bien s’y frayer un passage, lorsque les temporales les déchaînaient dans la montagne.
     
       Dix personnes pouvaient aisément y tenir place, et si ses murs n’eussent pas été suffisamment étanches dans la saison des pluies, à cette époque du moins ils garantissaient à peu près contre un froid intense que le thermomètre portait à dix degrés au-dessous de zéro. D’ailleurs, une sorte de foyer avec tuyau de briques fort mal rejointoyées permettait d’allumer du feu et de combattre efficacement la température extérieure.
     
       «Voilà un gîte suffisant, dit Glenarvan, s’il n’est pas confortable. La providence nous y a conduits, et nous ne pouvons faire moins que de l’en remercier.
     
       – Comment donc, répondit Paganel, mais c’est un palais! Il n’y manque que des factionnaires et des courtisans. Nous serons admirablement ici.
     
       – Surtout quand un bon feu flambera dans l’âtre, dit Tom Austin, car si nous avons faim nous n’avons pas moins froid, il me semble, et, pour ma part, un bon fagot me réjouirait plus qu’une tranche de venaison.
     
       – Eh bien, Tom, répondit Paganel, on tâchera de trouver du combustible.
     
       – Du combustible au sommet des cordillères! dit Mulrady en secouant la tête d’un air de doute.
     
       – Puisqu’on a fait une cheminée dans cette
     casucha, répondit le major, c’est probablement parce qu’on trouve ici quelque chose à brûler.
     
       – Notre ami Mac Nabbs a raison, dit Glenarvan; disposez tout pour le souper; je vais aller faire le métier de bûcheron.
     
       – Je vous accompagne avec Wilson, répondit Paganel.
     
       – Si vous avez besoin de moi?… Dit Robert en se levant.
     
       – Non, repose-toi, mon brave garçon, répondit Glenarvan. Tu seras un homme à l’âge où d’autres ne sont encore que des enfants!»
     
       Glenarvan, Paganel et Wilson sortirent de la
     casucha. Il était six heures du soir. Le froid piquait vivement malgré le calme absolu de l’atmosphère. Le bleu du ciel s’assombrissait déjà, et le soleil effleurait de ses derniers rayons les hauts pics des plateaux andins. Paganel, ayant emporté son baromètre, le consulta, et vit que le mercure se maintenait à 0, 495 millimètres. La dépression de la colonne barométrique correspondait à une élévation de onze mille sept cents pieds. Cette région des cordillères avait donc une altitude inférieure de neuf cent dix mètres seulement à celle du Mont Blanc. Si ces montagnes eussent présenté les difficultés dont est hérissé le géant de la Suisse, si seulement les ouragans et les tourbillons se fussent déchaînés contre eux, pas un des voyageurs n’eût franchi la grande chaîne du nouveau-monde.
     
       Glenarvan et Paganel, arrivés sur un monticule de porphyre, portèrent leurs regards à tous les points de l’horizon. Ils occupaient alors le sommet des
     nevados de la Cordillère, et dominaient un espace de quarante milles carrés. À l’est, les versants s’abaissaient en rampes douces par des pentes praticables sur lesquelles les péons se laissent glisser pendant l’espace de plusieurs centaines de toises. Au loin, des traînées longitudinales de pierre et de blocs erratiques, repoussés par le glissement des glaciers, formaient d’immenses lignes de moraines. Déjà la vallée du Colorado se noyait dans une ombre montante, produite par l’abaissement du soleil; les reliefs du terrain, les saillies, les aiguilles, les pics, éclairés par ses rayons, s’éteignaient graduellement, et l’assombrissement se faisait peu à peu sur tout le versant oriental des Andes. Dans l’ouest, la lumière éclairait encore les contreforts qui soutiennent la paroi à pic des flancs occidentaux.
     
       C’était un éblouissement de voir les rocs et les glaciers baignés dans cette irradiation de l’astre du jour. Vers le nord ondulait une succession de cimes qui se confondaient insensiblement et formaient comme une ligne tremblée sous un crayon inhabile. L’œil s’y perdait confusément. Mais au sud, au contraire, le spectacle devenait splendide, et, avec la nuit tombante, il allait prendre de sublimes proportions. En effet, le regard s’enfonçant dans la vallée sauvage du Torbido, dominait l’Antuco, dont le cratère béant se creusait à deux milles de là. Le volcan rugissait comme un monstre énorme, semblable aux léviathans des jours apocalyptiques, et vomissait d’ardentes fumées mêlées à des torrents d’une flamme fuligineuse. Le cirque de montagnes qui l’entourait paraissait être en feu; des grêles de pierres incandescentes, des nuages de vapeurs rougeâtres, des fusées de laves, se réunissaient en gerbes étincelantes. Un immense éclat, qui s’accroissait d’instant en instant, une déflagration éblouissante emplissait ce vaste circuit de ses réverbérations intenses, tandis que le soleil, dépouillé peu à peu de ses lueurs crépusculaires, disparaissait comme un astre éteint dans les ombres de l’horizon.
     
       Paganel et Glenarvan seraient restés longtemps à contempler cette lutte magnifique des feux de la terre et des feux du ciel; les bûcherons improvisés faisaient place aux artistes; mais Wilson, moins enthousiaste, les rappela au sentiment de la situation. Le bois manquait, il est vrai; heureusement, un lichen maigre et sec revêtait les rocs; on en fit une ample provision, ainsi que d’une certaine plante nommée «ilaretta», dont la racine pouvait brûler suffisamment. Ce précieux combustible rapporté à la
     casucha, on l’entassa dans le foyer. Le feu fut difficile à allumer et surtout à entretenir. L’air très raréfié ne fournissait plus assez d’oxygène à son alimentation; du moins ce fut la raison donnée par le major.
     
       «En revanche, ajoutait-il, l’eau n’aura pas besoin de cent degrés de chaleur pour bouillir; ceux qui aiment le café fait avec de l’eau à cent degrés seront forcés de s’en passer, car à cette hauteur l’ébullition se manifestera avant quatre-vingt-dix degrés.»
     
       Mac Nabbs ne se trompait pas, et le thermomètre plongé dans l’eau de la chaudière, dès qu’elle fut bouillante, ne marqua que quatre-vingt-sept degrés. Ce fut avec volupté que chacun but quelques gorgées de café brûlant; quant à la viande sèche, elle parut un peu insuffisante, ce qui provoqua de la part de Paganel une réflexion aussi sensée qu’inutile.
     
       «Parbleu, dit-il, il faut avouer qu’une grillade de lama ne serait pas à dédaigner! on dit que cet animal remplace le bœuf et le mouton, et je serais bien aise de savoir si c’est au point de vue alimentaire!
     
       – Comment! dit le major, vous n’êtes pas content de notre souper, savant Paganel?
     
       – Enchanté, mon brave major; cependant j’avoue qu’un plat de venaison serait le bienvenu.
     
       – Vous êtes un sybarite, dit Mac Nabbs.
     
       – J’accepte le qualificatif, major; mais vous-même, et quoique vous en disiez, vous ne bouderiez pas devant un beefsteak quelconque!
     
       – Cela est probable, répondit le major.
     
       – Et si l’on vous priait d’aller vous poster à l’affût malgré le froid et la nuit, vous iriez sans faire une réflexion?
     
       – Évidemment, et pour peu que cela vous plaise…»
     
       Les compagnons de Mac Nabbs n’avaient pas eu le temps de le remercier et d’enrayer son incessante obligeance, que des hurlements lointains se firent entendre. Ils se prolongeaient longuement. Ce n’étaient pas là des cris d’animaux isolés, mais ceux d’un troupeau qui s’approchait avec rapidité.
     
       La providence, après avoir fourni la cahute, voulait-elle donc offrir le souper? Ce fut la réflexion du géographe. Mais Glenarvan rabattit un peu de sa joie en lui faisant observer que les quadrupèdes de la cordillère ne se rencontrent jamais sur une zone si élevée.
     
       «Alors, d’où vient ce bruit? dit Tom Austin. Entendez-vous comme il s’approche!
     
       – Une avalanche? dit Mulrady.
     
       – Impossible! Ce sont de véritables hurlements, répliqua Paganel.
     
       – Voyons, dit Glenarvan.
     
       – Et voyons en chasseurs», répondit le major qui prit sa carabine.
     
       Tous s’élancèrent hors de la
     casucha. La nuit était venue, sombre et constellée. La lune ne montrait pas encore le disque à demi rongé de sa dernière phase.
     
       Les sommets du nord et de l’est disparaissaient dans les ténèbres, et le regard ne percevait plus que la silhouette fantastique de quelques rocs dominants. Les hurlements, – des hurlements de bêtes effarées, – redoublaient. Ils venaient de la partie ténébreuse des cordillères. Que se passait-il?
     
       Soudain, une avalanche furieuse arriva, mais une avalanche d’êtres animés et fous de terreur. Tout le plateau sembla s’agiter. De ces animaux, il en venait des centaines, des milliers peut-être, qui, malgré la raréfaction de l’air, produisaient un vacarme assourdissant. Étaient-ce des bêtes fauves de la pampa ou seulement une troupe de lamas et de vigognes? Glenarvan, Mac Nabbs, Robert, Austin, les deux matelots, n’eurent que le temps de se jeter à terre, pendant que ce tourbillon vivant passait à quelques pieds au-dessus d’eux.
     
       Paganel, qui, en sa qualité de nyctalope, se tenait debout pour mieux voir, fut culbuté en un clin d’œil.
     
       En ce moment la détonation d’une arme à feu éclata.
     
       Le major avait tiré au jugé. Il lui sembla qu’un animal tombait à quelques pas de lui, tandis que toute la bande, emportée par son irrésistible élan et redoublant ses clameurs, disparaissait sur les pentes éclairées par la réverbération du volcan.
     
       «Ah! Je les tiens, dit une voix, – la voix de Paganel.
     
       – Et que tenez-vous? demanda Glenarvan.
     
       – Mes lunettes, parbleu! C’est bien le moins qu’on perde ses lunettes dans une pareille bagarre!
     
       – Vous n’êtes pas blessé?…
     
       – Non, un peu piétiné. Mais par qui?
     
       – Par ceci», répondit le major, en traînant après lui l’animal qu’il avait abattu.
     
       Chacun se hâta de regagner la cahute, et à la lueur du foyer on examina le «coup de fusil» de Mac Nabbs.
     
       C’était une jolie bête, ressemblant à un petit chameau sans bosse; elle avait la tête fine, le corps aplati, les jambes longues et grêles, le poil fin, le pelage café au lait, et le dessous du ventre tacheté de blanc. À peine Paganel l’eut-il regardée, qu’il s’écria:
     
       «C’est un guanaque!
     
       – Qu’est-ce que c’est qu’un guanaque? demanda Glenarvan.
     
       – Une bête qui se mange, répondit Paganel.
     
       – Et c’est bon?
     
       – Savoureux. Un mets de l’olympe. Je savais bien que nous aurions de la viande fraîche pour souper. Et quelle viande! Mais qui va découper l’animal?
     
       – Moi, dit Wilson.
     
       – Bien, je me charge de le faire griller, répliqua Paganel.
     
       – Vous êtes donc cuisinier, Monsieur Paganel? dit Robert.
     
       – Parbleu, mon garçon, puisque je suis français! Dans un français il y a toujours un cuisinier.»
     
       Cinq minutes après, Paganel déposa de larges tranches de venaison sur les charbons produits par la racine de
     ilaretta. Dix minutes plus tard, il servit à ses compagnons cette viande fort appétissante sous le nom de «filets de guanaque».
     
       Personne ne fit de façons, et chacun y mordit à pleines dents.
     
       Mais, à la grande stupéfaction du géographe, une grimace générale, accompagnée d’un «pouah» unanime, accueillit la première bouchée.
     
       «C’est horrible! dit l’un.
     
       – Ce n’est pas mangeable!» répliqua l’autre.
     
       Le pauvre savant, quoi qu’il en eût, dut convenir que cette grillade ne pouvait être acceptée, même par des affamés. On commençait donc à lui lancer quelques plaisanteries, qu’il entendait parfaitement, du reste, et à dauber son «mets de l’olympe»; lui-même cherchait la raison pour laquelle cette chair de guanaque, véritablement bonne et très estimée, était devenue détestable entre ses mains, quand une réflexion subite traversa son cerveau.
     
       «J’y suis, s’écria-t-il! Eh parbleu! J’y suis, j’ai trouvé!
     
       – Est-ce que c’est de la viande trop avancée? demanda tranquillement Mac Nabbs.
     
       – Non, major intolérant, mais de la viande qui a trop marché! Comment ai-je pu oublier cela?
     
       – Que voulez-vous dire? Monsieur Paganel, demanda Tom Austin.
     
       – Je veux dire que le guanaque n’est bon que lorsqu’il a été tué au repos; si on le chasse longtemps, s’il fournit une longue course, sa chair n’est plus mangeable. Je puis donc affirmer au goût que cet animal venait de loin, et par conséquent le troupeau tout entier.
     
       – Vous êtes certain de ce fait? dit Glenarvan.
     
       – Absolument certain.
     
       – Mais quel événement, quel phénomène a pu effrayer ainsi ces animaux et les chasser à l’heure où ils devraient être paisiblement endormis dans leur gîte?
     
       – À cela, mon cher Glenarvan, dit Paganel, il m’est impossible de vous répondre. Si vous m’en croyez, allons dormir sans en chercher plus long. Pour mon compte, je meurs de sommeil. Dormons-nous, major?
     
       – Dormons, Paganel.»
     
       Sur ce, chacun s’enveloppa de son
     poncho, le feu fut ravivé pour la nuit, et bientôt dans tous les tons et sur tous les rythmes s’élevèrent des ronflements formidables, au milieu desquels la basse du savant géographe soutenait l’édifice harmonique.
     
       Seul, Glenarvan ne dormit pas. De secrètes inquiétudes le tenaient dans un état de fatigante insomnie. Il songeait involontairement à ce troupeau fuyant dans une direction commune, à son effarement inexplicable. Les guanaques ne pouvaient être poursuivis par des bêtes fauves.
     
       À cette hauteur, il n’y en a guère, et de chasseurs encore moins. Quelle terreur les précipitait donc vers les abîmes de l’Antuco, et quelle en était la cause? Glenarvan avait le pressentiment d’un danger prochain.
     
       Cependant, sous l’influence d’un demi-assoupissement, ses idées se modifièrent peu à peu, et les craintes firent place à l’espérance. Il se vit au lendemain, dans la plaine des Andes. Là devaient commencer véritablement ses recherches, et le succès n’était peut-être pas loin. Il songea au capitaine Grant, à ses deux matelots délivrés d’un dur esclavage.
     
       Ces images passaient rapidement devant son esprit, à chaque instant distrait par un pétillement du feu, une étincelle crépitant dans l’air, une flamme vivement oxygénée qui éclairait la face endormie de ses compagnons, et agitait quelque ombre fuyante sur les murs de la
     casucha. Puis, ses pressentiments revenaient avec plus d’intensité. Il écoutait vaguement les bruits extérieurs, difficiles à expliquer sur ces cimes solitaires?
     
       À un certain moment, il crut surprendre des grondements éloignés, sourds, menaçants, comme les roulements d’un tonnerre qui ne viendrait pas du ciel. Or, ces grondements ne pouvaient appartenir qu’à un orage déchaîné sur les flancs de la montagne, à quelques milles pieds au-dessous de son sommet.
     
       Glenarvan voulut constater le fait, et sortit.
     
       La lune se levait alors. L’atmosphère était limpide et calme. Pas un nuage, ni en haut, ni en bas. Çà et là, quelques reflets mobiles des flammes de l’Antuco. Nul orage, nul éclair. Au zénith étincelaient des milliers d’étoiles. Pourtant les grondements duraient toujours: ils semblaient se rapprocher et courir à travers la chaîne des Andes. Glenarvan rentra plus inquiet, se demandant quel rapport existait entre ces ronflements souterrains et la fuite des guanaques. Y avait-il là un effet et une cause? Il regarda sa montre, qui marquait deux heures du matin.
     
       Cependant, n’ayant point la certitude d’un danger immédiat, il n’éveilla pas ses compagnons, que la fatigue tenait pesamment endormis, et il tomba lui-même dans une lourde somnolence qui dura plusieurs heures.
     
       Tout d’un coup, de violents fracas le remirent sur pied. C’était un assourdissant vacarme, comparable au bruit saccadé que feraient d’innombrables caissons d’artillerie roulant sur un pavé sonore. Soudain Glenarvan sentit le sol manquer à ses pieds; il vit la
     casucha osciller et s’entr’ouvrir.
     
       «Alerte!» s’écria-t-il.
     
       Ses compagnons, tous réveillés et renversés pêle-mêle, étaient entraînés sur une pente rapide.
     
       Le jour se levait alors, et la scène était effrayante. La forme des montagnes changeait subitement: les cônes se tronquaient; les pics chancelants disparaissaient comme si quelque trappe s’entr’ouvrait sous leur base. Par suite d’un phénomène particulier aux cordillères, un massif, large de plusieurs milles, se déplaçait tout entier et glissait vers la plaine.
     
       «Un tremblement de terre!» s’écria Paganel.
     
       Il ne se trompait pas. C’était un de ces cataclysmes fréquents sur la lisière montagneuse du Chili, et précisément dans cette région où Copiapo a été deux fois détruit, et Santiago renversé quatre fois en quatorze ans. Cette portion du globe est travaillée par les feux de la terre, et les volcans de cette chaîne d’origine récente n’offrent que d’insuffisantes soupapes à la sortie des vapeurs souterraines. De là ces secousses incessantes, connues sous le nom de «tremblores».
     
       Cependant, ce plateau auquel se cramponnaient sept hommes accrochés à des touffes de lichen, étourdis, épouvantés, glissait avec la rapidité d’un express, c’est-à-dire une vitesse de cinquante milles à l’heure. Pas un cri n’était possible, pas un mouvement pour fuir ou s’enrayer. On n’aurait pu s’entendre. Les roulements intérieurs, le fracas des avalanches, le choc des masses de granit et de basalte, les tourbillons d’une neige pulvérisée, rendaient toute communication impossible. Tantôt, le massif dévalait sans heurts ni cahots; tantôt, pris d’un mouvement de tangage et de roulis comme le pont d’un navire secoué par la houle, côtoyant des gouffres dans lesquels tombaient des morceaux de montagne, déracinant les arbres séculaires, il nivelait avec la précision d’une faux immense toutes les saillies du versant oriental.
     
       Que l’on songe à la puissance d’une masse pesant plusieurs milliards de tonnes, lancée avec une vitesse toujours croissante sous un angle de cinquante degrés.
     
       Ce que dura cette chute indescriptible, nul n’aurait pu l’évaluer. À quel abîme elle devait aboutir, nul n’eût osé le prévoir. Si tous étaient là, vivants, ou si l’un d’eux gisait déjà au fond d’un abîme, nul encore n’aurait pu le dire. Étouffés par la vitesse de la course, glacés par l’air froid qui les pénétrait, aveuglés par les tourbillons de neige, ils haletaient, anéantis, presque inanimés, et ne s’accrochaient aux rocs que par un suprême instinct de conservation.
     
       Tout d’un coup, un choc d’une incomparable violence les arracha de leur glissant véhicule. Ils furent lancés en avant et roulèrent sur les derniers échelons de la montagne. Le plateau s’était arrêté net.
     
       Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l’un se releva étourdi du coup, mais ferme encore, – le major. Il secoua la poussière qui l’aveuglait, puis il regarda autour de lui. Ses compagnons, étendus dans un cercle restreint, comme les grains de plomb d’un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les uns sur les autres.
     
       Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le sol. Celui qui manquait, c’était Robert Grant.

    Chapitre XIV Le Coup De Fusil De La Providence

       Le versant oriental de la cordillère des Andes est fait de longues pentes qui vont se perdre insensiblement à la plaine, sur laquelle une portion du massif s’était subitement arrêtée. Dans cette contrée nouvelle, tapissée de pâturages épais, hérissée d’arbres magnifiques, un nombre incalculable de ces pommiers plantés au temps de la conquête étincelaient de fruits dorés et formaient des forêts véritables. C’était un coin de l’opulente Normandie jeté dans les régions platéennes, et, en toute autre circonstance, l’œil d’un voyageur eût été frappé de cette transition subite du désert à l’oasis, des cimes neigeuses aux prairies verdoyantes, de l’hiver à l’été.
     
       Le sol avait repris, d’ailleurs, une immobilité absolue. Le tremblement de terre s’était apaisé, et sans doute les forces souterraines exerçaient plus loin leur action dévastatrice, car la chaîne des Andes est toujours en quelque endroit agitée ou tremblante. Cette fois, la commotion avait été d’une violence extrême. La ligne des montagnes se trouvait entièrement modifiée. Un panorama nouveau de cimes, de crêtes et de pics se découpait sur le fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en vain cherché ses points de repère accoutumés.
     
       Une admirable journée se préparait; les rayons du soleil, sorti de son lit humide du Pacifique, glissaient sur les plaines argentines et se plongeaient déjà dans les flots de l’autre océan. Il était huit heures du matin.
     
       Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les soins du major, revinrent peu à peu à la vie. En somme, ils avaient subi un étourdissement effroyable, mais rien de plus. La cordillère était descendue, et ils n’auraient eu qu’à s’applaudir d’un moyen de locomotion dont la nature avait fait tous les frais, si l’un d’eux, le plus faible, un enfant, Robert Grant, n’eût manqué à l’appel.
     
       Chacun l’aimait, ce courageux garçon, Paganel qui s’était particulièrement attaché à lui, le major malgré sa froideur, tous, et surtout Glenarvan.
     
       Ce dernier, quand il apprit la disparition de Robert, fut désespéré. Il se représentait le pauvre enfant englouti dans quelque abîme, et appelant d’une voix inutile celui qu’il nommait son second père.
     
       «Mes amis, mes amis, dit-il en retenant à peine ses larmes, il faut le chercher, il faut le retrouver! Nous ne pouvons l’abandonner ainsi! Pas une vallée, pas un précipice, pas un abîme qui ne doive être fouillé jusqu’au fond! on m’attachera par une corde! on m’y descendra! Je le veux, vous m’entendez! Je le veux! Fasse le ciel que Robert respire encore! Sans lui, comment oserions-nous retrouver son père, et de quel droit sauver le capitaine Grant, si son salut a coûté la vie à son enfant!»
     
       Les compagnons de Glenarvan l’écoutaient sans répondre; ils sentaient qu’il cherchait dans leur regard quelque lueur d’espérance, et ils baissaient les yeux.
     
       «Eh bien, reprit Glenarvan, vous m’avez entendu! Vous vous taisez! Vous n’espérez plus rien! Rien!»
     
       Il y eut quelques instants de silence; puis, Mac Nabbs prit la parole et dit:
     
       «Qui de vous, mes amis, se rappelle à quel instant Robert a disparu?»
     
       À cette demande, aucune réponse ne fut faite.
     
       «Au moins, reprit le major, vous me direz près de qui se trouvait l’enfant pendant la descente de la cordillère?
     
       – Près de moi, répondit Wilson.
     
       – Eh bien, jusqu’à quel moment l’as-tu vu près de toi? Rappelle tes souvenirs. Parle.
     
       – Voici tout ce dont je me souviens, répondit Wilson. Robert Grant était encore à mes côtés, la main crispée à une touffe de lichen, moins de deux minutes avant le choc qui a terminé notre descente.
     
       – Moins de deux minutes! Fais bien attention, Wilson, les minutes ont dû te paraître longues!
     
       – Ne te trompes-tu pas?
     
       – Je ne crois pas me tromper… C’est bien cela… Moins de deux minutes!
     
       – Bon! dit Mac Nabbs. Et Robert se trouvait-il placé à ta gauche ou à ta droite?
     
       – À ma gauche. Je me rappelle que son
     poncho fouettait ma figure.
     
       – Et toi, par rapport à nous, tu étais placé?…
     
       – Également sur la gauche.
     
       – Ainsi, Robert n’a pu disparaître que de ce côté, dit le major, se tournant vers la montagne et indiquant sa droite. J’ajouterai qu’en tenant compte du temps écoulé depuis sa disparition, l’enfant doit être tombé sur la partie de la montagne comprise entre le sol et deux milles de hauteur. C’est là qu’il faut le chercher, en nous partageant les différentes zones, et c’est là que nous le retrouverons.»
       $$$
       Pas une parole ne fut ajoutée. Les six hommes, gravissant les pentes de la cordillère, s’échelonnèrent sur sa croupe à diverses hauteurs et commencèrent leur exploration. Ils se maintenaient constamment à droite de la ligne de descente, fouillant les moindres fissures, descendant au fond des précipices comblés en partie par les débris du massif, et plus d’un en sortit les vêtements en lambeaux, les pieds et les mains ensanglantés, après avoir exposé sa vie. Toute cette portion des Andes, sauf quelques plateaux inaccessibles, fut scrupuleusement fouillée pendant de longues heures, sans qu’aucun de ces braves gens songeât à prendre du repos. Vaines recherches.
     
       L’enfant avait trouvé non seulement la mort dans la montagne, mais aussi un tombeau dont la pierre, faite de quelque roc énorme, s’était à jamais refermée sur lui.
     
       Vers une heure, Glenarvan et ses compagnons, brisés, anéantis, se retrouvaient au fond de la vallée.
     
       Glenarvan était en proie à une douleur violente; il parlait à peine, et de ses lèvres sortaient ces seuls mots entrecoupés de soupirs:
     
       «Je ne m’en irai pas! Je ne m’en irai pas!»
     
       Chacun comprit cette obstination devenue une idée fixe, et la respecta.
     
       «Attendons, dit Paganel au major et à Tom Austin. Prenons quelque repos, et réparons nos forces. Nous en avons besoin, soit pour recommencer nos recherches, soit pour continuer notre route.
     
       – Oui, répondit Mac Nabbs, et restons, puisque Edward veut demeurer! Il espère. Mais qu’espère-t-il?
     
       – Dieu le sait, dit Tom Austin.
     
       – Pauvre Robert!» répondit Paganel en s’essuyant les yeux.
     
       Les arbres poussaient en grand nombre dans la vallée.
     
       Le major choisit un groupe de hauts caroubiers, sous lesquels il fit établir un campement provisoire.
     
       Quelques couvertures, les armes, un peu de viande séchée et du riz, voilà ce qui restait aux voyageurs. Un
     rio coulait non loin, qui fournit une eau encore troublée par l’avalanche. Mulrady alluma du feu sur l’herbe, et bientôt il offrit à son maître une boisson chaude et réconfortante. Mais Glenarvan la refusa et demeura étendu sur son poncho dans une profonde prostration.
     
       La journée se passa ainsi. La nuit vint, calme et tranquille comme la nuit précédente. Pendant que ses compagnons demeuraient immobiles, quoique inassoupis, Glenarvan remonta les pentes de la cordillère. Il prêtait l’oreille, espérant toujours qu’un dernier appel parviendrait jusqu’à lui. Il s’aventura loin, haut, seul, collant son oreille contre terre, écoutant et comprimant les battements de son cœur, appelant d’une voix désespérée.
     
       Pendant toute la nuit, le pauvre lord erra dans la montagne. Tantôt Paganel, tantôt le major le suivaient, prêts à lui porter secours sur les crêtes glissantes et au bord des gouffres où l’entraînait son inutile imprudence. Mais ses derniers efforts furent stériles, et à ces cris mille fois jetés de «Robert! Robert!» l’écho seul répondit en répétant ce nom regretté.
     
       Le jour se leva. Il fallut aller chercher Glenarvan sur les plateaux éloignés, et, malgré lui, le ramener au campement. Son désespoir était affreux. Qui eût osé lui parler de départ et lui proposer de quitter cette vallée funeste? Cependant, les vivres manquaient. Non loin devaient se rencontrer les guides argentins annoncés par le muletier, et les chevaux nécessaires à la traversée des pampas. Revenir sur ses pas offrait plus de difficultés que marcher en avant. D’ailleurs, c’était à l’océan Atlantique que rendez-vous avait été donné au
     Duncan. Toutes les raisons graves ne permettaient pas un plus long retard, et, dans l’intérêt de tous, l’heure de partir ne pouvait être reculée.
     
       Ce fut Mac Nabbs qui tenta d’arracher Glenarvan à sa douleur. Longtemps il parla sans que son ami parût l’entendre. Glenarvan secouait la tête.
     
       Quelques mots, cependant, entr’ouvrirent ses lèvres.
     
       «Partir? dit-il.
     
       – Oui! Partir.
     
       – Encore une heure!
     
       – Oui, encore une heure», répondit le digne major.
     
       Et, l’heure écoulée, Glenarvan demanda en grâce qu’une autre heure lui fût accordée. On eût dit un condamné implorant une prolongation d’existence.
     
       Ce fut ainsi jusqu’à midi environ. Alors Mac Nabbs, de l’avis de tous, n’hésita plus, et dit à Glenarvan qu’il fallait partir, et que d’une prompte résolution dépendait la vie de ses compagnons.
     
       «Oui! oui! répondit Glenarvan. Partons! partons!»
     
       Mais, en parlant ainsi, ses yeux se détournaient de Mac Nabbs; son regard fixait un point noir dans les airs. Soudain, sa main se leva et demeura immobile comme si elle eût été pétrifiée.
     
       «Là! Là, dit-il, voyez! Voyez!»
     
       Tous les regards se portèrent vers le ciel, et dans la direction si impérieusement indiquée. En ce moment, le point noir grossissait visiblement. C’était un oiseau qui planait à une hauteur incommensurable.
     
       «Un condor, dit Paganel.
     
       – Oui, un condor, répondit Glenarvan. Qui sait? Il vient! Il descend! Attendons!»
     
       Qu’espérait Glenarvan? Sa raison s’égarait-elle?
     
       «Qui sait?» avait-il dit.
     
       Paganel ne s’était pas trompé. Le condor devenait plus visible d’instants en instants. Ce magnifique oiseau, jadis révéré des incas, est le roi des Andes méridionales. Dans ces régions, il atteint un développement extraordinaire.
     
       Sa force est prodigieuse, et souvent il précipite des bœufs au fond des gouffres. Il s’attaque aux moutons, aux chevaux, aux jeunes veaux errants par les plaines, et les enlève dans ses serres à de grandes hauteurs. Il n’est pas rare qu’il plane à vingt mille pieds au-dessus du sol, c’est-à-dire à cette limite que l’homme ne peut pas franchir. De là, invisible aux meilleures vues, ce roi des airs promène un regard perçant sur les régions terrestres, et distingue les plus faibles objets avec une puissance de vision qui fait l’étonnement des naturalistes.
     
       Qu’avait donc vu ce condor? Un cadavre, celui de Robert Grant!» Qui sait?» répétait Glenarvan, sans le perdre du regard. L’énorme oiseau s’approchait, tantôt planant, tantôt tombant avec la vitesse des corps inertes abandonnés dans l’espace. Bientôt il décrivit des cercles d’un large rayon, à moins de cent toises du sol. On le distinguait parfaitement. Il mesurait plus de quinze pieds d’envergure. Ses ailes puissantes le portaient sur le fluide aérien presque sans battre, car c’est le propre des grands oiseaux de voler avec un calme majestueux, tandis que pour les soutenir dans l’air il faut aux insectes mille coups d’ailes par seconde.
     
       Le major et Wilson avaient saisi leur carabine, Glenarvan les arrêta d’un geste. Le condor enlaçait dans les replis de son vol une sorte de plateau inaccessible situé à un quart de mille sur les flancs de la cordillère. Il tournait avec une rapidité vertigineuse, ouvrant, refermant ses redoutables serres, et secouant sa crête cartilagineuse.
     
       «C’est là! Là!» s’écria Glenarvan.
     
       Puis, soudain, une pensée traversa son esprit.
     
       «Si Robert est encore vivant! s’écria-t-il en poussant une exclamation terrible, cet oiseau… Feu! Mes amis! Feu!»
     
       Mais il était trop tard. Le condor s’était dérobé derrière de hautes saillies de roc. Une seconde s’écoula, une seconde que l’aiguille dut mettre un siècle à battre! Puis l’énorme oiseau reparut pesamment chargé et s’élevant d’un vol plus lourd.
     
       Un cri d’horreur se fit entendre. Aux serres du condor un corps inanimé apparaissait suspendu et ballotté, celui de Robert Grant. L’oiseau l’enlevait par ses vêtements et se balançait dans les airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus du campement; il avait aperçu les voyageurs, et, cherchant à s’enfuir avec sa lourde proie, il battait violemment de l’aile les couches atmosphériques.
     
       «Ah! s’écria Glenarvan, que le cadavre de Robert se brise sur ces rocs, plutôt que de servir…»
     
       Il n’acheva pas, et, saisissant la carabine de Wilson, il essaya de coucher en joue le condor.
     
       Mais son bras tremblait. Il ne pouvait fixer son arme. Ses yeux se troublaient.
     
       «Laissez-moi faire», dit le major.
     
       Et l’œil calme, la main assurée, le corps immobile, il visa l’oiseau qui se trouvait déjà à trois cents pieds de lui.
     
       Mais il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine, qu’une détonation retentit dans le fond de la vallée; une fumée blanche fusa entre deux masses de basalte, et le condor, frappé à la tête, tomba peu à peu en tournoyant, soutenu par ses grandes ailes déployées qui formaient parachute. Il n’avait pas lâché sa proie, et ce fut avec une certaine lenteur qu’il s’affaissa sur le sol, à dix pas des berges du ruisseau.
     
       «À nous! à nous!» dit Glenarvan.
     
       Et sans chercher d’où venait ce coup de fusil providentiel, il se précipita vers le condor. Ses compagnons le suivirent en courant.
     
       Quand ils arrivèrent, l’oiseau était mort, et le corps de Robert disparaissait sous ses larges ailes. Glenarvan se jeta sur le cadavre de l’enfant, l’arracha aux serres de l’oiseau, l’étendit sur l’herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce corps inanimé.
     
       Jamais plus terrible cri de joie ne s’échappa de lèvres humaines, qu’à ce moment où Glenarvan se releva en répétant:
     
       «Il vit! Il vit encore!»
     
       En un instant, Robert fut dépouillé de ses vêtements, et sa figure baignée d’eau fraîche. Il fit un mouvement, il ouvrit les yeux, il regarda, il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire:
     
       «Ah! vous,
     mylord… Mon père!…»
     
       Glenarvan ne put répondre; l’émotion l’étouffait, et, s’agenouillant, il pleura près de cet enfant si miraculeusement sauvé.

    Chapitre XV L’espagnol De Jacques Paganel

       Après l’immense danger auquel il venait d’échapper, Robert en courut un autre, non moins grand, celui d’être dévoré de caresses. Quoiqu’il fût bien faible encore, pas un de ces braves gens ne résista au désir de le presser sur son cœur. Il faut croire que ces bonnes étreintes ne sont pas fatales aux malades, car l’enfant n’en mourut pas. Au contraire.
     
       Mais après le sauvé, on pensa au sauveur, et ce fut naturellement le major qui eut l’idée de regarder autour de lui. À cinquante pas du
     rio, un homme d’une stature très élevée se tenait immobile sur un des premiers échelons de la montagne. Un long fusil reposait à ses pieds. Cet homme, subitement apparu, avait les épaules larges, les cheveux longs et rattachés avec des cordons de cuir. Sa taille dépassait six pieds. Sa figure bronzée était rouge entre les yeux et la bouche, noire à la paupière inférieure, et blanche au front. Vêtu à la façon des patagons des frontières, l’indigène portait un splendide manteau décoré d’arabesques rouges, fait avec le dessous du cou et des jambes d’un guanaque, cousu de tendons d’autruche, et dont la laine soyeuse était retournée à l’extérieur. Sous son manteau s’appliquait un vêtement de peau de renard serré à la taille, et qui par devant se terminait en pointe. À sa ceinture pendait un petit sac renfermant les couleurs qui lui servaient à peindre son visage. Ses bottes étaient formées d’un morceau de cuir de bœuf, et fixées à la cheville par des courroies croisées régulièrement.
     
       La figure de ce patagon était superbe et dénotait une réelle intelligence, malgré le bariolage qui la décorait. Il attendait dans une pose pleine de dignité. À le voir immobile et grave sur son piédestal de rochers, on l’eût pris pour la statue du sang-froid.
     
       Le major, dès qu’il l’eut aperçu, le montra à Glenarvan, qui courut à lui. Le patagon fit deux pas en avant. Glenarvan prit sa main et la serra dans les siennes. Il y avait dans le regard du lord, dans l’épanouissement de sa figure, dans toute sa physionomie un tel sentiment de reconnaissance, une telle expression de gratitude, que l’indigène ne put s’y tromper. Il inclina doucement la tête, et prononça quelques paroles que ni le major ni son ami ne purent comprendre.
     
       Alors, le patagon, après avoir regardé attentivement les étrangers, changea de langage; mais, quoi qu’il fît, ce nouvel idiome ne fut pas plus compris que le premier. Cependant, certaines expressions dont se servit l’indigène frappèrent Glenarvan. Elles lui parurent appartenir à la langue espagnole, dont il connaissait quelques mots usuels.
     
       «Espanol?» dit-il.
     
       Le patagon remua la tête de haut en bas, mouvement alternatif qui a la même signification affirmative chez tous les peuples.
     
       «Bon, fit le major, voilà l’affaire de notre ami Paganel. Il est heureux qu’il ait eu l’idée d’apprendre l’espagnol!»
     
       On appela Paganel. Il accourut aussitôt, et salua le Patagon avec une grâce toute française, à laquelle celui-ci n’entendit probablement rien. Le savant géographe fut mis au courant de la situation.
     
       «Parfait», dit-il.
     
       Et, ouvrant largement la bouche afin de mieux articuler, il dit:
     
       «Vos sois un homem de bem!»
     
       L’indigène tendit l’oreille, et ne répondit rien.
     
       «Il ne comprend pas, dit le géographe.
     
       – Peut-être n’accentuez-vous pas bien? Répliqua le major.
     
       – C’est juste. Diable d’accent!»
     
       Et de nouveau Paganel recommença son compliment.
     
       Il obtint le même succès.
     
       «Changeons de phrase», dit-il, et, prononçant avec une lenteur magistrale, il fit entendre ces mots:
     
       «Sem duvida, um patagâo.»
     
       L’autre resta muet comme devant.
     
       «Dizeime!» ajouta Paganel.
     
       Le patagon ne répondit pas davantage.
     
       «Vos compriendeis?» cria Paganel si violemment qu’il faillit s’en rompre les cordes vocales.
     
       Il était évident que l’indien ne comprenait pas, car il répondit, mais en espagnol:
     
       «No comprendo.»
     
       Ce fut au tour de Paganel d’être ébahi, et il fit vivement aller ses lunettes de son front à ses yeux, comme un homme agacé.
     
       «Que je sois pendu, dit-il, si j’entends un mot de ce patois infernal! C’est de l’araucanien, bien sûr!
     
       – Mais non, répondit Glenarvan, cet homme a certainement répondu en espagnol.»
     
       Et se tournant vers le patagon:
     
       «Espanol?
     répéta-t-il.
     
       – Si, si!» répondit l’indigène.
     
       La surprise de Paganel devint de la stupéfaction.
     
       Le major et Glenarvan se regardaient du coin de l’œil.
     
       «Ah çà! Mon savant ami, dit le major, pendant qu’un demi-sourire se dessinait sur ses lèvres, est-ce que vous auriez commis une de ces distractions dont vous me paraissez avoir le monopole?
     
       – Hein! fit le géographe en dressant l’oreille.
     
       – Oui! Il est évident que ce patagon parle l’espagnol…
     
       – Lui?
     
       – Lui! Est-ce que, par hasard, vous auriez appris une autre langue, en croyant étudier…»
     
       Mac Nabbs n’acheva pas. Un «oh!» vigoureux du savant, accompagné de haussements d’épaules, le coupa net.
     
       «Major, vous allez un peu loin, dit Paganel d’un ton assez sec.
     
       – Enfin, puisque vous ne comprenez pas! répondit Mac Nabbs.
     
       – Je ne comprends pas, parce que cet indigène parle mal! répliqua le géographe, qui commençait à s’impatienter.
     
       – C’est-à-dire qu’il parle mal parce que vous ne comprenez pas, riposta tranquillement le major.
     
       – Mac Nabbs, dit alors Glenarvan, c’est là une supposition inadmissible. Quelque distrait que soit notre ami Paganel, on ne peut supposer que ses distractions aient été jusqu’à apprendre une langue pour une autre!
     
       – Alors, mon cher Edward, ou plutôt vous, mon brave Paganel, expliquez-moi ce qui se passe ici.
     
       – Je n’explique pas, répondit Paganel, je constate. Voici le livre dans lequel je m’exerce journellement aux difficultés de la langue espagnole! Examinez-le, major, et vous verrez si je vous en impose!»
     
       Ceci dit, Paganel fouilla dans ses nombreuses poches; après quelques minutes de recherches, il en tira un volume en fort mauvais état, et le présenta d’un air assuré.
     
       Le major prit le livre et le regarda:
     
       «Eh bien, quel est cet ouvrage? demanda-t-il.
     
       – Ce sont les
     Lusiades, répondit Paganel, une admirable épopée, qui…
     
       – Les
     Lusiades! s’écria Glenarvan.
     
       – Oui, mon ami, les
     Lusiades du grand Camoëns, ni plus ni moins!
     
       – Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux ami, Camoëns est un portugais! C’est le portugais que vous apprenez depuis six semaines!
     
       – Camoëns!
     Lusiades! portugais!…»
     
       Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se troublèrent sous ses lunettes, tandis qu’un éclat de rire homérique éclatait à ses oreilles, car tous ses compagnons étaient là qui l’entouraient.
     
       Le patagon ne sourcillait pas; il attendait patiemment l’explication d’un incident absolument incompréhensible pour lui.
     
       «Ah! Insensé! Fou! dit enfin Paganel. Comment! Cela est ainsi? Ce n’est point une invention faite à plaisir? J’ai fait cela, moi? Mais c’est la confusion des langues, comme à Babel! Ah! Mes amis! Mes amis! Partir pour les Indes et arriver au Chili! Apprendre l’espagnol et parler le portugais, cela est trop fort, et si cela continue, un jour il m’arrivera de me jeter par la fenêtre au lieu de jeter mon cigare!»
     
       À entendre Paganel prendre ainsi sa mésaventure, à voir sa comique déconvenue, il était impossible de garder son sérieux. D’ailleurs, il donnait l’exemple.
     
       «Riez, mes amis! disait-il, riez de bon cœur! Vous ne rirez pas tant de moi que j’en ris moi-même!»
     
       Et il fit entendre le plus formidable éclat de rire qui soit jamais sorti de la bouche d’un savant.
     
       «Il n’en est pas moins vrai que nous sommes sans interprète, dit le major.
     
       – Oh! Ne vous désolez pas, répondit Paganel; le portugais et l’espagnol se ressemblent tellement que je m’y suis trompé; mais aussi, cette ressemblance me servira à réparer promptement mon erreur, et avant peu je veux remercier ce digne patagon dans la langue qu’il parle si bien.»
     
       Paganel avait raison, car bientôt il put échanger quelques mots avec l’indigène; il apprit même que le patagon se nommait Thalcave, mot qui dans la langue araucanienne signifie «Le Tonnant».
     
       Ce surnom lui venait sans doute de son adresse à manier des armes à feu.
     
       Mais ce dont Glenarvan se félicita particulièrement, ce fut d’apprendre que le patagon était guide de son métier, et guide des pampas. Il y avait dans cette rencontre quelque chose de si providentiel, que le succès de l’entreprise prit déjà la forme d’un fait accompli, et personne ne mit plus en doute le salut du capitaine Grant. Cependant, les voyageurs et le patagon étaient retournés auprès de Robert.
     
       Celui-ci tendit les bras vers l’indigène, qui, sans prononcer une parole, lui mit la main sur la tête.
     
       Il examina l’enfant et palpa ses membres endoloris.
     
       Puis, souriant, il alla cueillir sur les bords du
     rio quelques poignées de céleri sauvage dont il frotta le corps du malade. Sous ce massage fait avec une délicatesse infinie, l’enfant sentit ses forces renaître, et il fut évident que quelques heures de repos suffiraient à le remettre.
     
       On décida donc que cette journée et la nuit suivante se passeraient au campement. Deux graves questions, d’ailleurs, restaient à résoudre, touchant la nourriture et le transport. Vivres et mulets manquaient également. Heureusement, Thalcave était là. Ce guide, habitué à conduire les voyageurs le long des frontières patagones, et l’un des plus intelligents
     baqueanos du pays, se chargea de fournir à Glenarvan tout ce qui manquait à sa petite troupe. Il lui offrit de le conduire à une «tolderia» d’indiens, distante de quatre milles au plus, où se trouveraient les choses nécessaires à l’expédition. Cette proposition fut faite moitié par gestes, moitié en mots espagnols, que Paganel parvint à comprendre. Elle fut acceptée.
     
       Aussitôt, Glenarvan et son savant ami, prenant congé de leurs compagnons, remontèrent le
     rio sous la conduite du patagon.
     
       Ils marchèrent d’un bon pas pendant une heure et demie, et à grandes enjambées, pour suivre le géant Thalcave. Toute cette région andine était charmante et d’une opulente fertilité. Les gras pâturages se succédaient l’un à l’autre, et eussent nourri sans peine une armée de cent mille ruminants.
     
       De larges étangs, liés entre eux par l’inextricable lacet des
     rios, procuraient à ces plaines une verdoyante humidité. Des cygnes à tête noire s’y ébattaient capricieusement et disputaient l’empire des eaux à de nombreuses autruches qui gambadaient à travers les ilanos. Le monde des oiseaux était fort brillant, fort bruyant aussi, mais d’une variété merveilleuse. Les «isacas», gracieuses tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc, et les cardinaux jaunes s’épanouissaient sur les branches d’arbres comme des fleurs vivantes; les pigeons voyageurs traversaient l’espace, tandis que toute la gent emplumée des moineaux, les «chingolos», les «hilgueros» et les «monjitas», se poursuivant à tire-d’aile, remplissaient l’air de cris pétillants.
     
       Jacques Paganel marchait d’admiration en admiration; les interjections sortaient incessamment de ses lèvres, à l’étonnement du patagon, qui trouvait tout naturel qu’il y eût des oiseaux par les airs, des cygnes sur les étangs et de l’herbe dans les prairies. Le savant n’eut pas à regretter sa promenade, ni à se plaindre de sa durée. Il se croyait à peine parti, que le campement des indiens s’offrait à sa vue.
     
       Cette
     tolderia occupait le fond d’une vallée étranglée entre les contreforts des Andes. Là vivaient, sous des cabanes de branchages, une trentaine d’indigènes nomades paissant de grands troupeaux de vaches laitières, de moutons, de bœufs et de chevaux. Ils allaient ainsi d’un pâturage à un autre, et trouvaient la table toujours servie pour leurs convives à quatre pattes.
     
       Type hybride des races d’Araucans, de Pehuenches et d’Aucas, ces ando-péruviens, de couleur olivâtre, de taille moyenne, de formes massives, au front bas, à la face presque circulaire, aux lèvres minces, aux pommettes saillantes, aux traits efféminés, à la physionomie froide, n’eussent pas offert aux yeux d’un anthropologiste le caractère des races pures.
     
       C’étaient, en somme, des indigènes peu intéressants.
     
       Mais Glenarvan en voulait à leur troupeau, non à eux. Du moment qu’ils avaient des bœufs et des chevaux, il n’en demandait pas davantage.
     
       Thalcave se chargea de la négociation, qui ne fut pas longue. En échange de sept petits chevaux de race argentine tout harnachés, d’une centaine de livres de
     charqui ou viande séchée, de quelques mesures de riz et d’outres de cuir pour l’eau, les indiens, à défaut de vin ou de rhum, qu’ils eussent préféré, acceptèrent vingt onces d’or, dont ils connaissaient parfaitement la valeur. Glenarvan voulait acheter un huitième cheval pour le patagon, mais celui-ci lui fit comprendre que c’était inutile.
     
       Ce marché terminé, Glenarvan prit congé de ses nouveaux «fournisseurs», suivant l’expression de Paganel, et il revint au campement en moins d’une demi-heure. Son arrivée fut saluée par des acclamations qu’il voulut bien rapporter à qui de droit, c’est-à-dire aux vivres et aux montures.
     
       Chacun mangea avec appétit. Robert prit quelques aliments; ses forces lui étaient presque entièrement revenues.
     
       La fin de la journée se passa dans un repos complet.
     
       On parla un peu de tout, des chères absentes, du
     Duncan, du capitaine John Mangles, de son brave équipage, d’Harry Grant, qui n’était pas loin peut-être.
     
       Quant à Paganel, il ne quittait pas l’indien; il se faisait l’ombre de Thalcave. Il ne se sentait pas d’aise de voir un vrai patagon, auprès duquel il eût passé pour un nain, un patagon qui pouvait presque rivaliser avec cet empereur Maximin et ce nègre du Congo vu par le savant Van Der Brock, hauts de huit pieds tous les deux! Puis il assommait le grave indien de phrases espagnoles, et celui-ci se laissait faire. Le géographe étudiait, sans livre cette fois. On l’entendait articuler des mots retentissants à l’aide du gosier, de la langue et des mâchoires.
     
       «Si je n’attrape pas l’accent, répétait-il au major, il ne faudra pas m’en vouloir! Mais qui m’eût dit qu’un jour ce serait un patagon qui m’apprendrait l’espagnol?»

    Chapitre XVI Le Rio-Colorado

       Le lendemain 22 octobre, à huit heures, Thalcave donna le signal du départ. Le sol argentin, entre le vingt-deuxième et le quarante-deuxième degré, s’incline de l’ouest à l’est; les voyageurs n’avaient plus qu’à descendre une pente douce jusqu’à la mer.
     
       Quand le patagon refusa le cheval que lui offrait Glenarvan, celui-ci pensa qu’il préférait aller à pied, suivant l’habitude de certains guides, et certes, ses longues jambes devaient lui rendre la marche facile. Mais Glenarvan se trompait.
     
       Au moment de partir, Thalcave siffla d’une façon particulière. Aussitôt un magnifique cheval argentin, de superbe taille, sortit d’un petit bois peu éloigné, et se rendit à l’appel de son maître.
     
       L’animal était d’une beauté parfaite; sa couleur brune indiquait une bête de fond, fière, courageuse et vive; il avait la tête légère et finement attachée, les naseaux largement ouverts, l’œil ardent, les jarrets larges, le garrot bien sorti, la poitrine haute, les paturons longs, c’est-à-dire toutes les qualités qui font la force et la souplesse. Le major, en parfait connaisseur, admira sans réserve cet échantillon de la race pampéenne, auquel il trouva certaines ressemblances avec le «hunter».
     
       Anglais. Ce bel animal s’appelait «Thaouka», c’est-à-dire «oiseau» en langue patagone, et il méritait ce nom à juste titre.
     
       Lorsque Thalcave fut en selle, son cheval bondit sous lui. Le patagon, écuyer consommé, était magnifique à voir. Son harnachement comportait les deux instruments de chasse usités dans la plaine argentine, les «bolas» et le «lazo». Les bolas consistent en trois boules réunies ensemble par une courroie de cuir, attachée à l’avant du recado.
     
       L’indien les lance souvent à cent pas de distance sur l’animal ou l’ennemi qu’il poursuit, et avec une précision telle, qu’elles s’enroulent autour de ses jambes et l’abattent aussitôt. C’est donc entre ses mains un instrument redoutable, et il le manie avec une surprenante habileté. Le
     lazo, au contraire, n’abandonne pas la main qui le brandit. Il se compose uniquement d’une corde longue de trente pieds, formée par la réunion de deux cuirs bien tressés, et terminée par un nœud coulant qui glisse dans un anneau de fer. C’est ce nœud coulant que lance la main droite, tandis que la gauche tient le reste du lazo, dont l’extrémité est fixée fortement à la selle. Une longue carabine mise en bandoulière complétait les armes offensives du patagon.
     
       Thalcave, sans remarquer l’admiration produite par sa grâce naturelle, son aisance et sa fière désinvolture, prit la tête de la troupe, et l’on partit, tantôt au galop, tantôt au pas des chevaux, auxquels l’allure du trot semblait être inconnue.
     
       Robert montait avec beaucoup de hardiesse, et rassura promptement Glenarvan sur son aptitude à se tenir en selle.
     
       Au pied même de la cordillère commence la plaine des pampas. Elle peut se diviser en trois parties.
     
       La première s’étend depuis la chaîne des Andes sur un espace de deux cent cinquante milles, couvert d’arbres peu élevés et de buissons. La seconde, large de quatre cent cinquante milles, est tapissée d’une herbe magnifique, et s’arrête à cent quatre-vingts milles de Buenos-Ayres. De ce point à la mer, le pas du voyageur foule d’immenses prairies de luzernes et de chardons.
     
       C’est la troisième partie des pampas.
     
       En sortant des gorges de la cordillère, la troupe de Glenarvan rencontra d’abord une grande quantité de dunes de sable appelées «medanos», véritables vagues incessamment agitées par le vent, lorsque la racine des végétaux ne les enchaîne pas au sol.
     
       Ce sable est d’une extrême finesse; aussi le voyait-on, au moindre souffle, s’envoler en ébroussins légers, ou former de véritables trombes qui s’élevaient à une hauteur considérable. Ce spectacle faisait à la fois le plaisir et le désagrément des yeux: le plaisir, car rien n’était plus curieux que ces trombes errant par la plaine, luttant, se confondant, s’abattant, se relevant dans un désordre inexprimable; le désagrément, car une poussière impalpable se dégageait de ces innombrables
     medanos, et pénétrait à travers les paupières, si bien fermées qu’elles fussent.
     
       Ce phénomène dura pendant une grande partie de la journée sous l’action des vents du nord. On marcha rapidement néanmoins, et, vers six heures, les cordillères, éloignées de quarante milles, présentaient un aspect noirâtre déjà perdu dans les brumes du soir.
     
       Les voyageurs étaient un peu fatigués de leur route, qui pouvait être estimée à trente-huit milles. Aussi virent-ils avec plaisir arriver l’heure du coucher.
     
       Ils campèrent sur les bords du rapide Neuquem, un
     rio torrentueux aux eaux troubles, encaissé dans de hautes falaises rouges. Le Neuquem est nommé Ramid ou Comoe par certains géographes, et prend sa source au milieu de lacs que les indiens seuls connaissent.
     
       La nuit et la journée suivante n’offrirent aucun incident digne d’être relaté. On allait vite et bien. Un sol uni une température supportable rendaient facile la marche en avant. Vers midi, cependant, le soleil fut prodigue de rayons très chauds. Le soir venu, une barre de nuages raya l’horizon du sud-ouest, symptôme assuré d’un changement de temps. Le patagon ne pouvait s’y méprendre, et du doigt il indiqua au géographe la zone occidentale du ciel.
     
       «Bon! Je sais», dit Paganel, et s’adressant à ses compagnons: «voilà ajouta-t-il, un changement de temps qui se prépare. Nous allons avoir un coup de pampero.»
     
       Et il expliqua que ce pampero est fréquent dans les plaines argentines. C’est un vent du sud-ouest très sec. Thalcave ne s’était pas trompé, et pendant la nuit, qui fut assez pénible pour des gens abrités d’un simple
     poncho, le pampero souffla avec une grande force. Les chevaux se couchèrent sur le sol, et les hommes s’étendirent près d’eux en groupe serré. Glenarvan craignait d’être retardé si cet ouragan se prolongeait; mais Paganel le rassura, après avoir consulté son baromètre.
     
       «Ordinairement, lui dit-il, le pampero crée des tempêtes de trois jours que la dépression du mercure indique d’une façon certaine. Mais quand, au contraire, le baromètre remonte, – et c’est le cas, – On en est quitte pour quelques heures de rafales furieuses. Rassurez-vous donc, mon cher ami, au lever du jour le ciel aura repris sa pureté habituelle.
     
       – Vous parlez comme un livre, Paganel, répondit Glenarvan.
     
       – Et j’en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous de me feuilleter tant qu’il vous plaira.»
     
       Le livre ne se trompait pas. À une heure du matin, le vent tomba subitement, et chacun put trouver dans le sommeil un repos réparateur. Le lendemain, on se levait frais et dispos, Paganel surtout, qui faisait craquer ses articulations avec un bruit joyeux et s’étirait comme un jeune chien.
     
       Ce jour était le vingt-quatrième d’octobre, et le dixième depuis le départ de Talcahuano.
     
       Quatre-vingt-treize milles séparaient encore les voyageurs du point où le
     rio-Colorado coupe le trente-septième parallèle, c’est-à-dire trois jours de voyage. Pendant cette traversée du continent américain, lord Glenarvan guettait avec une scrupuleuse attention l’approche des indigènes. Il voulait les interroger au sujet du capitaine Grant par l’intermédiaire du patagon, avec lequel Paganel, d’ailleurs, commençait à s’entretenir suffisamment. Mais on suivait une ligne peu fréquentée des indiens, car les routes de la pampa qui vont de la république argentine aux cordillères sont situées plus au nord.
     
       Aussi, indiens errants ou tribus sédentaires vivant sous la loi des caciques ne se rencontraient pas.
     
       Si, d’aventure, quelque cavalier nomade apparaissait au loin, il s’enfuyait rapidement, peu soucieux d’entrer en communication avec des inconnus. Une pareille troupe devait sembler suspecte à quiconque se hasardait seul dans la plaine, au bandit dont la prudence s’alarmait à la vue de huit hommes bien armés et bien montés, comme au voyageur qui, par ces campagnes désertes, pouvait voir en eux des gens mal intentionnés. De là, une impossibilité absolue de s’entretenir avec les honnêtes gens ou les pillards.
     
       C’était à regretter de ne pas se trouver en face d’une bande de «rastreadores», dût-on commencer la conversation à coups de fusil. Cependant, si Glenarvan, dans l’intérêt de ses recherches, eut à regretter l’absence des indiens, un incident se produisit qui vint singulièrement justifier l’interprétation du document.
     
       Plusieurs fois la route suivie par l’expédition coupa des sentiers de la pampa, entre autres une route assez importante, – celle de Carmen à Mendoza, – reconnaissable aux ossements d’animaux domestiques, de mulets, de chevaux, de moutons ou de bœufs, qui la jalonnaient de leurs débris désagrégés sous le bec des oiseaux de proie et blanchis à l’action décolorante de l’atmosphère. Ils étaient là par milliers, et sans doute plus d’un squelette humain y confondait sa poussière avec la poussière des plus humbles animaux.
     
       Jusqu’alors Thalcave n’avait fait aucune observation sur la route rigoureusement suivie. Il comprenait, cependant, que, ne se reliant à aucune voie des pampas, elle n’aboutissait ni aux villes, ni aux villages, ni aux établissements des provinces argentines.
     
       Chaque matin, on marchait vers le soleil levant, sans s’écarter de la ligne droite, et chaque soir le soleil couchant se trouvait à l’extrémité opposée de cette ligne. En sa qualité de guide, Thalcave devait donc s’étonner de voir que non seulement il ne guidait pas, mais qu’on le guidait lui-même.
     
       Cependant, s’il s’en étonna, ce fut avec la réserve naturelle aux indiens, et à propos de simples sentiers négligés jusqu’alors, il ne fit aucune observation.
     
       Mais ce jour-là, arrivé à la susdite voie de communication, il arrêta son cheval et se tourna vers Paganel:
     
       «Route de Carmen, dit-il.
     
       – Eh bien, oui, mon brave patagon, répondit le géographe dans son plus pur espagnol, route de Carmen à Mendoza.
     
       – Nous ne la prenons pas? reprit Thalcave.
     
       – Non, répliqua Paganel.
     
       – Et nous allons?
     
       – Toujours à l’est.
     
       – C’est aller nulle part.
     
       – Qui sait?»
     
       Thalcave se tut et regarda le savant d’un air profondément surpris. Il n’admettait pas, pourtant, que Paganel plaisantât le moins du monde. Un indien, toujours sérieux, ne pense jamais qu’on ne parle pas sérieusement.
     
       «Vous n’allez donc pas à Carmen? Ajouta-t-il après un instant de silence.
     
       – Non, répondit Paganel.
     
       – Ni à Mendoza?
     
       – Pas davantage.»
     
       En ce moment, Glenarvan, ayant rejoint Paganel, lui demanda ce que disait Thalcave, et pourquoi il s’était arrêté.
     
       «Il m’a demandé si nous allions soit à Carmen, soit à Mendoza, répondit Paganel, et il s’étonne fort de ma réponse négative à sa double question.
     
       – Au fait, notre route doit lui paraître fort étrange reprit Glenarvan.
     
       – Je le crois. Il dit que nous n’allons nulle part.
     
       – Eh bien, Paganel, est-ce que vous ne pourriez pas lui expliquer le but de notre expédition, et quel intérêt nous avons à marcher toujours vers l’est?
     
       – Ce sera fort difficile, répondit Paganel, car un indien n’entend rien aux degrés terrestres, et l’histoire du document sera pour lui une histoire fantastique.
     
       – Mais, dit sérieusement le major, sera-ce l’histoire qu’il ne comprendra pas, ou l’historien?
     
       – Ah! Mac Nabbs, répliqua Paganel, voilà que vous doutez encore de mon espagnol!
     
       – Eh bien, essayez, mon digne ami.
     
       – Essayons.»
     
       Paganel retourna vers le patagon et entreprit un discours fréquemment interrompu par le manque de mots, par la difficulté de traduire certaines particularités, et d’expliquer à un sauvage à demi ignorant des détails fort peu compréhensibles pour lui.
     
       Le savant était curieux à voir. Il gesticulait, il articulait, il se démenait de cent façons, et des gouttes de sueur tombaient en cascade de son front à sa poitrine. Quand la langue n’alla plus, le bras lui vint en aide. Paganel mit pied à terre, et là, sur le sable, il traça une carte géographique où se croisaient des latitudes et des longitudes, où figuraient les deux océans, où s’allongeait la route de Carmen. Jamais professeur ne fut dans un tel embarras. Thalcave regardait ce manège d’un air tranquille, sans laisser voir s’il comprenait ou non. La leçon du géographe dura plus d’une demi-heure. Puis il se tut, épongea son visage qui fondait en eau, et regarda le patagon.
     
       «A-t-il compris? demanda Glenarvan.
     
       – Nous verrons bien, répondit Paganel, mais s’il n’a pas compris, j’y renonce.»
     
       Thalcave ne bougeait pas. Il ne parlait pas davantage. Ses yeux restaient attachés aux figures tracées sur le sable, que le vent effaçait peu à peu.
     
       «Eh bien?» lui demanda Paganel.
     
       Thalcave ne parut pas l’entendre. Paganel voyait déjà un sourire ironique se dessiner sur les lèvres du major, et, voulant en venir à son honneur, il allait recommencer avec une nouvelle énergie ses démonstrations géographiques, quand le patagon l’arrêta d’un geste.
     
       «Vous cherchez un prisonnier? dit-il.
     
       – Oui, répondit Paganel.
     
       – Et précisément sur cette ligne comprise entre le soleil qui se couche et le soleil qui se lève, ajouta Thalcave, en précisant par une comparaison à la mode indienne la route de l’ouest à l’est.
     
       – Oui, oui, c’est cela.
     
       – Et c’est votre dieu, dit le patagon, qui a confié aux flots de la vaste mer les secrets du prisonnier?
     
       – Dieu lui-même.
     
       – Que sa volonté s’accomplisse alors, répondit Thalcave avec une certaine solennité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut, jusqu’au soleil!»
     
       Paganel, triomphant dans la personne de son élève, traduisit immédiatement à ses compagnons les réponses de l’indien.
     
       «Quelle race intelligente! Ajouta-t-il. Sur vingt paysans de mon pays, dix-neuf n’auraient rien compris à mes explications.»
     
       Glenarvan engagea Paganel à demander au patagon s’il avait entendu dire que des étrangers fussent tombés entre les mains d’indiens des pampas.
     
       Paganel fit la demande, et attendit la réponse.
     
       «Peut-être», dit le patagon.
     
       À ce mot immédiatement traduit, Thalcave fut entouré des sept voyageurs. On l’interrogeait du regard.
     
       Paganel, ému, et trouvant à peine ses mots, reprit cet interrogatoire si intéressant, tandis que ses yeux fixés sur le grave indien essayaient de surprendre sa réponse avant qu’elle ne sortît de ses lèvres.
     
       Chaque mot espagnol du patagon, il le répétait en anglais, de telle sorte que ses compagnons l’entendaient parler, pour ainsi dire, dans leur langue naturelle.
     
       «Et ce prisonnier? demanda Paganel.
     
       – C’était un étranger, répondit Thalcave, un européen.
     
       – Vous l’avez vu?
     
       – Non, mais il est parlé de lui dans les récits des indiens. C’était un brave! Il avait un cœur de taureau!
     
       – Un cœur de taureau! dit Paganel. Ah!
     
       Magnifique langue patagone! Vous comprenez, mes amis! Un homme courageux!
     
       – Mon père!» s’écria Robert Grant.
     
       Puis, s’adressant à Paganel:
     
       «Comment dit-on «c’est mon père» en espagnol? lui demanda-t-il.
     
       – Es mio padre», répondit le géographe.
     
       Aussitôt Robert, prenant les mains de Thalcave, dit d’une voix douce:
     
       «Es mio padre!
     
       – Suo padre!» répondit le patagon, dont le regard s’éclaira.
     
       Il prit l’enfant dans ses bras, l’enleva de son cheval, et le considéra avec la plus curieuse sympathie. Son visage intelligent était empreint d’une paisible émotion.
     
       Mais Paganel n’avait pas terminé son interrogatoire.
     
       Ce prisonnier, où était-il? Que faisait-il? Quand Thalcave en avait-il entendu parler? Toutes ces questions se pressaient à la fois dans son esprit.
     
       Les réponses ne se firent pas attendre, et il apprit que l’européen était esclave de l’une des tribus indiennes qui parcourent le pays entre le Colorado et le
     rio Negro.
     
       «Mais où se trouvait-il en dernier lieu? demanda Paganel.
     
       – Chez le cacique Calfoucoura, répondit Thalcave.
     
       – Sur la ligne suivie par nous jusqu’ici?
     
       – Oui.
     
       – Et quel est ce cacique?
     
       – Le chef des indiens-poyuches, un homme à deux langues, un homme à deux cœurs!
     
       – C’est-à-dire faux en parole et faux en action, dit Paganel, après avoir traduit à ses compagnons cette belle image de la langue patagone. – et pourrons-nous délivrer notre ami? Ajouta-t-il.
     
       – Peut-être, s’il est encore aux mains des indiens.
     
       – Et quand en avez-vous entendu parler?
     
       – Il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a ramené déjà deux étés dans le ciel des pampas!»
     
       La joie de Glenarvan ne peut se décrire. Cette réponse concordait exactement avec la date du document. Mais une question restait à poser à Thalcave. Paganel la fit aussitôt.
     
       «Vous parlez d’un prisonnier, dit-il, est-ce qu’il n’y en avait pas trois?
     
       – Je ne sais, répondit Thalcave.
     
       – Et vous ne connaissez rien de la situation actuelle?
     
       – Rien.»
     
       Ce dernier mot termina la conversation. Il était possible que les trois prisonniers fussent séparés depuis longtemps. Mais ce qui résultait des renseignements donnés par le patagon, c’est que les indiens parlaient d’un européen tombé en leur pouvoir. La date de sa captivité, l’endroit même où il devait être, tout, jusqu’à la phrase patagone employée pour exprimer son courage, se rapportait évidemment au capitaine Harry Grant. Le lendemain 25 octobre, les voyageurs reprirent avec une animation nouvelle la route de l’est. La plaine, toujours triste et monotone, formait un de ces espaces sans fin qui se nomment «travesias» dans la langue du pays. Le sol argileux, livré à l’action des vents, présentait une horizontalité parfaite; pas une pierre, pas un caillou même, excepté dans quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord des mares artificielles creusées de la main des indiens. À de longs intervalles apparaissaient des forêts basses à cimes noirâtres que perçaient çà et là des caroubiers blancs dont la gousse renferme une pulpe sucrée, agréable et rafraîchissante; puis, quelques bouquets de térébinthes, des «chanares», des genêts sauvages, et toute espèce d’arbres épineux dont la maigreur trahissait déjà l’infertilité du sol.
     
       Le 26, la journée fut fatigante. Il s’agissait de gagner le
     rio-Colorado. Mais les chevaux, excités par leurs cavaliers, firent une telle diligence, que le soir même, par 69°45’ de longitude, ils atteignirent le beau fleuve des régions pampéennes. Son nom indien, le Cobu-Leubu, signifie «grande rivière», et, après un long parcours, il va se jeter dans l’Atlantique. Là, vers son embouchure, se produit une particularité curieuse, car alors la masse de ses eaux diminue en s’approchant de la mer, soit par imbibition, soit par évaporation, et la cause de ce phénomène n’est pas encore parfaitement déterminée.
     
       En arrivant au Colorado, le premier soin de Paganel fut de se baigner «géographiquement».
     
       Dans ses eaux colorées par une argile rougeâtre. Il fut surpris de les trouver aussi profondes, résultat uniquement dû à la fonte des neiges sous le premier soleil de l’été. De plus, la largeur du fleuve était assez considérable pour que les chevaux ne pussent le traverser à la nage. Fort heureusement, à quelques centaines de toises en amont se trouvait un pont de clayonnage soutenu par des lanières de cuir et suspendu à la mode indienne. La petite troupe put donc passer le fleuve et camper sur la rive gauche.
     
       Avant de s’endormir, Paganel voulut prendre un relèvement exact du Colorado, et il le pointa sur sa carte avec un soin particulier, à défaut du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui coulait sans lui dans les montagnes du Tibet.
     
       Pendant les deux journées suivantes, celles du 27 et du 28 octobre, le voyage s’accomplit sans incidents. Même monotonie et même stérilité du terrain. Jamais paysage ne fut moins varié, jamais panorama plus insignifiant.
     
       Cependant, le sol devint très humide. Il fallut passer des «canadas», sortes de bas-fonds inondés, et des «esteros», lagunes permanentes encombrées d’herbes aquatiques. Le soir, les chevaux s’arrêtèrent au bord d’un vaste lac, aux eaux fortement minéralisées, l’Ure-Lanquem, nommé «lac amer» par les indiens, qui fut en 1862 témoin de cruelles représailles des troupes argentines.
     
       On campa à la manière accoutumée, et la nuit aurait été bonne, n’eût été la présence des singes, des allouates et des chiens sauvages. Ces bruyants animaux, sans doute en l’honneur, mais, à coup sûr, pour le désagrément des oreilles européennes, exécutèrent une de ces symphonies naturelles que n’eût pas désavouée un compositeur de l’avenir.

    Chapitre XVII Les Pampas

       La Pampasie argentine s’étend du trente-quatrième au quarantième degré de latitude australe. Le mot «pampa», d’origine araucanienne, signifie «plaine d’herbes», et s’applique justement à cette région.
     
       Les mimosées arborescentes de sa partie occidentale, les herbages substantiels de sa partie orientale, lui donnent un aspect particulier. Cette végétation prend racine dans une couche de terre qui recouvre le sol argilo-sableux, rougeâtre ou jaune. Le géologue trouverait des richesses abondantes, s’il interrogeait ces terrains de l’époque tertiaire.
     
       Là gisent en quantités infinies des ossements antédiluviens que les indiens attribuent à de grandes races de tatous disparues, et sous cette poussière végétale est enfouie l’histoire primitive de ces contrées.
     
       La pampa américaine est une spécialité géographique, comme les savanes des grands-lacs ou les steppes de la Sibérie. Son climat a des chaleurs et des froids plus extrêmes que celui de la province de Buenos-Ayres, étant plus continental. Car, suivant l’explication que donna Paganel, la chaleur de l’été emmagasinée dans l’océan qui l’absorbe est lentement restituée par lui pendant l’hiver. De là cette conséquence, que les îles ont une température plus uniforme que l’intérieur des continents. Aussi, le climat de la Pampasie occidentale n’a-t-il pas cette égalité qu’il présente sur les côtes, grâce au voisinage de l’Atlantique. Il est soumis à de brusques excès, à des modifications rapides qui font incessamment sauter d’un degré à l’autre les colonnes thermométriques. En automne, c’est-à-dire pendant les mois d’avril et de mai, les pluies y sont fréquentes et torrentielles. Mais, à cette époque de l’année, le temps était très sec et la température fort élevée.
     
       On partit dès l’aube, vérification faite de la route; le sol, enchaîné par les arbrisseaux et arbustes, offrait une fixité parfaite; plus de
     médanos, ni le sable dont ils se formaient, ni la poussière que le vent tenait en suspension dans les airs. Les chevaux marchaient d’un bon pas, entre les touffes de «paja-brava», l’herbe pampéenne par excellence, qui sert d’abri aux indiens pendant les orages. À de certaines distances, mais de plus en plus rares, quelques bas-fonds humides laissaient pousser des saules, et une certaine plante, le «gygnerium argenteum», qui se plaît dans le voisinage des eaux douces. Là, les chevaux se délectaient d’une bonne lampée, prenant le bien quand il venait, et se désaltérant pour l’avenir.
     
       Thalcave, en avant, battait les buissons. Il effrayait ainsi les «cholinas», vipères de la plus dangereuse espèce, dont la morsure tue un bœuf en moins d’une heure. L’agile Thaouka bondissait au-dessus des broussailles et aidait son maître à frayer un passage aux chevaux qui le suivaient.
     
       Le voyage, sur ces plaines unies et droites, s’accomplissait donc facilement et rapidement.
     
       Aucun changement ne se produisait dans la nature de la prairie; pas une pierre, pas un caillou, même à cent milles à la ronde. Jamais pareille monotonie ne se rencontra, ni si obstinément prolongée. De paysages, d’incidents, de surprises naturelles, il n’y avait pas l’ombre! Il fallait être un Paganel, un de ces enthousiastes savants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour prendre intérêt aux détails de la route. À quel propos? Il n’aurait pu le dire. Un buisson tout au plus! Un brin d’herbe peut-être. Cela lui suffisait pour exciter sa faconde inépuisable, et instruire Robert, qui se plaisait à l’écouter.
     
       Pendant cette journée du 29 octobre, la plaine se déroula devant les voyageurs avec son uniformité infinie. Vers deux heures, de longues traces d’animaux se rencontrèrent sous les pieds des chevaux. C’étaient les ossements d’un innombrable troupeau de bœufs, amoncelés et blanchis. Ces débris ne s’allongeaient pas en ligne sinueuse, telle que la laissent après eux des animaux à bout de forces et tombant peu à peu sur la route.
     
       Aussi, personne ne savait comment expliquer cette réunion de squelettes dans un espace relativement restreint, et Paganel, quoi qu’il fît, pas plus que les autres. Il interrogea donc Thalcave, qui ne fut point embarrassé de lui répondre.
     
       Un «pas possible!» du savant et un signe très affirmatif du patagon intriguèrent fort leurs compagnons.
     
       «Qu’est-ce donc? demandèrent-ils.
     
       – Le feu du ciel, répondit le géographe.
     
       – Quoi! La foudre aurait produit un tel désastre! dit Tom Austin; un troupeau de cinq cents têtes étendu sur le sol!
     
       – Thalcave l’affirme, et Thalcave ne se trompe pas. Je le crois, d’ailleurs, car les orages des pampas se signalent, entre tous, par leurs fureurs.
     
       Puissions-nous ne pas les éprouver un jour!
     
       – Il fait bien chaud, dit Wilson.
     
       – Le thermomètre, répondit Paganel, doit marquer trente degrés à l’ombre.
     
       – Cela ne m’étonne pas, dit Glenarvan, je sens l’électricité qui me pénètre. Espérons que cette température ne se maintiendra pas.
     
       – Oh! Oh! fit Paganel, il ne faut pas compter sur un changement de temps, puisque l’horizon est libre de toute brume.
     
       – Tant pis, répondit Glenarvan, car nos chevaux sont très affectés par la chaleur. Tu n’as pas trop chaud, mon garçon? Ajouta-t-il en s’adressant à Robert.
     
       – Non,
     mylord, répondit le petit bonhomme. J’aime la chaleur, c’est une bonne chose.
     
       – L’hiver surtout», fit observer judicieusement le major, en lançant vers le ciel la fumée de son cigare.
     
       Le soir, on s’arrêta près d’un «rancho» abandonné, un entrelacement de branchages mastiqués de boue et recouverts de chaume; cette cabane attenait à une enceinte de pieux à demi pourris, qui suffit, cependant, à protéger les chevaux pendant la nuit contre les attaques des renards. Non qu’ils eussent rien à redouter personnellement de la part de ces animaux, mais les malignes bêtes rongent leurs licous, et les chevaux en profitent pour s’échapper.
     
       À quelques pas du rancho était creusé un trou qui servait de cuisine et contenait des cendres refroidies. À l’intérieur, il y avait un banc, un grabat de cuir de bœuf, une marmite, une broche et une bouilloire à maté. Le maté est une boisson fort en usage dans l’Amérique du sud. C’est le thé des indiens. Il consiste en une infusion de feuilles séchées au feu, et on l’aspire comme les boissons américaines au moyen d’un tube de paille. À la demande de Paganel, Thalcave prépara quelques tasses de ce breuvage, qui accompagna fort avantageusement les comestibles ordinaires et fut déclaré excellent.
     
       Le lendemain, 30 octobre, le soleil se leva dans une brume ardente et versa sur le sol ses rayons les plus chauds. La température de cette journée devait être excessive, en effet, et malheureusement la plaine n’offrait aucun abri. Cependant, on reprit courageusement la route de l’est. Plusieurs fois se rencontrèrent d’immenses troupeaux qui, n’ayant pas la force de paître sous cette chaleur accablante, restaient paresseusement étendus. De gardiens, de bergers, pour mieux dire, il n’était pas question. Des chiens habitués à téter les brebis, quand la soif les aiguillonne, surveillaient seuls ces nombreuses agglomérations de vaches, de taureaux et de bœufs. Ces animaux sont d’ailleurs d’humeur douce, et n’ont pas cette horreur instinctive du rouge qui distingue leurs congénères européens.
     
       «Cela vient sans doute de ce qu’ils paissent l’herbe d’une république!» dit Paganel, enchanté de sa plaisanterie, un peu trop française peut-être.
     
       Vers le milieu de la journée, quelques changements se produisirent dans la pampa, qui ne pouvaient échapper à des yeux fatigués de sa monotonie. Les graminées devinrent plus rares. Elles firent place à de maigres bardanes, et à des chardons gigantesques, hauts de neuf pieds, qui eussent fait le bonheur de tous les ânes de la terre. Des
     chanares rabougris et autres arbrisseaux épineux d’un vert sombre, plantes chères aux terrains desséchés, poussaient çà et là. Jusqu’alors une certaine humidité conservée dans l’argile de la prairie entretenait les pâturages; le tapis d’herbe était épais et luxueux; mais alors, sa moquette, usée par places, arrachée en maint endroit, laissait voir la trame et étalait aux regards la misère du sol. Ces symptômes d’une croissante sécheresse ne pouvaient être méconnus, et Thalcave les fit remarquer.
     
       «Je ne suis pas fâché de ce changement, dit Tom Austin; toujours de l’herbe, toujours de l’herbe, cela devient écœurant à la longue.
     
       – Oui, mais toujours de l’herbe, toujours de l’eau, répondit le major.
     
       – Oh! Nous ne sommes pas à court, dit Wilson, et nous trouverons bien quelque rivière sur notre route.»
     
       Si Paganel avait entendu cette réponse, il n’eût pas manqué de dire que les rivières étaient rares entre le Colorado et les sierras de la province argentine; mais en ce moment il expliquait à Glenarvan un fait sur lequel celui-ci venait d’attirer son attention.
     
       Depuis quelque temps, l’atmosphère semblait être imprégnée d’une odeur de fumée. Cependant, nul feu n’était visible à l’horizon; nulle fumée ne trahissait un incendie éloigné. On ne pouvait donc assigner à ce phénomène une cause naturelle. Bientôt cette odeur d’herbe brûlée devint si forte qu’elle étonna les voyageurs, moins Paganel et Thalcave. Le géographe, que l’explication d’un fait quelconque ne pouvait embarrasser, fit à ses amis la réponse suivante:
     
       «Nous ne voyons pas le feu, dit-il, et nous sentons la fumée. Or, pas de fumée sans feu, et le proverbe est vrai en Amérique comme en Europe. Il y a donc un feu quelque part. Seulement, ces pampas sont si unies que rien n’y gêne les courants de l’atmosphère, et l’on y sent souvent l’odeur d’herbes qui brûlent à une distance de près de soixante-quinze milles.
     
       – Soixante-quinze milles? Répliqua le major d’un ton peu convaincu.
     
       – Tout autant, affirma Paganel. Mais j’ajoute que ces conflagrations se propagent sur une grande échelle et atteignent souvent un développement considérable.
     
       – Qui met le feu aux prairies? demanda Robert.
     
       – Quelquefois la foudre, quand l’herbe est desséchée par les chaleurs; quelquefois aussi la main des indiens.
     
       – Et dans quel but?
     
       – Ils prétendent, – je ne sais jusqu’à quel point cette prétention est fondée, – qu’après un incendie des pampas les graminées y poussent mieux. Ce serait alors un moyen de revivifier le sol par l’action des cendres. Pour mon compte, je crois plutôt que ces incendies sont destinés à détruire des milliards d’ixodes, sorte d’insectes parasites qui incommodent particulièrement les troupeaux.
     
       – Mais ce moyen énergique, dit le major, doit coûter la vie à quelques-uns des bestiaux qui errent par la plaine?
     
       – Oui, il en brûle; mais qu’importe dans le nombre?
     
       – Je ne réclame pas pour eux, reprit Mac Nabbs, c’est leur affaire, mais pour les voyageurs qui traversent la pampa. Ne peut-il arriver qu’ils soient surpris et enveloppés par les flammes?
     
       – Comment donc! s’écria Paganel avec un air de satisfaction visible, cela arrive quelquefois, et, pour ma part, je ne serais pas fâché d’assister à un pareil spectacle.
     
       – Voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il pousserait la science jusqu’à se faire brûler vif.
     
       – Ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son Cooper, et Bas De Cuir nous a enseigné le moyen d’arrêter la marche des flammes en arrachant l’herbe autour de soi dans un rayon de quelques toises. Rien n’est plus simple. Aussi, je ne redoute pas l’approche d’un incendie, et je l’appelle de tous mes vœux!»
     
       Mais les désirs de Paganel ne devaient pas se réaliser, et s’il rôtit à moitié, ce fut uniquement à la chaleur des rayons du soleil, qui versait une insoutenable ardeur. Les chevaux haletaient sous l’influence de cette température tropicale. Il n’y avait pas d’ombre à espérer, à moins qu’elle ne vînt de quelque rare nuage voilant le disque enflammé; l’ombre courait alors sur le sol uni, et les cavaliers, poussant leur monture, essayaient de se maintenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt distancés, demeuraient en arrière, et l’astre dévoilé arrosait d’une nouvelle pluie de feu le terrain calciné des pampas.
     
       Cependant, quand Wilson avait dit que la provision d’eau ne manquerait pas, il comptait sans la soif inextinguible qui dévora ses compagnons pendant cette journée; quand il avait ajouté que l’on rencontrerait quelque
     rio sur la route, il s’était trop avancé. En effet, non seulement les rios manquaient, car la planéité du sol ne leur offrait aucun lit favorable, mais les mares artificielles creusées de la main des indiens étaient également taries.
     
       En voyant les symptômes de sécheresse s’accroître de mille en mille, Paganel fit quelques observations à Thalcave, et lui demanda où il comptait trouver de l’eau.
     
       «Au lac Salinas, répondit l’indien.
     
       – Et quand y arriverons-nous?
     
       – Demain soir.»
     
       Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Chacun comptait sur une bonne nuit pour se remettre des fatigues du jour, et elle fut précisément troublée par une nuée de moustiques et de maringouins. Leur présence indiquait un changement du vent, qui, en effet, tourna d’un quart et passa dans le nord. Ces maudits insectes disparaissent généralement avec les brises du sud ou du sud-ouest.
     
       Si le major gardait son calme, même au milieu des petites misères de la vie, Paganel, au contraire, s’indignait des taquineries du sort. Il donna au diable moustiques et maringouins, et regretta fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de ses piqûres. Bien que le major essayât de le consoler en lui disant que sur les trois cent mille espèces d’insectes que comptent les naturalistes on devait s’estimer heureux de n’avoir affaire qu’à deux seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur.
     
       Cependant, il ne se fit point prier pour repartir dès l’aube naissante, car il s’agissait d’arriver le jour même au lac Salinas. Les chevaux étaient très fatigués; ils mouraient de soif, et quoique leurs cavaliers se fussent privés pour eux, leur ration avait été très restreinte. La sécheresse était encore plus forte, et la chaleur non moins intolérable sous le souffle poussiéreux du vent du nord, ce simoun des pampas.
     
       Pendant cette journée, la monotonie du voyage fut un instant interrompue. Mulrady, qui marchait en avant, revint sur ses pas en signalant l’approche d’un parti d’indiens. Cette rencontre fut appréciée diversement. Glenarvan songea aux renseignements que ces indigènes pourraient lui fournir sur les naufragés du
     Britannia. Thalcave, pour son compte, ne se réjouit guère de trouver sur sa route les indiens nomades de la prairie; il les tenait pour pillards et voleurs, et ne cherchait qu’à les éviter. Suivant ses ordres, la petite troupe se massa, et les armes furent mises en état.
     
       Bientôt, on aperçut le détachement indien. Il se composait seulement d’une dizaine d’indigènes, ce qui rassura le patagon. Les indiens s’approchèrent à une centaine de pas. On pouvait facilement les distinguer. C’étaient des naturels appartenant à cette race pampéenne, balayée en 1833 par le général Rosas. Leur front élevé, bombé et non fuyant, leur haute taille, leur couleur olivâtre, en faisaient de beaux types de la race indienne.
     
       Ils étaient vêtus de peaux de guanaques ou de mouffettes, et portaient avec la lance, longue de vingt pieds, couteaux, frondes,
     bolas et lazos.
     
       Leur dextérité à manier le cheval indiquait d’habiles cavaliers.
     
       Ils s’arrêtèrent à cent pas et parurent conférer, criant et gesticulant. Glenarvan s’avança vers eux.
     
       Mais il n’avait pas franchi deux toises, que le détachement, faisant volte-face, disparut avec une incroyable vélocité.
     
       «Les lâches! s’écria Paganel.
     
       – Ils s’enfuient trop vite pour d’honnêtes gens, dit Mac Nabbs.
     
       – Quels sont ces indiens? demanda Paganel à Thalcave.
     
       – Gauchos, répondit le patagon.
     
       – Des gauchos! reprit Paganel, en se tournant vers ses compagnons, des gauchos! Alors nous n’avions pas besoin de prendre tant de précautions!
     
       – Pourquoi cela? dit le major.
     
       – Parce que les gauchos sont des paysans inoffensifs.
     
       – Vous croyez, Paganel?
     
       – Sans doute, ceux-ci nous ont pris pour des voleurs et ils se sont enfuis.
     
       – Je crois plutôt qu’ils n’ont pas osé nous attaquer, répondit Glenarvan, très vexé de n’avoir pu communiquer avec ces indigènes, quels qu’ils fussent.
     
       – C’est mon avis, dit le major, car, si je ne me trompe, loin d’être inoffensifs, les gauchos sont, au contraire, de francs et redoutables bandits.
     
       – Par exemple!» s’écria Paganel.
     
       Et il se mit à discuter vivement cette thèse ethnologique, si vivement même, qu’il trouva moyen d’émouvoir le major, et s’attira cette répartie peu habituelle dans les discussions de Mac Nabbs:
     
       «Je crois que vous avez tort, Paganel.
     
       – Tort? Répliqua le savant.
     
       – Oui. Thalcave lui-même a pris ces indiens pour des voleurs, et Thalcave sait à quoi s’en tenir.
     
       – Eh bien, Thalcave s’est trompé cette fois, riposta Paganel avec une certaine aigreur. Les gauchos sont des agriculteurs, des pasteurs, pas autre chose, et moi-même, je l’ai écrit dans une brochure assez remarquée sur les indigènes des pampas.
     
       – Eh bien, vous avez commis une erreur, Monsieur Paganel.
     
       – Moi, une erreur, Monsieur Mac Nabbs?
     
       – Par distraction, si vous voulez, répliqua le major en insistant, et vous en serez quitte pour faire quelques errata à votre prochaine édition.»
     
       Paganel, très mortifié d’entendre discuter et même plaisanter ses connaissances géographiques, sentit la mauvaise humeur le gagner.
     
       «Sachez, monsieur, dit-il, que mes livres n’ont pas besoin d’errata de cette espèce!
     
       – Si! à cette occasion, du moins, riposta Mac Nabbs.
     
       – Monsieur, je vous trouve taquin aujourd’hui! répartit Paganel.
     
       – Et moi, je vous trouve aigre!» riposta le major.
     
       La discussion prenait, on le voit, des proportions inattendues, et sur un sujet qui, certes, n’en valait pas la peine. Glenarvan jugea à propos d’intervenir.
     
       «Il est certain, dit-il, qu’il y a d’un côté taquinerie et de l’autre aigreur, ce qui m’étonne de votre part à tous deux.»
     
       Le patagon, sans comprendre le sujet de la querelle, avait facilement deviné que les deux amis se disputaient. Il se mit à sourire et dit tranquillement:
     
       «C’est le vent du nord.
     
       – Le vent du nord! s’écria Paganel. Qu’est-ce que le vent du nord a à faire dans tout ceci?
     
       – Eh! c’est cela même, répondit Glenarvan, c’est le vent du nord qui est la cause de votre mauvaise humeur! J’ai entendu dire qu’il irritait particulièrement le système nerveux dans le sud de l’Amérique.
     
       – Par saint Patrick, Edward, vous avez raison! dit le major, et il partit d’un éclat de rire.
     
       Mais Paganel, vraiment monté, ne voulut pas démordre de la discussion, et il se rabattit sur Glenarvan, dont l’intervention lui parut un peu trop plaisante.
     
       «Ah! vraiment,
     mylord, dit-il, j’ai le système nerveux irrité?
     
       – Oui, Paganel, c’est le vent du nord, un vent qui fait commettre bien des crimes dans la pampa, comme la tramontane dans la campagne de Rome!
     
       – Des crimes! répartit le savant. J’ai l’air d’un homme qui veut commettre des crimes?
     
       – Je ne dis pas précisément cela.
     
       – Dites tout de suite que je veux vous assassiner!
     
       – Eh! répondit Glenarvan, qui riait sans pouvoir se contenir, j’en ai peur. Heureusement que le vent du nord ne dure qu’un jour!»
     
       Tout le monde, à cette réponse, fit chorus avec Glenarvan. Alors Paganel piqua des deux, et s’en alla en avant passer sa mauvaise humeur. Un quart d’heure après, il n’y pensait plus.
     
       À huit heures du soir, Thalcave ayant poussé une pointe en avant, signala les
     barrancas du lac tant désiré. Un quart d’heure après, la petite troupe descendait les berges du Salinas. Mais là l’attendait une grave déception. Le lac était à sec.

    Chapitre XVIII À La Recherche D’une Aiguade

       Le lac Salinas termine le chapelet de lagunes qui se rattachent aux sierras Ventana et Guamini. De nombreuses expéditions venaient autrefois de Buenos-Ayres y faire provision de sel, car ses eaux contiennent du chlorure de sodium dans une remarquable proportion. Mais alors, l’eau volatilisée par une chaleur ardente avait déposé tout le sel qu’elle contenait en suspension, et le lac ne formait plus qu’un immense miroir resplendissant.
     
       Lorsque Thalcave annonça la présence d’un liquide potable au lac Salinas il entendait parler des
     rios d’eau douce qui s’y précipitent en maint endroit.
     
       Mais, en ce moment, ses affluents étaient taris comme lui. L’ardent soleil avait tout bu. De là, consternation générale, quand la troupe altérée arriva sur les rives desséchées du Salinas. Il fallait prendre un parti. Le peu d’eau conservée dans les outres était à demi corrompue, et ne pouvait désaltérer. La soif commençait à se faire cruellement sentir. La faim et la fatigue disparaissaient devant cet impérieux besoin. Un «roukah», sorte de tente de cuir dressée dans un pli de terrain et abandonnée des indigènes, servit de retraite aux voyageurs épuisés, tandis que leurs chevaux, étendus sur les bords vaseux du lac, broyaient avec répugnance les plantes marines et les roseaux secs.
     
       Lorsque chacun eut pris place dans le
     roukah, Paganel interrogea Thalcave et lui demanda son avis sur ce qu’il convenait de faire. Une conversation rapide, dont Glenarvan saisit quelques mots, cependant, s’établit entre le géographe et l’indien. Thalcave parlait avec calme. Paganel gesticulait pour deux.
     
       Ce dialogue dura quelques minutes, et le patagon se croisa les bras.
     
       «Qu’a-t-il dit? demanda Glenarvan. J’ai cru comprendre qu’il conseillait de nous séparer.
     
       – Oui, en deux troupes, répondit Paganel. Ceux de nous dont les chevaux, accablés de fatigue et de soif, peuvent à peine mettre un pied devant l’autre, continueront tant bien que mal la route du trente-septième parallèle. Les mieux montés, au contraire, les devançant sur cette route, iront reconnaître la rivière Guamini, qui se jette dans le lac San-Lucas, à trente et un milles d’ici. Si l’eau s’y trouve en quantité suffisante, ils attendront leurs compagnons sur les bords de la Guamini. Si l’eau manque, ils reviendront au-devant d’eux pour leur épargner un voyage inutile.
     
       – Et alors? demanda Tom Austin.
     
       – Alors, il faudra se résoudre à descendre pendant soixante-quinze milles vers le sud, jusqu’aux premières ramifications de la sierra Ventana, où les rivières sont nombreuses.
     
       – L’avis est bon, répondit Glenarvan, et nous le suivrons sans retard. Mon cheval n’a pas encore trop souffert du manque d’eau, et j’offre d’accompagner Thalcave.
     
       – Oh!
     Mylord, emmenez-moi, dit Robert, comme s’il se fût agi d’une partie de plaisir.
     
       – Mais pourras-tu nous suivre, mon enfant?
     
       – Oui! J’ai une bonne bête qui ne demande pas mieux que d’aller en avant. Voulez-vous…
     Mylord?… Je vous en prie.
     
       – Viens donc, mon garçon, dit Glenarvan, enchanté de ne pas se séparer de Robert. À nous trois, ajouta-t-il, nous serons bien maladroits si nous ne découvrons pas quelque aiguade fraîche et limpide.
     
       – Eh bien, et moi? dit Paganel.
     
       – Oh! Vous, mon cher Paganel, répondit le major, vous resterez avec le détachement de réserve. Vous connaissez trop bien le trente-septième parallèle, et la rivière Guamini et la pampa tout entière pour nous abandonner. Ni Mulrady, ni Wilson, ni moi, nous ne sommes capables de rejoindre Thalcave à son rendez-vous, tandis que nous marcherons avec confiance sous la bannière du brave Jacques Paganel.
     
       – Je me résigne, répondit le géographe, très flatté d’obtenir un commandement supérieur.
     
       – Mais pas de distractions! Ajouta le major. N’allez pas nous conduire où nous n’avons que faire, et nous ramener, par exemple, sur les bords de l’océan Pacifique!
     
       – Vous le mériteriez, major insupportable, répondit en riant Paganel. Cependant, dites-moi, mon cher Glenarvan, comment comprendrez-vous le langage de Thalcave?
     
       – Je suppose, répondit Glenarvan, que le patagon et moi nous n’aurons pas besoin de causer. D’ailleurs, avec quelques mots espagnols que je possède, je parviendrais bien dans une circonstance pressante à lui exprimer ma pensée et à comprendre la sienne.
     
       – Allez donc, mon digne ami, répondit Paganel.
     
       – Soupons d’abord, dit Glenarvan, et dormons, s’il se peut, jusqu’à l’heure du départ.»
     
       On soupa sans boire, ce qui parut peu rafraîchissant, et l’on dormit, faute de mieux. Paganel rêva de torrents, de cascades, de rivières, de fleuves, d’étangs, de ruisseaux, voire même de carafes pleines, en un mot, de tout ce qui contient habituellement une eau potable. Ce fut un vrai cauchemar.
     
       Le lendemain, à six heures, les chevaux de Thalcave, de Glenarvan et de Robert Grant furent sellés; on leur fit boire la dernière ration d’eau, et ils l’avalèrent avec plus d’envie que de satisfaction, car elle était très nauséabonde. Puis les trois cavaliers se mirent en selle.
     
       «Au revoir, dirent le major, Austin, Wilson et Mulrady.
     
       – Et surtout, tâchez de ne pas revenir!» ajouta Paganel.
     
       Bientôt, le patagon, Glenarvan et Robert perdirent de vue, non sans un certain serrement de cœur, le détachement confié à la sagacité du géographe.
     
       Le «desertio de las Salinas», qu’ils traversaient alors, est une plaine argileuse, couverte d’arbustes rabougris hauts de dix pieds, de petites mimosées que les indiens appellent «curra-mammel», et de «jumes», arbustes buissonneux, riches en soude.
     
       Çà et là, de larges plaques de sel réverbéraient les rayons solaires avec une étonnante intensité.
     
       L’œil eût aisément confondu ces «barreros» avec des surfaces glacées par un froid violent; mais l’ardeur du soleil avait vite fait de le détromper.
     
       Néanmoins, ce contraste d’un sol aride et brûlé avec ces nappes étincelantes donnait à ce désert une physionomie très particulière qui intéressait le regard.
     
       À quatre-vingts milles dans le sud, au contraire, cette sierra Ventana, vers laquelle le dessèchement possible de la Guamini forcerait peut-être les voyageurs de descendre, présentait un aspect différent. Ce pays, reconnu en 1835 par le capitaine Fitz-Roy, qui commandait alors l’expédition duBeagle, est d’une fertilité superbe. Là poussent avec une vigueur sans égale les meilleurs pâturages du territoire indien; le versant nord-ouest des sierras s’y revêt d’une herbe luxuriante, et descend au milieu de forêts riches en essences diverses; là se voient «l’algarrobo», sorte de caroubier, dont le fruit séché et réduit en poussière sert à confectionner un pain assez estimé des indiens; le «quebracho blanc», aux branches longues et flexibles qui pleurent à la manière du saule européen; le «quebracho rouge», d’un bois indestructible; le «naudubay», qui prend feu avec une extrême facilité, et cause souvent de terribles incendies; le «viraro», dont les fleurs violettes s’étagent en forme de pyramide, et enfin le «timbo», qui élève jusqu’à quatre-vingts pieds dans les airs son immense parasol, sous lequel des troupeaux entiers peuvent s’abriter contre les rayons du soleil. Les argentins ont tenté souvent de coloniser ce riche pays, sans réussir à vaincre l’hostilité des indiens.
     
       Certes, on devait croire que des
     rios abondants descendaient des croupes de la sierra, pour fournir l’eau nécessaire à tant de fertilité, et, en effet, les sécheresses les plus grandes n’ont jamais vaporisé ces rivières; mais, pour les atteindre, il fallait faire une pointe de cent trente milles dans le sud. Thalcave avait donc raison de se diriger d’abord vers la Guamini, qui, sans l’écarter de sa route, se trouvait à une distance beaucoup plus rapprochée.
     
       Les trois chevaux galopaient avec entrain. Ces excellentes bêtes sentaient d’instinct sans doute où les menaient leurs maîtres. Thaouka, surtout, montrait une vaillance que ni les fatigues ni les besoins ne pouvaient diminuer; il franchissait comme un oiseau les canadas desséchées et les buissons de curra-mammel, en poussant des hennissements de bon augure. Les chevaux de Glenarvan et de Robert, d’un pas plus lourd, mais entraînés par son exemple, le suivaient courageusement. Thalcave, immobile sur sa selle, donnait à ses compagnons, l’exemple que Thaouka donnait aux siens.
     
       Le patagon tournait souvent la tête pour considérer Robert Grant.
     
       En voyant le jeune garçon, ferme et bien assis, les reins souples, les épaules effacées, les jambes tombant naturellement, les genoux fixés à la selle, il témoignait sa satisfaction par un cri encourageant. En vérité, Robert Grant devenait un excellent cavalier et méritait les compliments de l’indien.
     
       «Bravo, Robert, disait Glenarvan, Thalcave a l’air de te féliciter! Il t’applaudit, mon garçon.
     
       – Et à quel propos,
     mylord?
     
       – À propos de la bonne façon dont tu montes à cheval.
     
       – Oh! je me tiens solidement, et voilà tout, répondit Robert, qui rougit de plaisir à s’entendre complimenter.
     
       – C’est le principal, Robert, répondit Glenarvan, mais tu es trop modeste, et, je te le prédis, tu ne peux manquer de devenir un sportsman accompli.
     
       – Bon, fit Robert en riant, et papa qui veut faire de moi un marin, que dira-t-il?
     
       – L’un n’empêche pas l’autre. Si tous les cavaliers ne font pas de bons marins, tous les marins sont capables de faire de bons cavaliers. À chevaucher sur les vergues on apprend à se tenir solidement. Quant à savoir rassembler son cheval, à exécuter les mouvements obliques ou circulaires, cela vient tout seul, car rien n’est plus naturel.
     
       – Pauvre père! répondit Robert, ah! Que de grâces il vous rendra,
     mylord, quand vous l’aurez sauvé!
     
       – Tu l’aimes bien, Robert?
     
       – Oui,
     mylord. Il était si bon pour ma sœur et pour moi! Il ne pensait qu’à nous! Chaque voyage nous valait un souvenir de tous les pays qu’il visitait, et mieux encore, de bonnes caresses, de bonnes paroles à son retour. Ah! vous l’aimerez, vous aussi, quand vous le connaîtrez! Mary lui ressemble. Il a la voix douce comme elle! Pour un marin, c’est singulier, n’est-ce pas?
     
       – Oui, très singulier, Robert, répondit Glenarvan.
     
       – Je le vois encore, reprit l’enfant, qui semblait alors se parler à lui-même. Bon et brave papa! Il m’endormait sur ses genoux, quand j’étais petit, et il murmurait toujours un vieux refrain écossais où l’on chante les lacs de notre pays. L’air me revient parfois, mais confusément. À Mary aussi. Ah!Mylord, que nous l’aimions! Tenez, je crois qu’il faut être petit pour bien aimer son père!
     
       – Et grand pour le vénérer, mon enfant», répondit Glenarvan, tout ému des paroles échappées de ce jeune cœur.
     
       Pendant cette conversation, les chevaux avaient ralenti leur allure et cheminaient au pas.
     
       «Nous le retrouverons, n’est-ce pas? dit Robert, après quelques instants de silence.
     
       – Oui, nous le retrouverons, répondit Glenarvan. Thalcave nous a mis sur ses traces, et j’ai confiance en lui.
     
       – Un brave indien, Thalcave, dit l’enfant.
     
       – Certes.
     
       – Savez-vous une chose,
     mylord?
     
       – Parle d’abord, et je te répondrai.
     
       – C’est qu’il n’y a que des braves gens avec vous! Mme Helena que j’aime tant, le major avec son air tranquille, le capitaine Mangles, et M Paganel, et les matelots du
     Duncan, si courageux et si dévoués!
     
       – Oui, je sais cela, mon garçon, répondit Glenarvan.
     
       – Et savez-vous que vous êtes le meilleur de tous?
     
       – Non, par exemple, je ne le sais pas!
     
       – Eh bien, il faut l’apprendre,
     mylord», répondit Robert, qui saisit la main du lord et la porta à ses lèvres.
     
       Glenarvan secoua doucement la tête, et si la conversation ne continua pas, c’est qu’un geste de Thalcave rappela les retardataires. Ils s’étaient laissé devancer. Or, il fallait ne pas perdre de temps et songer à ceux qui restaient en arrière.
     
       On reprit donc une allure rapide, mais il fut bientôt évident que, Thaouka excepté, les chevaux ne pourraient longtemps la soutenir. À midi, il fallut leur donner une heure de repos. Ils n’en pouvaient plus et refusaient de manger les touffes d’alfafares, sorte de luzerne maigre et torréfiée par les rayons du soleil.
     
       Glenarvan devint inquiet. Les symptômes de stérilité ne diminuaient pas, et le manque d’eau pouvait amener des conséquences désastreuses.
     
       Thalcave ne disait rien, et pensait probablement que si la Guamini était desséchée, il serait alors temps de se désespérer, si toutefois un cœur indien a jamais entendu sonner l’heure du désespoir.
     
       Il se remit donc en marche, et, bon gré mal gré, le fouet et l’éperon aidant, les chevaux durent reprendre la route, mais au pas, ils ne pouvaient faire mieux.
     
       Thalcave aurait bien été en avant, car, en quelques heures, Thaouka pouvait le transporter aux bords du
     rio. Il y songea sans doute; mais, sans doute aussi, il ne voulut pas laisser ses deux compagnons seuls au milieu de ce désert, et, pour ne pas les devancer, il força Thaouka de prendre une allure plus modérée.
     
       Ce ne fut pas sans résister, sans se cabrer, sans hennir violemment, que le cheval de Thalcave se résigna à garder le pas; il fallut non pas tant la vigueur de son maître pour l’y contraindre que ses paroles. Thalcave causait véritablement avec son cheval, et Thaouka, s’il ne lui répondait pas, le comprenait du moins. Il faut croire que le patagon lui donna d’excellentes raisons, car, après avoir pendant quelque temps «discuté», Thaouka se rendit à ses arguments et obéit, non sans ronger son frein.
     
       Mais si Thaouka comprit Thalcave, Thalcave n’avait pas moins compris Thaouka. L’intelligent animal, servi par des organes supérieurs, sentait quelque humidité dans l’air; il l’aspirait avec frénésie, agitant et faisant claquer sa langue, comme si elle eût trempé dans un bienfaisant liquide. Le patagon ne pouvait s’y méprendre: l’eau n’était pas loin.
     
       Il encouragea donc ses compagnons en interprétant les impatiences de Thaouka, que les deux autres chevaux ne tardèrent pas à comprendre. Ils firent un dernier effort, et galopèrent à la suite de l’indien. Vers trois heures, une ligne blanche apparut dans un pli de terrain. Elle tremblotait sous les rayons du soleil.
     
       «L’eau! dit Glenarvan.
     
       – L’eau! oui, l’eau!» s’écria Robert.
     
       Ils n’avaient plus besoin d’exciter leurs montures; les pauvres bêtes, sentant leurs forces ranimées, s’emportèrent avec une irrésistible violence. En quelques minutes, elles eurent atteint le
     rio de Guamini, et, toutes harnachées, se précipitèrent jusqu’au poitrail dans ses eaux bienfaisantes.
     
       Leurs maîtres les imitèrent, un peu malgré eux, et prirent un bain involontaire, dont ils ne songèrent pas à se plaindre.
     
       «Ah! Que c’est bon! disait Robert, se désaltérant en plein
     rio.
     
       – Modère-toi, mon garçon», répondait Glenarvan, qui ne prêchait pas d’exemple.
     
       On n’entendait plus que le bruit de rapides lampées.
     
       Pour son compte, Thalcave but tranquillement, sans se presser, à petites gorgées, mais «long comme un
     lazo», suivant l’expression patagone. Il n’en finissait pas, et l’on pouvait craindre que le rio n’y passât tout entier.
     
       «Enfin, dit Glenarvan, nos amis ne seront pas déçus dans leur espérance; ils sont assurés, en arrivant à la Guamini, de trouver une eau limpide et abondante, si Thalcave en laisse, toutefois!
     
       – Mais ne pourrait-on pas aller au-devant d’eux? demanda Robert. On leur épargnerait quelques heures d’inquiétudes et de souffrances.
     
       – Sans doute, mon garçon, mais comment transporter cette eau? Les outres sont restées entre les mains de Wilson. Non, il vaut mieux attendre comme c’est convenu. En calculant le temps nécessaire, et en comptant sur des chevaux qui ne marchent qu’au pas, nos amis seront ici dans la nuit. Préparons-leur donc bon gîte et bon repas.»
     
       Thalcave n’avait pas attendu la proposition de Glenarvan pour chercher un lieu de campement. Il avait fort heureusement trouvé sur les bords du
     rioune «ramada», sorte d’enceinte destinée à parquer les troupeaux et fermée sur trois côtés. L’emplacement était excellent pour s’y établir, du moment qu’on ne craignait pas de dormir à la belle étoile, et c’était le moindre souci des compagnons de Thalcave.
     
       Aussi ne cherchèrent-ils pas mieux, et ils s’étendirent en plein soleil pour sécher leurs vêtements imprégnés d’eau.
     
       «Eh bien, puisque voilà le gîte, dit Glenarvan, pensons au souper. Il faut que nos amis soient satisfaits des courriers qu’ils ont envoyés en avant, et je me trompe fort, ou ils n’auront pas à se plaindre. Je crois qu’une heure de chasse ne sera pas du temps perdu. Es-tu prêt, Robert?
     
       – Oui,
     mylord», répondit le jeune garçon en se levant, le fusil à la main.
     
       Si Glenarvan avait eu cette idée, c’est que les bords de la Guamini semblaient être le rendez-vous de tout le gibier des plaines environnantes; on voyait s’enlever par compagnies les «tinamous», sorte de bartavelles particulières aux pampas, des gelinottes noires, une espèce de pluvier, nommé «teru-teru», des râles aux couleurs jaunes, et des poules d’eau d’un vert magnifique.
     
       Quant aux quadrupèdes, ils ne se laissaient pas apercevoir; mais Thalcave, indiquant les grandes herbes et les taillis épais, fit comprendre qu’ils s’y tenaient cachés. Les chasseurs n’avaient que quelques pas à faire pour se trouver dans le pays le plus giboyeux du monde.
     
       Ils se mirent donc en chasse, et, dédaignant d’abord la plume pour le poil, leurs premiers coups s’adressèrent au gros gibier de la pampa.
     
       Bientôt, se levèrent devant eux, et par centaines, des chevreuils et des guanaques, semblables à ceux qui les assaillirent si violemment sur les cimes de la cordillère; mais ces animaux, très craintifs, s’enfuirent avec une telle vitesse, qu’il fut impossible de les approcher à portée de fusil. Les chasseurs se rabattirent alors sur un gibier moins rapide, qui, d’ailleurs, ne laissait rien à désirer au point de vue alimentaire. Une douzaine de bartavelles et de râles furent démontés, et Glenarvan tua fort adroitement un pécari «tay-tetre», pachyderme à poil fauve très bon à manger, qui valait son coup de fusil.
     
       En moins d’une demi-heure, les chasseurs, sans se fatiguer, abattirent tout le gibier dont ils avaient besoin; Robert, pour sa part, s’empara d’un curieux animal appartenant à l’ordre des édentés, «un armadillo», sorte de tatou couvert d’une carapace à pièces osseuses et mobiles, qui mesurait un pied et demi de long. Quant à Thalcave, il donna à ses compagnons le spectacle d’une chasse au «nandou», espèce d’autruche particulière à la pampa, et dont la rapidité est merveilleuse.
     
       L’indien ne chercha pas à ruser avec un animal si prompt à la course; il poussa Thaouka au galop, droit à lui, de manière à l’atteindre aussitôt, car, la première attaque manquée, le nandou eût bientôt fatigué cheval et chasseur dans l’inextricable lacet de ses détours. Thalcave, arrivé à bonne distance, lança ses bolas d’une main vigoureuse, et si adroitement, qu’elles s’enroulèrent autour des jambes de l’autruche et paralysèrent ses efforts. En quelques secondes, elle gisait à terre.
     
       On rapporta donc à la
     ramada, le chapelet de bartavelles, l’autruche de Thalcave, le pécari de Glenarvan et le tatou de Robert. L’autruche et le pécari furent préparés aussitôt, c’est-à-dire dépouillés de leur peau coriace et coupés en tranches minces. Quant au tatou, c’est un animal précieux, qui porte sa rôtissoire avec lui, et on le plaça dans sa propre carapace sur des charbons ardents.
     
       Les trois chasseurs se contentèrent, pour le souper, de dévorer les bartavelles, et ils gardèrent à leurs amis les pièces de résistance.
     
       Les chevaux n’avaient pas été oubliés. Une grande quantité de fourrage sec, amassé dans la
     ramada, leur servit à la fois de nourriture et de litière.
     
       Quand tout fut préparé, Glenarvan, Robert et l’indien s’enveloppèrent de leur
     poncho, et s’étendirent sur un édredon d’alfafares, le lit habituel des chasseurs pampéens.

    Chapitre XIX Les Loups Rouges

       La nuit vint. Une nuit de nouvelle lune, pendant laquelle l’astre des nuits devait rester invisible à tous les habitants de la terre. L’indécise clarté des étoiles éclairait seule la plaine. À l’horizon, les constellations zodiacales s’éteignaient dans une brume plus foncée. Les eaux de la Guamini coulaient sans murmurer comme une longue nappe d’huile qui glisse sur un plan de marbre. Oiseaux, quadrupèdes et reptiles se reposaient des fatigues du jour, et un silence de désert s’étendait sur l’immense territoire des pampas.
     
       Glenarvan, Robert et Thalcave avaient subi la loi commune. Allongés sur l’épaisse couche de luzerne, ils dormaient d’un profond sommeil. Les chevaux, accablés de lassitude, s’étaient couchés à terre; seul, Thaouka, en vrai cheval de sang, dormait debout, les quatre jambes posées d’aplomb, fier au repos comme à l’action, et prêt à s’élancer au moindre signe de son maître. Un calme complet régnait à l’intérieur de l’enceinte, et les charbons du foyer nocturne, s’éteignant peu à peu, jetaient leurs dernières lueurs dans la silencieuse obscurité.
     
       Cependant, vers dix heures environ, après un assez court sommeil, l’indien se réveilla. Ses yeux devinrent fixes sous ses sourcils abaissés, et son oreille se tendit vers la plaine. Il cherchait évidemment à surprendre quelque son imperceptible.
     
       Bientôt une vague inquiétude apparut sur sa figure, si impassible qu’elle fût d’habitude.
     
       Avait-il senti l’approche d’indiens rôdeurs, ou la venue des jaguars, des tigres d’eau et autres bêtes redoutables, qui ne sont pas rares dans le voisinage des rivières? Cette dernière hypothèse, sans doute, lui parut plausible, car il jeta un rapide regard sur les matières combustibles entassées dans l’enceinte, et son inquiétude s’accrut encore.
     
       En effet, toute cette litière sèche d’alfafares
     devait se consumer vite et ne pouvait arrêter longtemps des animaux audacieux.
     
       Dans cette conjoncture, Thalcave n’avait qu’à attendre les événements, et il attendit, à demi couché, la tête reposant sur les mains, les coudes appuyés aux genoux, l’œil immobile, dans la posture d’un homme qu’une anxiété subite vient d’arracher au sommeil.
     
       Une heure se passa. Tout autre que Thalcave, rassuré par le silence extérieur, se fût rejeté sur sa couche. Mais où un étranger n’eût rien soupçonné, les sens surexcités et l’instinct naturel de l’indien pressentaient quelque danger prochain.
     
       Pendant qu’il écoutait et épiait, Thaouka fit entendre un hennissement sourd; ses naseaux s’allongèrent vers l’entrée de la
     ramada. Le patagon se redressa soudain.
     
       «Thaouka a senti quelque ennemi», dit-il.
     
       Il se leva et vint examiner attentivement la plaine.
     
       Le silence y régnait encore, mais non la tranquillité. Thalcave entrevit des ombres se mouvant sans bruit à travers les touffes de
     curra-mammel. Çà et là étincelaient des points lumineux, qui se croisaient dans tous les sens, s’éteignaient et se rallumaient tour à tour. On eût dit une danse de falots fantastiques sur le miroir d’une immense lagune. Quelque étranger eût pris sans doute ces étincelles volantes pour des lampyres qui brillent, la nuit venue, en maint endroit des régions pampéennes, mais Thalcave ne s’y trompa pas; il comprit à quels ennemis il avait affaire; il arma sa carabine, et vint se placer en observation près des premiers poteaux de l’enceinte.
     
       Il n’attendit pas longtemps. Un cri étrange, un mélange d’aboiements et de hurlements retentit dans la pampa. La détonation de la carabine lui répondit, et fut suivie de cent clameurs épouvantables.
     
       Glenarvan et Robert, subitement réveillés, se relevèrent.
     
       «Qu’y a-t-il? demanda le jeune Grant.
     
       – Des indiens? dit Glenarvan.
     
       – Non, répondit Thalcave, des «aguaras.»
     
       Robert regarda Glenarvan.
     
       «Des
     aguaras? dit-il.
     
       – Oui, répondit Glenarvan, les loups rouges de la pampa.»
     
       Tous deux saisirent leurs armes et rejoignirent l’indien. Celui-ci leur montra la plaine, d’où s’élevait un formidable concert de hurlements.
     
       Robert fit involontairement un pas en arrière.
     
       «Tu n’as pas peur des loups, mon garçon? Lui dit Glenarvan.
     
       – Non,
     mylord, répondit Robert d’une voix ferme. Auprès de vous, d’ailleurs, je n’ai peur de rien.
     
       – Tant mieux. Ces
     aguaras sont des bêtes assez peu redoutables, et, n’était leur nombre, je ne m’en préoccuperais même pas.
     
       – Qu’importe! répondit Robert. Nous sommes bien armés, qu’ils y viennent!
     
       – Et ils seront bien reçus!»
     
       En parlant ainsi, Glenarvan voulait rassurer l’enfant; mais il ne songeait pas sans une secrète terreur à cette légion de carnassiers déchaînés dans la nuit. Peut-être étaient-ils là par centaines, et trois hommes, si bien armés qu’ils fussent, ne pouvaient lutter avec avantage contre un tel nombre d’animaux.
     
       Lorsque le patagon prononça le mot «aguara», Glenarvan reconnut aussitôt le nom donné au loup rouge par les indiens de la pampa. Ce carnassier, le «canis-jubatus» des naturalistes, a la taille d’un grand chien et la tête d’un renard; son pelage est rouge cannelle, et sur son dos flotte une crinière noire qui lui court tout le long de l’échine. Cet animal est très leste et très vigoureux; il habite généralement les endroits marécageux et poursuit à la nage les bêtes aquatiques; la nuit le chasse de sa tanière, où il dort pendant le jour; on le redoute particulièrement dans les estancias où s’élèvent les troupeaux, car, pour peu que la faim l’aiguillonne, il s’en prend au gros bétail et commet des ravages considérables. Isolé, l’aguara n’est pas à craindre; mais il en est autrement d’un grand nombre de ces animaux affamés, et mieux vaudrait avoir affaire à quelque couguar ou jaguar que l’on peut attaquer face à face.
     
       Or, aux hurlements dont retentissait la pampa, à la multitude des ombres qui bondissaient dans la plaine, Glenarvan ne pouvait se méprendre sur la quantité de loups rouges rassemblés au bord de la Guamini; ces animaux avaient senti là une proie sûre, chair de cheval ou chair humaine, et nul d’entre eux ne regagnerait son gîte sans en avoir eu sa part. La situation était donc très alarmante.
     
       Cependant le cercle des loups se restreignit peu à peu. Les chevaux réveillés donnèrent des signes de la plus vive terreur. Seul, Thaouka frappait du pied, cherchant à rompre son licol et prêt à s’élancer au dehors. Son maître ne parvenait à le calmer qu’en faisant entendre un sifflement continu.
     
       Glenarvan et Robert s’étaient postés de manière à défendre l’entrée de la
     ramada. Leurs carabines armées, ils allaient faire feu sur le premier rang des aguaras, quand Thalcave releva de la main leur arme déjà mise en joue.
     
       «Que veut Thalcave? dit Robert.
     
       – Il nous défend de tirer! répondit Glenarvan.
     
       – Pourquoi?
     
       – Peut-être ne juge-t-il pas le moment opportun!»
     
       Ce n’était pas ce motif qui faisait agir l’indien, mais une raison plus grave, et Glenarvan la comprit, quand Thalcave, soulevant sa poudrière et la retournant, montra qu’elle était à peu près vide.
     
       «Eh bien? dit Robert.
     
       – Eh bien, il faut ménager nos munitions. Notre chasse aujourd’hui nous a coûté cher, et nous sommes à court de plomb et de poudre. Il ne nous reste pas vingt coups à tirer!»
     
       L’enfant ne répondit rien.
     
       «Tu n’as pas peur, Robert?
     
       – Non,
     mylord.
     
       – Bien, mon garçon.»
     
       En ce moment, une nouvelle détonation retentit.
     
       Thalcave avait jeté à terre un ennemi trop audacieux; les loups, qui s’avançaient en rangs pressés, reculèrent et se massèrent à cent pas de l’enceinte.
     
       Aussitôt, Glenarvan, sur un signe de l’indien, prit sa place; celui-ci, ramassant la litière, les herbes, en un mot toutes les matières combustibles, les entassa à l’entrée de la
     ramada, et y jeta un charbon encore incandescent.
     
       Bientôt un rideau de flammes se tendit sur le fond noir du ciel, et, à travers ses déchirures, la plaine se montra vivement éclairée par de grands reflets mobiles. Glenarvan put juger alors de l’innombrable quantité d’animaux auxquels il fallait résister. Jamais tant de loups ne s’étaient vus ensemble, ni si excités par la convoitise. La barrière de feu que venait de leur opposer Thalcave avait redoublé leur colère en les arrêtant net.
     
       Quelques-uns, cependant, s’avancèrent jusqu’au brasier même, et s’y brûlèrent les pattes.
     
       De temps à autre, il fallait un nouveau coup de fusil pour arrêter cette horde hurlante, et, au bout d’une heure, une quinzaine de cadavres jonchaient déjà la prairie.
     
       Les assiégés se trouvaient alors dans une situation relativement moins dangereuse; tant que dureraient les munitions, tant que la barrière de feu se dresserait à l’entrée de la
     ramada, l’envahissement n’était pas à craindre. Mais après, que faire, quand tous ces moyens de repousser la bande de loups manqueraient à la fois?
     
       Glenarvan regarda Robert et sentit son cœur se gonfler. Il s’oublia, lui, pour ne songer qu’à ce pauvre enfant qui montrait un courage au-dessus de son âge. Robert était pâle, mais sa main n’abandonnait pas son arme, et il attendait de pied ferme l’assaut des loups irrités.
     
       Cependant Glenarvan, après avoir froidement envisagé la situation, résolut d’en finir.
     
       «Dans une heure, dit-il, nous n’aurons plus ni poudre, ni plomb, ni feu. Eh bien, il ne faut pas attendre à ce moment pour prendre un parti.»
     
       Il retourna donc vers Thalcave, et rassemblant les quelques mots d’espagnol que lui fournit sa mémoire, il commença avec l’indien une conversation souvent interrompue par les coups de feu.
     
       Ce ne fut pas sans peine que ces deux hommes parvinrent à se comprendre. Glenarvan, fort heureusement, connaissait les mœurs du loup rouge. Sans cette circonstance, il n’aurait su interpréter les mots et les gestes du patagon.
     
       Néanmoins, un quart d’heure se passa avant qu’il pût transmettre à Robert la réponse de Thalcave.
     
       Glenarvan avait interrogé l’indien sur leur situation presque désespérée.
     
       «Et qu’a-t-il répondu? demanda Robert Grant.
     
       – Il a dit que, coûte que coûte, il fallait tenir jusqu’au lever du jour. L’aguara ne sort que la nuit, et, le matin venu, il rentre dans son repaire. C’est le loup des ténèbres, une bête lâche qui a peur du grand jour, un hibou à quatre pattes!
     
       – Eh bien, défendons-nous jusqu’au jour!
     
       – Oui, mon garçon, et à coups de couteau, quand nous ne pourrons plus le faire à coups de fusil.»
     
       Déjà Thalcave avait donné l’exemple, et lorsqu’un loup s’approchait du brasier, le long bras armé du patagon traversait la flamme et en ressortait rouge de sang.
     
       Cependant les moyens de défense allaient manquer.
     
       Vers deux heures du matin, Thalcave jetait dans le brasier la dernière brassée de combustible, et il ne restait plus aux assiégés que cinq coups à tirer.
     
       Glenarvan porta autour de lui un regard douloureux.
     
       Il songea à cet enfant qui était là, à ses compagnons, à tous ceux qu’il aimait. Robert ne disait rien. Peut-être le danger n’apparaissait-il pas imminent à sa confiante imagination. Mais Glenarvan y pensait pour lui, et se représentait cette perspective horrible, maintenant inévitable, d’être dévoré vivant! Il ne fut pas maître de son émotion; il attira l’enfant sur sa poitrine, il le serra contre son cœur, il colla ses lèvres à son front, tandis que des larmes involontaires coulaient de ses yeux.
     
       Robert le regarda en souriant.
     
       «Je n’ai pas peur! dit-il.
     
       – Non! mon enfant, non, répondit Glenarvan, et tu as raison. Dans deux heures, le jour viendra, et nous serons sauvés! – bien, Thalcave, bien, mon brave patagon!» s’écria-t-il au moment où l’indien tuait à coups de crosse deux énormes bêtes qui tentaient de franchir la barrière ardente.
     
       Mais, en ce moment, la lueur mourante du foyer lui montra la bande des
     aguaras qui marchait en rangs pressés à l’assaut de la ramada.
     
       Le dénoûment de ce drame sanglant approchait; le feu tombait peu à peu, faute de combustible; la flamme baissait; la plaine, éclairée jusqu’alors, rentrait dans l’ombre, et dans l’ombre aussi reparaissaient les yeux phosphorescents des loups rouges. Encore quelques minutes, et toute la horde se précipiterait dans l’enceinte.
     
       Thalcave déchargea pour la dernière fois sa carabine, jeta un ennemi de plus à terre, et, ses munitions épuisées, il se croisa les bras. Sa tête s’inclina sur sa poitrine. Il parut méditer silencieusement. Cherchait-il donc quelque moyen hardi, impossible, insensé, de repousser cette troupe furieuse? Glenarvan n’osait l’interroger.
     
       En ce moment, un changement se produisit dans l’attaque des loups. Ils semblèrent s’éloigner, et leurs hurlements, si assourdissants jusqu’alors, cessèrent subitement. Un morne silence s’étendit sur la plaine.
     
       «Ils s’en vont! dit Robert.
     
       – Peut-être», répondit Glenarvan, qui prêta l’oreille aux bruits du dehors.
     
       Mais Thalcave, devinant sa pensée, secoua la tête.
     
       Il savait bien que les animaux n’abandonneraient pas une proie assurée, tant que le jour ne les aurait pas ramenés à leurs sombres tanières.
     
       Cependant la tactique de l’ennemi s’était évidemment modifiée.
     
       Il n’essayait plus de forcer l’entrée de la
     ramada, mais ses nouvelles manœuvres allaient créer un danger plus pressant encore. Les aguaras, renonçant à pénétrer par cette entrée que défendaient obstinément le fer et le feu, tournèrent la ramada, et d’un commun accord ils cherchèrent à l’assaillir par le côté opposé.
     
       Bientôt on entendit leurs griffes s’incruster dans le bois à demi pourri. Entre les poteaux ébranlés passaient déjà des pattes vigoureuses, des gueules sanglantes. Les chevaux, effarés, rompant leur licol, couraient dans l’enceinte, pris d’une terreur folle. Glenarvan saisit entre ses bras le jeune enfant, afin de le défendre jusqu’à la dernière extrémité. Peut-être même, tentant une fuite impossible, allait-il s’élancer au dehors, quand ses regards se portèrent sur l’indien.
     
       Thalcave, après avoir tourné comme une bête fauve dans la
     ramada, s’était brusquement rapproché de son cheval qui frémissait d’impatience, et il commença à le seller avec soin, n’oubliant ni une courroie, ni un ardillon. Il ne semblait plus s’inquiéter des hurlements qui redoublaient alors. Glenarvan le regardait faire avec une sinistre épouvante.
     
       «Il nous abandonne! s’écria-t-il, en voyant Thalcave rassembler ses guides, comme un cavalier qui va se mettre en selle.
     
       – Lui! Jamais!» dit Robert.
     
       Et en effet, l’indien allait tenter, non d’abandonner ses amis, mais de les sauver en se sacrifiant pour eux.
     
       Thaouka était prêt; il mordait son mors; il bondissait; ses yeux, pleins d’un feu superbe, jetaient des éclairs; il avait compris son maître.
     
       Glenarvan, au moment où l’indien saisissait la crinière de son cheval, lui prit le bras d’une main convulsive.
     
       «Tu pars? dit-il en montrant la plaine libre alors.
     
       – Oui», fit l’indien, qui comprit le geste de son compagnon.
     
       Puis il ajouta quelques mots espagnols qui signifiaient:
     
       «Thaouka! Bon cheval. Rapide. Entraînera les loups à sa suite.
     
       – Ah! Thalcave! s’écria Glenarvan.
     
       – Vite! Vite!» répondit l’indien, pendant que Glenarvan disait à Robert d’une voix brisée par l’émotion:
     
       «Robert! Mon enfant! Tu l’entends! Il veut se dévouer pour nous! Il veut s’élancer dans la pampa, et détourner la rage des loups en l’attirant sur lui!
     
       – Ami Thalcave, répondit Robert en se jetant aux pieds du patagon, ami Thalcave, ne nous quitte pas!
     
       – Non! dit Glenarvan, il ne nous quittera pas.»
     
       Et se tournant vers l’indien:
     
       «Partons ensemble, dit-il, en montrant les chevaux épouvantés et serrés contre les poteaux.
     
       – Non, fit l’indien, qui ne se méprit pas sur le sens de ces paroles. Mauvaises bêtes. Effrayées. Thaouka. Bon cheval.
     
       – Eh bien soit! dit Glenarvan, Thalcave ne te quittera pas, Robert! Il m’apprend ce que j’ai à faire! à moi de partir! à lui de rester près de toi.»
     
       Puis, saisissant la bride de Thaouka:
     
       «Ce sera moi, dit-il, qui partirai!
     
       – Non, répondit tranquillement le patagon.
     
       – Moi, te dis-je, s’écria Glenarvan, en lui arrachant la bride des mains, ce sera moi! Sauve cet enfant! Je te le confie, Thalcave!»
     
       Cependant Thalcave résistait. Cette discussion se prolongeait, et le danger croissait de seconde en seconde. Déjà les pieux rongés cédaient aux dents et aux griffes des loups. Ni Glenarvan ni Thalcave ne paraissaient vouloir céder. L’indien avait entraîné Glenarvan vers l’entrée de l’enceinte; il lui montrait la plaine libre de loups; dans son langage animé il lui faisait comprendre qu’il ne fallait pas perdre un instant; que le danger, si la manœuvre ne réussissait pas, serait plus grand pour ceux qui restaient; enfin que seul il connaissait assez Thaouka pour employer au salut commun ses merveilleuses qualités de légèreté et de vitesse. Glenarvan, aveuglé, s’entêtait et voulait se dévouer, quand soudain il fut repoussé violemment. Thaouka bondissait; il se dressait sur ses pieds de derrière, et tout d’un coup, emporté, il franchit la barrière de feu et la lisière de cadavres, tandis qu’une voix d’enfant s’écriait:» Dieu vous sauve,
     mylord!»
     
       Et c’est à peine si Glenarvan et Thalcave eurent le temps d’apercevoir Robert qui, cramponné à la crinière de Thaouka, disparaissait dans les ténèbres.
     
       «Robert! Malheureux!» s’écria Glenarvan.
     
       Mais ces paroles, l’indien lui-même ne put les entendre. Un hurlement épouvantable éclata. Les loups rouges, lancés sur les traces du cheval, s’enfuyaient dans l’ouest avec une fantastique rapidité.
     
       Thalcave et Glenarvan se précipitèrent hors de la
     ramada. Déjà la plaine avait repris sa tranquillité, et c’est à peine s’ils purent entrevoir une ligne mouvante qui ondulait au loin dans les ombres de la nuit.
     
       Glenarvan tomba sur le sol, accablé, désespéré, joignant les mains. Il regarda Thalcave. L’indien souriait avec son calme accoutumé.
     
       «Thaouka. Bon cheval! Enfant brave! Il se sauvera! répétait-il en approuvant d’un signe de la tête.
     
       – Et s’il tombe? dit Glenarvan.
     
       – Il ne tombera pas!»
     
       Malgré la confiance de Thalcave, la nuit s’acheva pour le pauvre lord dans d’affreuses angoisses. Il voulait courir à la recherche de Robert; mais l’indien l’arrêta; il lui fit comprendre que les chevaux ne pouvaient le rejoindre, que Thaouka avait dû distancer ses ennemis, qu’on ne pourrait le retrouver dans les ténèbres, et qu’il fallait attendre le jour pour s’élancer sur les traces de Robert.
     
       À quatre heures du matin, l’aube commença à poindre.
     
       Le moment de partir était arrivé.
     
       «En route», dit l’indien.
     
       Glenarvan ne répondit pas, mais il sauta sur le cheval de Robert. Bientôt les deux cavaliers galopaient vers l’ouest, remontant la ligne droite dont leurs compagnons ne devaient pas s’écarter. Pendant une heure, ils allèrent ainsi à une vitesse prodigieuse, cherchant Robert des yeux, craignant à chaque pas de rencontrer son cadavre ensanglanté. Glenarvan déchirait les flancs de son cheval sous l’éperon.
     
       Enfin des coups de fusil se firent entendre, des détonations régulièrement espacées comme un signal de reconnaissance.
     
       «Ce sont eux», s’écria Glenarvan.
     
       Thalcave et lui communiquèrent à leurs chevaux une allure plus rapide encore, et, quelques instants après, ils rejoignirent le détachement conduit par Paganel. Un cri s’échappa de la poitrine de Glenarvan. Robert était là, vivant, bien vivant, porté par le superbe Thaouka, qui hennit de plaisir en revoyant son maître.
     
       «Ah! Mon enfant! Mon enfant!» s’écria Glenarvan, avec une indicible expression de tendresse.
     
       Et Robert et lui, mettant pied à terre, se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis, ce fut au tour de l’indien de serrer sur sa poitrine le courageux fils du capitaine Grant.
     
       «Il vit! Il vit! s’écriait Glenarvan.
     
       – Oui! répondit Robert, et grâce à Thaouka!»
     
       L’indien n’avait pas attendu cette parole de reconnaissance pour remercier son cheval, et, en ce moment, il lui parlait, il l’embrassait, comme si un sang humain eût coulé dans les veines du fier animal.
     
       Puis, se retournant vers Paganel, il lui montra le jeune Robert:
     
       «Un brave!» dit-il.
     
       Cependant, Glenarvan disait à Robert en l’entourant de ses bras:
     
       «Pourquoi, mon fils, pourquoi n’as-tu pas laissé Thalcave ou moi tenter cette dernière chance de te sauver?
     
       – Mylord, répondit l’enfant avec l’accent de la plus vive reconnaissance, n’était-ce pas à moi de me dévouer? Thalcave m’a déjà sauvé la vie! Et vous, vous allez sauver mon père.»

    Chapitre XX Les Plaines Argentines

       Après les premiers épanchements du retour, Paganel, Austin, Wilson, Mulrady, tous ceux qui étaient restés en arrière, sauf peut-être le major Mac Nabbs, s’aperçurent d’une chose, c’est qu’ils mouraient de soif. Fort heureusement, la Guamini coulait à peu de distance. On se remit donc en route, et à sept heures du matin la petite troupe arriva près de l’enceinte. À voir ses abords jonchés des cadavres des loups, il fut facile de comprendre la violence de l’attaque et la vigueur de la défense.
     
       Bientôt les voyageurs, abondamment rafraîchis, se livrèrent à un déjeuner phénoménal dans l’enceinte de la
     ramada. Les filets de nandou furent déclarés excellents, et le tatou, rôti dans sa carapace, un mets délicieux.
     
       «En manger raisonnablement, dit Paganel, ce serait de l’ingratitude envers la providence, il faut en manger trop.»
     
       Et il en mangea trop, et ne s’en porta pas plus mal, grâce à l’eau limpide de la Guamini, qui lui parut posséder des qualités digestives d’une grande supériorité.
     
       À dix heures du matin, Glenarvan, ne voulant pas renouveler les fautes d’Annibal à Capoue, donna le signal du départ. Les outres de cuir furent remplies d’eau, et l’on partit. Les chevaux bien restaurés montrèrent beaucoup d’ardeur, et, presque tout le temps, ils se maintinrent à l’allure du petit galop de chasse. Le pays plus humide devenait aussi plus fertile, mais toujours désert. Nul incident ne se produisit pendant les journées du 2 et du 3 novembre, et le soir, les voyageurs, rompus déjà aux fatigues des longues marches, campèrent à la limite des pampas, sur les frontières de la province de Buenos-Ayres. Ils avaient quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre; ainsi donc, en vingt-deux jours, quatre cent cinquante milles, c’est-à-dire près des deux tiers du chemin, se trouvaient heureusement franchis.
     
       Le lendemain matin, on dépassa la ligne conventionnelle qui sépare les plaines argentines de la région des pampas. C’est là que Thalcave espérait rencontrer les caciques aux mains desquels il ne doutait pas de trouver Harry Grant et ses deux compagnons d’esclavage.
     
       Des quatorze provinces qui composent la république argentine, celle de Buenos-Ayres est à la fois la plus vaste et la plus peuplée. Sa frontière confine aux territoires indiens du sud, entre le soixante-quatrième et le soixante-cinquième degré.
     
       Son territoire est étonnamment fertile. Un climat particulièrement salubre règne sur cette plaine couverte de graminées et de plantes arborescentes légumineuses, qui présente une horizontalité presque parfaite jusqu’au pied des sierras Tandil et Tapalquem.
     
       Depuis qu’ils avaient quitté la Guamini, les voyageurs constataient, non sans grande satisfaction, une amélioration notable dans la température. Sa moyenne ne dépassait pas dix-sept degrés centigrades, grâce aux vents violents et froids de la Patagonie qui agitent incessamment les ondes atmosphériques. Bêtes et gens n’avaient donc aucun motif de se plaindre, après avoir tant souffert de la sécheresse et de la chaleur. On s’avançait avec ardeur et confiance. Mais, quoi qu’en eût dit Thalcave, le pays semblait être entièrement inhabité, ou, pour employer un mot plus juste, «déshabité.»
     
       Souvent la ligne de l’est côtoya ou coupa des petites lagunes, faites tantôt d’eaux douces, tantôt d’eaux saumâtres.
     
       Sur les bords et à l’abri des buissons sautillaient de légers roitelets et chantaient de joyeuses alouettes, en compagnie des «tangaras», ces rivaux en couleurs des colibris étincelants. Ces jolis oiseaux battaient gaiement de l’aile sans prendre garde aux étourneaux militaires qui paradaient sur les berges avec leurs épaulettes et leurs poitrines rouges. Aux buissons épineux se balançait, comme un hamac de créole, le nid mobile des «annubis», et sur le rivage des lagunes, de magnifiques flamants, marchant en troupe régulière, déployaient au vent leurs ailes couleur de feu. On apercevait leurs nids groupés par milliers, en forme de cônes tronqués d’un pied de haut, qui formaient comme une petite ville. Les flamants ne se dérangeaient pas trop à l’approche des voyageurs. Ce qui ne fit pas le compte du savant Paganel.
     
       «Depuis longtemps, dit-il au major, je suis curieux de voir voler un flamant.
     
       – Bon! dit le major.
     
       – Or, puisque j’en trouve l’occasion, j’en profite.
     
       – Profitez-en, Paganel.
     
       – Venez avec moi, major. Viens aussi, Robert. J’ai besoin de témoins.»
     
       Et Paganel, laissant ses compagnons marcher en avant, se dirigea, suivi de Robert Grant et du major, vers la troupe des phénicoptères.
     
       Arrivé à bonne portée, il tira un coup de fusil à poudre, car il n’aurait pas versé inutilement le sang d’un oiseau, et tous les flamants de s’envoler d’un commun accord, pendant que Paganel les observait attentivement à travers ses lunettes.
     
       «Eh bien, dit-il au major quand la troupe eut disparu, les avez-vous vus voler?
     
       – Oui certes, répondit Mac Nabbs, et, à moins d’être aveugle, on ne pouvait faire moins.
     
       – Avez-vous trouvé qu’en volant ils ressemblaient à des flèches empennées?
     
       – Pas le moins du monde.
     
       – Pas du tout, ajouta Robert.
     
       – J’en étais sûr! reprit le savant d’un air de satisfaction. Cela n’a pas empêché le plus orgueilleux des gens modestes, mon illustre compatriote Chateaubriand, d’avoir fait cette comparaison inexacte entre les flamants et les flèches! Ah! Robert, la comparaison, vois-tu bien, c’est la plus dangereuse figure de rhétorique que je connaisse. Défie-t’en toute la vie, et ne l’emploie qu’à la dernière extrémité.
     
       – Ainsi vous êtes satisfait de votre expérience? dit le major.
     
       – Enchanté.
     
       – Et moi aussi; mais pressons nos chevaux, car votre illustre Chateaubriand nous a mis d’un mille en arrière.»
     
       Lorsqu’il eut rejoint ses compagnons, Paganel trouva Glenarvan en grande conversation avec l’indien qu’il ne semblait pas comprendre. Thalcave s’était souvent arrêté pour observer l’horizon, et chaque fois son visage avait exprimé un assez vif étonnement. Glenarvan, ne voyant pas auprès de lui son interprète ordinaire, avait essayé, mais en vain, d’interroger l’indien. Aussi, du plus loin qu’il aperçut le savant, il lui cria:
     
       «Arrivez donc, ami Paganel, Thalcave et moi, nous ne parvenons guère à nous entendre!»
     
       Paganel s’entretint pendant quelques minutes avec le patagon, et se retournant vers Glenarvan:
     
       «Thalcave, lui dit-il, s’étonne d’un fait qui est véritablement bizarre.
     
       – Lequel?
     
       – C’est de ne rencontrer ni indiens ni traces d’indiens dans ces plaines, qui sont ordinairement sillonnées de leurs bandes, soit qu’ils chassent devant eux le bétail volé aux estancias, soit qu’ils aillent jusqu’aux Andes vendre leurs tapis de
     zorillo et leurs fouets en cuir tressé.
     
       – Et à quoi Thalcave attribue-t-il cet abandon?
     
       – Il ne saurait le dire; il s’en étonne, voilà tout.
     
       – Mais quels indiens comptait-il trouver dans cette partie des pampas?
     
       – Précisément ceux qui ont eu des prisonniers étrangers entre leurs mains, ces indigènes que commandent les caciques Calfoucoura, Catriel ou Yanchetruz.
     
       – Quels sont ces gens-là?
     
       – Des chefs de bandes qui étaient tout-puissants il y a une trentaine d’années, avant qu’ils eussent été rejetés au delà des sierras. Depuis cette époque, ils se sont soumis autant qu’un indien peut se soumettre, et ils battent la plaine de la Pampasie aussi bien que la province de Buenos-Ayres. Je m’étonne donc avec Thalcave de ne pas rencontrer leurs traces dans un pays où ils font généralement le métier de
     salteadores.
     
       – Mais alors, demanda Glenarvan, quel parti devons-nous prendre?
     
       – Je vais le savoir», répondit Paganel.
     
       Et après quelques instants de conversation avec Thalcave, il dit:
     
       «Voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut continuer notre route à l’est jusqu’au fort indépendance, – c’est notre chemin, – et là, si nous n’avons pas de nouvelles du capitaine Grant, nous saurons du moins ce que sont devenus les indiens de la plaine argentine.
     
       – Ce fort indépendance est-il éloigné? répondit Glenarvan.
     
       – Non, il est situé dans la sierra Tandil, à une soixantaine de milles.
     
       – Et nous y arriverons?…
     
       – Après-demain soir.»
     
       Glenarvan fut assez déconcerté de cet incident. Ne pas trouver un indien dans les pampas, c’était à quoi on se fût le moins attendu. Il y en a trop ordinairement. Il fallait donc qu’une circonstance toute spéciale les eût écartés. Mais, chose grave surtout, si Harry Grant était prisonnier de l’une de ces tribus, il avait été entraîné dans le nord ou dans le sud? Ce doute ne laissa pas d’inquiéter Glenarvan. Il s’agissait de conserver à tout prix la piste du capitaine. Enfin, le mieux était de suivre l’avis de Thalcave et d’atteindre le village de Tandil. Là, du moins, on trouverait à qui parler.
     
       Vers quatre heures du soir, une colline, qui pouvait passer pour une montagne dans un pays si plat, fut signalée à l’horizon. C’était la sierra Tapalquem, au pied de laquelle les voyageurs campèrent la nuit suivante. Le passage de cette sierra se fit le lendemain le plus facilement du monde. On suivait des ondulations sablonneuses d’un terrain à pentes douces. Une pareille sierra ne pouvait être prise au sérieux par des gens qui avaient franchi la cordillère des Andes, et les chevaux ralentirent à peine leur rapide allure.
     
       À midi, on dépassait le fort abandonné de Tapalquem, premier anneau de cette chaîne de fortins tendue sur la lisière du sud contre les indigènes pillards. Mais d’indiens, on n’en rencontra pas l’ombre, à la surprise croissante de Thalcave. Cependant, vers le milieu du jour, trois coureurs des plaines, bien montés et bien armés, observèrent un instant la petite troupe; mais ils ne se laissèrent pas approcher, et s’enfuirent avec une incroyable rapidité. Glenarvan était furieux.
     
       «Des gauchos», dit le patagon, en donnant à ces indigènes la dénomination qui avait amené une discussion entre le major et Paganel.
     
       «Ah! Des gauchos, répondit Mac Nabbs. Eh bien, Paganel, le vent du nord ne souffle pas aujourd’hui. Qu’est-ce que vous pensez de ces animaux-là?
     
       – Je pense qu’ils ont l’air de fameux bandits, répondit Paganel.
     
       – Et de là à en être, mon cher savant?
     
       – Il n’y a qu’un pas, mon cher major!»
     
       L’aveu de Paganel fut suivi d’un rire général qui ne le déconcerta point, et il fit même, à l’occasion de ces indiens, une très curieuse observation.
     
       «J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’arabe la bouche a une rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est tout le contraire. Ces gens-là ont l’œil particulièrement méchant.»
     
       Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour caractériser la race indienne.
     
       Cependant, d’après les ordres de Thalcave, on marchait en peloton serré; quelque désert que fût le pays, il fallait se défier des surprises; mais la précaution fut inutile, et le soir même on campait dans une vaste
     tolderia abandonnée, où le cacique Catriel réunissait ordinairement ses bandes d’indigènes. À l’inspection du terrain, au défaut de traces récentes, le patagon reconnut que la tolderia n’avait pas été occupée depuis longtemps.
     
       Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se retrouvaient dans la plaine: les premières estancias qui avoisinent la sierra Tandil furent aperçues; mais Thalcave résolut de ne pas s’y arrêter et de marcher droit au fort indépendance, où il voulait se renseigner, particulièrement sur la situation singulière de ce pays abandonné.
     
       Les arbres, si rares, depuis la cordillère, reparurent alors, la plupart plantés après l’arrivée des européens sur le territoire américain. Il y avait là des
     azedarachs, des pêchers, des peupliers, des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls, vite et bien. Ils entouraient généralement les «corrales», vastes enceintes à bétail garnies de pieux. Là paissaient et s’engraissaient par milliers bœufs, moutons, vaches et chevaux, marqués au fer chaud de l’estampille du maître, tandis que de grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux alentours. Le sol un peu salin qui s’étend au pied des montagnes convient admirablement aux troupeaux et produit un fourrage excellent. On le choisit donc de préférence pour l’établissement des estancias, qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous leurs ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.
     
       Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs troupeaux sont aussi nombreux, plus nombreux peut-être, que ceux dont s’emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la famille manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa ont tout du grossier marchand de bœufs, rien du patriarche des temps bibliques.
     
       C’est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce sujet, il se livra à une discussion anthropologique pleine d’intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à intéresser le major, qui ne s’en cacha point.
     
       Paganel eut aussi l’occasion de faire observer un curieux effet de mirage très commun dans ces plaines horizontales: les estancias, de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les saules de leur lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l’illusion était si parfaite que l’œil ne pouvait s’y habituer.
     
       Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra plusieurs estancias, et aussi un ou deux saladeros.
     
       C’est là que le bétail, après avoir été engraissé au milieu de succulents pâturages, vient tendre la gorge au couteau du boucher. Le saladero, ainsi que son nom l’indique, est l’endroit où se salent les viandes. C’est à la fin du printemps que commencent ces travaux répugnants. Les «saladeros» vont alors chercher les animaux au corral; ils les saisissent avec le
     lazo, qu’ils manient habilement, et les conduisent au saladero; là, bœufs, taureaux, vaches, moutons sont abattus par centaines, écorchés et décharnés. Mais souvent les taureaux ne se laissent pas prendre sans résistance.
     
       L’écorcheur se transforme alors en toréador, et ce métier périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le dire, une férocité peu communes. En somme, cette boucherie présente un affreux spectacle. Rien de repoussant comme les environs d’un saladero; de ces enceintes horribles s’échappent, avec une atmosphère chargée d’émanations fétides, des cris féroces d’écorcheurs, des aboiements sinistres de chiens, des hurlements prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus et les auras, grands vautours de la plaine argentine, venus par milliers de vingt lieues à la ronde, disputent aux bouchers les débris encore palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment les saladeros étaient muets, paisibles et inhabités.
     
       L’heure de ces immenses tueries n’avait pas encore sonné.
     
       Thalcave pressait la marche; il voulait arriver le soir même au fort indépendance; les chevaux, excités par leurs maîtres et suivant l’exemple de Thaouka, volaient à travers les hautes graminées du sol. On rencontra plusieurs fermes crénelées et défendues par des fossés profonds; la maison principale était pourvue d’une terrasse du haut de laquelle les habitants, organisés militairement, peuvent faire le coup de fusil avec les pillards de la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les renseignements qu’il cherchait, mais le plus sûr était d’arriver au village de Tandil. On ne s’arrêta pas. On passa à gué le
     rio de los Huesos, et, quelques milles plus loin, le Chapaléofu. Bientôt la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le talus gazonné de ses premières pentes, et, une heure après, le village apparut au fond d’une gorge étroite, dominée par les murs crénelés du fort indépendance.

    Chapitre XXI Le Fort Indépendance

       La sierra Tandil est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de la mer; c’est une chaîne primordiale, c’est-à-dire antérieure à toute création organique et métamorphique, en ce sens que sa texture et sa composition se sont peu à peu modifiées sous l’influence de la chaleur interne.
     
       Elle est formée d’une succession semi-circulaire de collines de gneiss couvertes de gazon. Le district de Tandil, auquel elle a donné son nom, comprend tout le sud de la province de Buenos-Ayres, et se délimite par un versant qui envoie vers le nord les
     rios nés sur ses pentes.
     
       Ce district renferme environ quatre mille habitants, et son chef-lieu est le village de Tandil, situé au pied des croupes septentrionales de la sierra, sous la protection du fort indépendance; sa position est assez heureuse sur l’important ruisseau du Chapaléofu. Particularité singulière et que ne pouvait ignorer Paganel, ce village est spécialement peuplé de basques français et de colons italiens. Ce fut en effet la France qui fonda les premiers établissements étrangers dans cette portion inférieure de la Plata. En 1828, le fort indépendance, destiné à protéger le pays contre les invasions réitérées des indiens, fut élevé par les soins du français Parchappe. Un savant de premier ordre le seconda dans cette entreprise, Alcide d’Orbigny, qui a le mieux connu, étudié et décrit tous les pays méridionaux de l’Amérique du sud.
     
       C’est un point assez important que ce village de Tandil. Au moyen de ses «galeras», grandes charrettes à bœufs très propres à suivre les routes de la plaine, il communique en douze jours avec Buenos-Ayres; de là un commerce assez actif:
     
       Le village envoie à la ville le bétail de ses estancias, les salaisons de ses saladeros, et les produits très curieux de l’industrie indienne, tels que les étoffes de coton, les tissus de laine, les ouvrages si recherchés des tresseurs de cuir, etc.
     
       Aussi Tandil, sans compter un certain nombre de maisons assez confortables, renferme-t-il des écoles et des églises, pour s’instruire dans ce monde et dans l’autre.
     
       Paganel, après avoir donné ces détails, ajouta que les renseignements ne pourraient manquer au village de Tandil; le fort, d’ailleurs, est toujours occupé par un détachement de troupes nationales. Glenarvan fit donc mettre les chevaux à l’écurie d’une «fonda» d’assez bonne apparence; puis Paganel, le major, Robert et lui, sous la conduite de Thalcave, se dirigèrent vers le fort indépendance. Après quelques minutes d’ascension sur une des croupes de la sierra, ils arrivèrent à la poterne, assez mal gardée par une sentinelle argentine. Ils passèrent sans difficulté, ce qui indiquait une grande incurie ou une extrême sécurité.
     
       Quelques soldats faisaient alors l’exercice sur l’esplanade du fort; mais le plus âgé de ces soldats avait vingt ans, et le plus jeune sept à peine. À vrai dire, c’était une douzaine d’enfants et de jeunes garçons, qui s’escrimaient assez proprement. Leur uniforme consistait en une chemise rayée, nouée à la taille par une ceinture de cuir; de pantalon, de culotte ou de kilt écossais, il n’était point question; la douceur de la température autorisait d’ailleurs la légèreté relative de ce costume. Et d’abord, Paganel eut bonne idée d’un gouvernement qui ne se ruinait pas en galons. Chacun de ces jeunes bambins portait un fusil à percussion et un sabre, le sabre trop long et le fusil trop lourd pour les petits.
     
       Tous avaient la figure basanée, et un certain air de famille. Le caporal instructeur qui les commandait leur ressemblait aussi. Ce devaient être, et c’étaient en effet, douze frères qui paradaient sous les ordres du treizième.
     
       Paganel ne s’en étonna pas; il connaissait sa statistique argentine, et savait que dans le pays la moyenne des enfants dépasse neuf par ménage; mais ce qui le surprit fort, ce fut de voir ces petits une précision parfaite les principaux mouvements de la charge en douze temps. Souvent même, les commandements du caporal se faisaient dans la langue maternelle du savant géographe.
     
       «Voilà qui est particulier», dit-il.
     
       Mais Glenarvan n’était pas venu au fort indépendance pour voir des bambins faire l’exercice, encore moins pour s’occuper de leur nationalité ou de leur origine. Il ne laissa donc pas à Paganel le temps de s’étonner davantage, et il le pria de demander le chef de la garnison. Paganel s’exécuta, et l’un des soldats argentins se dirigea vers une petite maison qui servait de caserne.
     
       Quelques instants après, le commandant parut en personne. C’était un homme de cinquante ans, vigoureux, l’air militaire, les moustaches rudes, la pommette des joues saillante, les cheveux grisonnants, l’œil impérieux, autant du moins qu’on en pouvait juger à travers les tourbillons de fumée qui s’échappaient de sa pipe à court tuyau. Sa démarche rappela fort à Paganel la tournure
     sui generis des vieux sous-officiers de son pays.
     
       Thalcave, s’adressant au commandant, lui présenta lord Glenarvan et ses compagnons. Pendant qu’il parlait, le commandant ne cessait de dévisager Paganel avec une persistance assez embarrassante.
     
       Le savant ne savait où le troupier voulait en venir, et il allait l’interroger, quand l’autre lui prit la main sans façon, et dit d’une voix joyeuse dans la langue du géographe:
     
       «Un français?
     
       – Oui! Un français! répondit Paganel.
     
       – Ah! Enchanté! Bienvenu! Bienvenu! Suis français aussi, répéta le commandant en secouant le bras du savant avec une vigueur inquiétante.
     
       – Un de vos amis? demanda le major à Paganel.
     
       – Parbleu! répondit celui-ci avec une certaine fierté, on a des amis dans les cinq parties du monde.»
     
       Et après avoir dégagé sa main, non sans peine, de l’étau vivant qui la broyait, il entra en conversation réglée avec le vigoureux commandant.
     
       Glenarvan aurait bien voulu placer un mot qui eût rapport à ses affaires, mais le militaire racontait son histoire, et il n’était pas d’humeur à s’arrêter en route. On voyait que ce brave homme avait quitté la France depuis longtemps; sa langue maternelle ne lui était plus familière, et il avait oublié sinon les mots, du moins la manière de les assembler. Il parlait à peu près comme un nègre des colonies françaises. En effet, et ainsi que ses visiteurs ne tardèrent pas à l’apprendre, le commandant du fort indépendance était un sergent français, ancien compagnon de Parchappe.
     
       Depuis la fondation du fort, en 1828, il ne l’avait plus quitté, et actuellement il le commandait avec l’agrément du gouvernement argentin. C’était un homme de cinquante ans, un basque; il se nommait Manuel Ipharaguerre. On voit que, s’il n’était pas espagnol, il l’avait échappé belle. Un an après son arrivée dans le pays, le sergent Manuel se fit naturaliser, prit du service dans l’armée argentine et épousa une brave indienne, qui nourrissait alors deux jumeaux de six mois. Deux garçons, bien entendu, car la digne compagne du sergent ne se serait pas permis de lui donner des filles. Manuel ne concevait pas d’autre état que l’état militaire, et il espérait bien, avec le temps et l’aide de Dieu, offrir à la république une compagnie de jeunes soldats tout entière.
     
       «Vous avez vu! dit-il. Charmants! Bons soldats. José! Juan! Miquele! Pepe! Pepe, sept ans! mâche déjà sa cartouche!»
     
       Pepe, s’entendant complimenter, rassembla ses deux petits pieds et présenta les armes avec une grâce parfaite.
     
       «Il ira bien! Ajouta le sergent. Un jour, colonel major ou brigadier général!»
     
       Le sergent Manuel se montrait si enchanté qu’il n’y avait à le contredire ni sur la supériorité du métier des armes, ni sur l’avenir réservé à sa belliqueuse progéniture. Il était heureux, et, comme l’a dit Goethe: «Rien de ce qui nous rend heureux n’est illusion.»
     
       Toute cette histoire dura un bon quart d’heure, au grand étonnement de Thalcave. L’indien ne pouvait comprendre que tant de paroles sortissent d’un seul gosier. Personne n’interrompit le commandant.
     
       Mais comme il faut bien qu’un sergent, même un sergent français finisse par se taire, Manuel se tut enfin, non sans avoir obligé ses hôtes à le suivre dans sa demeure. Ceux-ci se résignèrent à être présentés à Mme Ipharaguerre, qui leur parut être «une bonne personne», si cette expression du vieux monde peut s’employer toutefois, à propos d’une indienne.
     
       Puis, quand on eut fait toutes ses volontés, le sergent demanda à ses hôtes ce qui lui procurait l’honneur de leur visite. C’était l’instant ou jamais de s’expliquer. Paganel lui raconta en français tout ce voyage à travers les pampas et termina en demandant la raison pour laquelle les indiens avaient abandonné le pays.
     
       «Ah!… Personne!… Répondit le sergent en haussant les épaules. Effectivement!… Personne!… Nous autres, bras croisés… Rien à faire!
     
       – Mais pourquoi?
     
       – Guerre.
     
       – Guerre?
     
       – Oui! Guerre civile…
     
       – Guerre civile?… Reprit Paganel, qui, sans y prendre garde, se mettait à «parler nègre.»
     
       – Oui, guerre entre Paraguayens et Buenos-Ayriens, répondit le sergent.
     
       – Eh bien?
     
       – Eh bien, indiens tous dans le nord, sur les derrières du général Flores. Indiens pillards, pillent.
     
       – Mais les caciques?
     
       – Caciques avec eux.
     
       – Quoi! Catriel.
     
       – Pas de Catriel.
     
       – Et Calfoucoura?
     
       – Point de Calfoucoura.
     
       – Et Yanchetruz?
     
       – Plus de Yanchetruz!»
     
       Cette réponse fut rapportée à Thalcave, qui secoua la tête d’un air approbatif. En effet, Thalcave l’ignorait ou l’avait oublié, une guerre civile, qui devait entraîner plus tard l’intervention du Brésil, décimait les deux partis de la république.
     
       Les indiens ont tout à gagner à ces luttes intestines, et ils ne pouvaient manquer de si belles occasions de pillage. Aussi le sergent ne se trompait-il pas en donnant à l’abandon des pampas cette raison d’une guerre civile qui se faisait dans le nord des provinces argentines.
     
       Mais cet événement renversait les projets de Glenarvan, dont les plans se trouvaient ainsi déjoués. En effet, si Harry Grant était prisonnier des caciques, il avait dû être entraîné avec eux jusqu’aux frontières du nord.
     
       Dès lors, où et comment le retrouver? Fallait-il tenter une recherche périlleuse, et presque inutile, jusqu’aux limites septentrionales de la pampa?
     
       C’était une résolution grave, qui devait être sérieusement débattue.
     
       Cependant, une question importante pouvait encore être posée au sergent, et ce fut le major qui songea à la faire pendant que ses amis se regardaient en silence.
     
       «Le sergent avait-il entendu dire que des européens fussent retenus prisonniers par les caciques de la pampa?»
     
       Manuel réfléchit pendant quelques instants, en homme qui fait appel à ses souvenirs.
     
       «Oui, dit-il enfin.
     
       – Ah!» fit Glenarvan, se rattachant à un nouvel espoir.
     
       Paganel, Mac Nabbs, Robert et lui entouraient le sergent.
     
       «Parlez! Parlez! disaient-ils en le considérant d’un œil avide.
     
       – Il y a quelques années, répondit Manuel, oui… C’est cela… Prisonniers européens… Mais jamais vus…
     
       – Quelques années, reprit Glenarvan, vous vous trompez… La date du naufrage est précise… Le
     Britannia s’est perdu en juin 1862… Il y a donc moins de deux ans.
     
       – Oh! Plus que cela,
     mylord.
     
       – Impossible, s’écria Paganel.
     
       – Si vraiment! C’était à la naissance de Pepe… Il s’agissait de deux hommes.
     
       – Non, trois! dit Glenarvan.
     
       – Deux! répliqua le sergent d’un ton affirmatif.
     
       – Deux! dit Glenarvan très surpris. Deux anglais?
     
       – Non pas, répondit le sergent. Qui parle d’anglais? Non… Un français et un italien.
     
       – Un italien qui fut massacré par les Poyuches? s’écria Paganel.
     
       – Oui! Et j’ai appris depuis… Français sauvé.
     
       – Sauvé! s’écria le jeune Robert, dont la vie était suspendue aux lèvres du sergent.
     
       – Oui, sauvé des mains des indiens», répondit Manuel.
     
       Chacun regardait le savant, qui se frappait le front d’un air désespéré.
     
       «Ah! Je comprends, dit-il enfin, tout est clair, tout s’explique!
     
       – Mais de quoi s’agit-il? demanda Glenarvan, aussi inquiet qu’impatienté.
     
       – Mes amis, répondit Paganel, en prenant les mains de Robert, il faut nous résigner à une grave déconvenue! Nous avons suivi une fausse piste! Il ne s’agit point ici du capitaine, mais d’un de mes compatriotes, dont le compagnon, Marco Vazello, fut effectivement assassiné par les Poyuches, d’un français qui plusieurs fois accompagna ces cruels indiens jusqu’aux rives du Colorado, et qui, après s’être heureusement échappé de leurs mains, a revu la France. En croyant suivre les traces d’Harry Grant, nous sommes tombés sur celles du jeune Guinnard.»
     
       Un profond silence accueillit cette déclaration.
     
       L’erreur était palpable. Les détails donnés par le sergent, la nationalité du prisonnier, le meurtre de son compagnon, son évasion des mains des indiens, tout s’accordait pour la rendre évidente.
     
       Glenarvan regardait Thalcave d’un air décontenancé. L’indien prit alors la parole:
     
       «N’avez-vous jamais entendu parler de trois anglais captifs? demanda-t-il au sergent français.
     
       – Jamais, répondit Manuel… On l’aurait appris à Tandil… Je le saurais… Non, cela n’est pas…»
     
       Glenarvan, après cette réponse formelle, n’avait rien à faire au fort indépendance. Ses amis et lui se retirèrent donc, non sans avoir remercié le sergent et échangé quelques poignées de main avec lui.
     
       Glenarvan était désespéré de ce renversement complet de ses espérances. Robert marchait près de lui sans rien dire, les yeux humides de larmes.
     
       Glenarvan ne trouvait pas une seule parole pour le consoler. Paganel gesticulait en se parlant à lui-même. Le major ne desserrait pas les lèvres. Quant à Thalcave, il paraissait froissé dans son amour-propre d’indien de s’être égaré sur une fausse piste. Personne, cependant, ne songeait à lui reprocher une erreur si excusable.
     
       On rentra à la fonda.
     
       Le souper fut triste. Certes, aucun de ces hommes courageux et dévoués ne regrettait tant de fatigues inutilement supportées, tant de dangers vainement encourus. Mais chacun voyait s’anéantir en un instant tout espoir de succès. En effet, pouvait-on rencontrer le capitaine Grant entre la sierra Tandil et la mer? Non. Le sergent Manuel, si quelque prisonnier fût tombé aux mains des indiens sur les côtes de l’Atlantique, en aurait été certainement informé. Un événement de cette nature ne pouvait échapper à l’attention des indigènes qui font un commerce suivi de Tandil à Carmen, à l’embouchure de
     rio Negro. Or, entre trafiquants de la plaine argentine, tout se sait, et tout se dit. Il n’y avait donc plus qu’un parti à prendre: rejoindre, et sans tarder, le Duncan, au rendez-vous assigné de la pointe Medano.
     
       Cependant, Paganel avait demandé à Glenarvan le document sur la foi duquel leurs recherches s’étaient si malheureusement égarées. Il le relisait avec une colère peu dissimulée. Il cherchait à lui arracher une interprétation nouvelle.
     
       «Ce document est pourtant bien clair! répétait Glenarvan. Il s’explique de la manière la plus catégorique sur le naufrage du capitaine et sur le lieu de sa captivité!
     
       – Eh bien, non! répondit le géographe en frappant la table du poing, cent fois non! Puisque Harry Grant n’est pas dans les pampas, il n’est pas en Amérique. Or, où il est, ce document doit le dire, et il le dira, mes amis, ou je ne suis plus Jacques Paganel!»

    Chapitre XXII La Crue

       Une distance de cent cinquante milles sépare le fort indépendance des rivages de l’Atlantique.
     
       À moins de retards imprévus, et certainement improbables, Glenarvan, en quatre jours, devait avoir rejoint le
     Duncan. Mais revenir à bord sans le capitaine Grant, après avoir si complètement échoué dans ses recherches, il ne pouvait se faire à cette idée. Aussi, le lendemain, ne songea-t-il pas à donner ses ordres pour le départ. Ce fut le major qui prit sur lui de faire seller les chevaux, de renouveler les provisions, et d’établir les relèvements de route. Grâce à son activité, la petite troupe, à huit heures du matin, descendait les croupes gazonnées de la sierra Tandil.
     
       Glenarvan, Robert à ses côtés, galopait sans mot dire; son caractère audacieux et résolu ne lui permettait pas d’accepter cet insuccès d’une âme tranquille; son cœur battait à se rompre, et sa tête était en feu. Paganel, agacé par la difficulté, retournait de toutes les façons les mots du document pour en tirer un enseignement nouveau.
     
       Thalcave, muet, laissait à Thaouka le soin de le conduire. Le major, toujours confiant, demeurait solide au poste, comme un homme sur lequel le découragement ne saurait avoir de prise. Tom Austin et ses deux matelots partageaient l’ennui de leur maître. À un moment où un timide lapin traversa devant eux les sentiers de la sierra, les superstitieux écossais se regardèrent.
     
       «Un mauvais présage, dit Wilson.
     
       – Oui, dans les Highlands, répondit Mulrady.
     
       – Ce qui est mauvais dans les Highlands n’est pas meilleur ici», répliqua sentencieusement Wilson.
     
       Vers midi, les voyageurs avaient franchi la sierra Tandil et retrouvaient les plaines largement ondulées qui s’étendent jusqu’à la mer. À chaque pas, des
     rios limpides arrosaient cette fertile contrée et allaient se perdre au milieu de hauts pâturages. Le sol reprenait son horizontalité normale, comme l’océan après une tempête. Les dernières montagnes de la Pampasie argentine étaient passées, et la prairie monotone offrait au pas des chevaux son long tapis de verdure.
     
       Le temps jusqu’alors avait été beau. Mais le ciel, ce jour-là, prit un aspect peu rassurant. Les masses de vapeurs, engendrées par la haute température des journées précédentes et disposées par nuages épais, promettaient de se résoudre en pluies torrentielles. D’ailleurs, le voisinage de l’Atlantique et le vent d’ouest qui y règne en maître rendaient le climat de cette contrée particulièrement humide. On le voyait bien à sa fertilité, à la grasse abondance de ses pâturages et à leur sombre verdeur. Cependant, ce jour-là du moins, les larges nues ne crevèrent pas, et, le soir, les chevaux, après avoir allégrement fourni une traite de quarante milles, s’arrêtèrent au bord de profondes «canadas», immenses fossés naturels remplis d’eau. Tout abri manquait. Les
     ponchos servirent à la fois de tentes et de couvertures, et chacun s’endormit sous un ciel menaçant, qui s’en tint aux menaces, fort heureusement.
     
       Le lendemain, à mesure que la plaine s’abaissait, la présence des eaux souterraines se trahit plus sensiblement encore; l’humidité suintait par tous les pores du sol. Bientôt de larges étangs, les uns déjà profonds, les autres commençant à se former, coupèrent la route de l’est. Tant qu’il ne s’agit que de «lagunas», amas d’eau bien circonscrits et libres de plantes aquatiques, les chevaux purent aisément s’en tirer; mais avec ces bourbiers mouvants, nommés «penganos», ce fut plus difficile; de hautes herbes les obstruaient, et pour reconnaître le péril, il fallait y être engagé.
     
       Ces fondrières avaient été déjà fatales à plus d’un être vivant. En effet, Robert, qui s’était porté en avant d’un demi-mille, revint au galop, et s’écria:
     
       «Monsieur Paganel! Monsieur Paganel! Une forêt de cornes!
     
       – Quoi! répondit le savant, tu as trouvé une forêt de cornes?
     
       – Oui, oui, tout au moins un taillis.
     
       – Un taillis! Tu rêves, mon garçon, répliqua Paganel en haussant les épaules.
     
       – Je ne rêve pas, reprit Robert, et vous verrez vous-même! Voilà un singulier pays! on y sème des cornes, et elles poussent comme du blé! Je voudrais bien en avoir de la graine!
     
       – Mais il parle sérieusement, dit le major.
     
       – Oui, monsieur le major, vous allez bien voir.»
     
       Robert ne s’était pas trompé, et bientôt on se trouva devant un immense champ de cornes, régulièrement plantées, qui s’étendait à perte de vue. C’était un véritable taillis, bas et serré, mais étrange.
     
       «Eh bien? dit Robert.
     
       – Voilà qui est particulier, répondit Paganel en se tournant vers l’indien et l’interrogeant.
     
       – Les cornes sortent de terre, dit Thalcave, mais les bœufs sont dessous.
     
       – Quoi! s’écria Paganel, il y a là tout un troupeau enlisé dans cette boue?
     
       – Oui», fit le patagon.
     
       En effet, un immense troupeau avait trouvé la mort sous ce sol ébranlé par sa course; des centaines de bœufs venaient de périr ainsi, côte à côte, étouffés dans la vaste fondrière. Ce fait, qui se produit quelquefois dans la plaine argentine, ne pouvait être ignoré de l’indien, et c’était un avertissement dont il convenait de tenir compte. On tourna l’immense hécatombe, qui eût satisfait les dieux les plus exigeants de l’antiquité, et, une heure après, le champ de cornes restait à deux milles en arrière.
     
       Thalcave observait avec une certaine anxiété cet état de choses qui ne lui semblait pas ordinaire.
     
       Il s’arrêtait souvent et se dressait sur ses étriers. Sa grande taille lui permettait d’embrasser du regard un vaste horizon; mais, n’apercevant rien qui pût l’éclairer, il reprenait bientôt sa marche interrompue. Un mille plus loin, il s’arrêtait encore, puis, s’écartant de la ligne suivie, il faisait une pointe de quelques milles, tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait prendre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il espérait ni ce qu’il craignait. Ce manège, maintes fois répété, intrigua Paganel et inquiéta Glenarvan.
     
       Le savant fut donc invité à interroger l’indien.
     
       Ce qu’il fit aussitôt.
     
       Thalcave lui répondit qu’il s’étonnait de voir la plaine imprégnée d’eau. Jamais, à sa connaissance, et depuis qu’il exerçait le métier de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrempé. Même à la saison des grandes pluies, la campagne argentine offrait toujours des passes praticables.
     
       «Mais à quoi attribuer cette humidité croissante? demanda Paganel.
     
       – Je ne sais, répondit l’indien, et quand je le saurais!…
     
       – Est-ce que les
     rios des sierras grossis par les pluies ne débordent jamais?
     
       – Quelquefois.
     
       – Et maintenant, peut-être?
     
       – Peut-être!» dit Thalcave.
     
       Paganel dut se contenter de cette demi-réponse, et il fit connaître à Glenarvan le résultat de sa conversation.
     
       «Et que conseille Thalcave? dit Glenarvan.
     
       – Qu’y a-t-il à faire? demanda Paganel au patagon.
     
       – Marcher vite», répondit l’indien.
     
       Conseil plus facile à donner qu’à suivre. Les chevaux se fatiguaient promptement à fouler un sol qui fuyait sous eux, la dépression s’accusait de plus en plus, et cette partie de la plaine pouvait être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux envahissantes devaient rapidement s’accumuler. Il importait donc de franchir sans retard ces terrains en contre-bas qu’une inondation eût immédiatement transformés en lac.
     
       On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette eau qui se déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures, les cataractes du ciel s’ouvrirent, et des torrents d’une pluie tropicale se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle occasion ne se présenta de se montrer philosophe.
     
       Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux valait le recevoir stoïquement. Les
     ponchos étaient ruisselants; les chapeaux les arrosaient comme un toit dont les gouttières sont engorgées; la frange des recados semblait faite de filets liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs montures dont le sabot frappait à chaque pas les torrents du sol, chevauchaient dans une double averse qui venait à la fois de la terre et du ciel.
     
       Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de fatigue, ils arrivèrent le soir à un rancho fort misérable. Des gens peu difficiles pouvaient seuls lui donner le nom d’abri, et des voyageurs aux abois consentir à s’y abriter. Mais Glenarvan et ses compagnons n’avaient pas le choix. Ils se blottirent donc dans cette cahute abandonnée, dont n’aurait pas voulu un pauvre indien des pampas.
     
       Un mauvais feu d’herbe qui donnait plus de fumée que de chaleur fut allumé, non sans peine. Les rafales de pluie faisaient rage au dehors, et à travers le chaume pourri suintaient de larges gouttes. Si le foyer ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt fois Mulrady et Wilson luttèrent contre l’envahissement de l’eau. Le souper, très médiocre et peu réconfortant, fut assez triste.
     
       L’appétit manquait. Seul le major fit honneur au
     charqui humide et ne perdit pas un coup de dent.
     
       L’impassible Mac Nabbs était supérieur aux événements. Quant à Paganel, en sa qualité de français, il essaya de plaisanter. Mais cela ne prit pas.
     
       «Mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles ratent!»
     
       Cependant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette circonstance était de dormir, chacun chercha dans le sommeil un oubli momentané de ses fatigues. La nuit fut mauvaise; les ais du rancho craquaient à se rompre; il s’inclinait sous les poussées du vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les malheureux chevaux gémissaient au dehors, exposés à toute l’inclémence du ciel, et leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur méchante cahute. Cependant le sommeil finit par l’emporter. Robert le premier, fermant les yeux, laissa reposer sa tête sur l’épaule de lord Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho dormaient sous la garde de Dieu.
     
       Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit s’acheva sans accident. On se réveilla à l’appel de Thaouka, qui, toujours veillant, hennissait au dehors et frappait d’un sabot vigoureux le mur de la cahute. À défaut de Thalcave, il savait au besoin donner le signal du départ. On lui devait trop pour ne pas lui obéir, et l’on partit. La pluie avait diminué, mais le terrain étanche conservait l’eau versée; sur son imperméable argile, les flaques, les marais, les étangs débordaient et formaient d’immenses «banados» d’une perfide profondeur. Paganel, consultant sa carte, pensa, non sans raison, que les
     rios Grande et Vivarota, où se drainent habituellement les eaux de cette plaine, devaient s’être confondus dans un lit large de plusieurs milles.
     
       Une extrême vitesse de marche devint alors nécessaire. Il s’agissait du salut commun. Si l’inondation croissait, où trouver asile?
     
       L’immense cercle tracé par l’horizon n’offrait pas un seul point culminant, et sur cette plaine horizontale l’envahissement des eaux devait être rapide.
     
       Les chevaux furent donc poussés à fond de train.
     
       Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains amphibies aux puissantes nageoires, il méritait le nom de cheval marin, car il bondissait comme s’il eût été dans son élément naturel.
     
       Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaouka donna les signes d’une extrême agitation. Il se retournait fréquemment vers les planes immensités du sud; ses hennissements se prolongeaient; ses naseaux aspiraient fortement l’air vif. Il se cabrait avec violence. Thalcave, que ses bonds ne pouvaient désarçonner, ne le maintenait pas sans peine. L’écume de sa bouche se mélangeait de sang sous l’action du mors vigoureusement serré, et cependant l’ardent animal ne se calmait pas; libre, son maître sentait bien qu’il se fût enfui vers le nord de toute la rapidité de ses jambes.
     
       «Qu’a donc Thaouka? demanda Paganel; est-il mordu par les sangsues si voraces des eaux argentines?
     
       – Non, répondit l’indien.
     
       – Il s’effraye donc de quelque danger?
     
       – Oui, il a senti le danger.
     
       – Lequel?
     
       – Je ne sais.»
     
       Si l’œil ne révélait pas encore ce péril que devinait Thaouka, l’oreille, du moins, pouvait déjà s’en rendre compte. En effet, un murmure sourd, pareil au bruit d’une marée montante, se faisait entendre au delà des limites de l’horizon. Le vent soufflait par rafales humides et chargées d’une poussière aqueuse; les oiseaux, fuyant quelque phénomène inconnu, traversaient l’air à tire-d’aile; les chevaux, immergés jusqu’à mi-jambe, ressentaient les premières poussées du courant. Bientôt un bruit formidable, des beuglements, des hennissements, des bêlements retentirent à un demi-mille dans le sud, et d’immenses troupeaux apparurent, qui, se renversant, se relevant, se précipitant, mélange incohérent de bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité.
     
       C’est à peine s’il fut possible de les distinguer au milieu des tourbillons liquides soulevés dans leur course. Cent baleines de la plus forte taille n’auraient pas refoulé avec plus de violence les flots de l’océan.
     
       «Anda, anda!
     cria Thalcave d’une voix éclatante.
     
       – Qu’est-ce donc? dit Paganel.
     
       – La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval qu’il lança dans la direction du nord.
     
       – L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête, volèrent sur les traces de Thaouka.
     
       Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait évidemment eu rupture des
     barrancas des grands fleuves de la Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du rio Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun.
     
       La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon. Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.
     
       Glenarvan regardait souvent en arrière.
     
       «L’eau nous gagne, pensait-il.
     
       – Anda, anda!» criait Thalcave.
     
       Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes.
     
       De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans les crevasses du sol.
     
       Ils s’embarrassaient dans les herbes cachées. Ils s’abattaient. On les relevait. Ils s’abattaient encore. On les relevait toujours. Le niveau des eaux montait sensiblement. De longues ondulations annonçaient l’assaut de cette barre qui agitait à moins de deux milles sa tête écumante. Pendant un quart d’heure se prolongea cette lutte suprême contre le plus terrible des éléments. Les fugitifs n’avaient pu se rendre compte de la distance qu’ils venaient de parcourir, mais, à en juger par la rapidité de leur course, elle devait être considérable. Cependant, les chevaux, noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une extrême difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin, tous se crurent perdus et voués à cette mort horrible des malheureux abandonnés en mer. Leurs montures commençaient à perdre le sol de la plaine, et six pieds d’eau suffisaient à les noyer. Il faut renoncer à peindre les poignantes angoisses de ces huit hommes envahis par une marée montante. Ils sentaient leur impuissance à lutter contre ces cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces humaines. Leur salut n’était plus dans leurs mains.
     
       Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul les entraînait avec une incomparable violence et une vitesse égale à celle de leur galop le plus rapide, qui devait dépasser vingt milles à l’heure.
     
       Tout salut semblait impossible, quand la voix du major se fit entendre.
     
       «Un arbre, dit-il.
     
       – Un arbre? s’écria Glenarvan.
     
       – Là, là!» répondit Thalcave.
     
       Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans le nord une espèce de noyer gigantesque qui s’élevait solitairement du milieu des eaux.
     
       Ses compagnons n’avaient pas besoin d’être excités.
     
       Cet arbre qui s’offrait si inopinément à eux, il fallait le gagner à tout prix. Les chevaux ne l’atteindraient pas sans doute, mais les hommes, du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin fit entendre un hennissement étouffé et disparut.
     
       Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager vigoureusement.
     
       «Accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan.
     
       – Merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les bras sont solides.
     
       – Ton cheval, Robert?… Reprit Glenarvan, se tournant vers le jeune Grant.
     
       – Il va,
     mylord! Il va! Il nage comme un poisson!
     
       – Attention!» dit le major d’une voix forte.
     
       Ce mot était à peine prononcé, que l’énorme mascaret arriva. Une vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout disparut dans un tourbillon d’écume. Une masse liquide pesant plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses. Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des eaux et se comptèrent rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka portant son maître, avaient pour jamais disparu.
     
       «Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d’un bras et nageait de l’autre.
     
       – Cela va! Cela va!… Répondit le digne savant, et même, je ne suis pas fâché…»
     
       De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée.
     
       Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de l’arbre où portait le courant.
     
       L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il fut atteint par la troupe entière.
     
       Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots.
     
       L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les branches mères prenaient naissance.
     
       Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement.
     
       Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa longue crinière, il l’appelait en hennissant.
     
       «Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave.
     
       – Moi!» s’écria l’indien.
     
       Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers le brumeux horizon du nord.

    Chapitre XXIII Où L’on Mène La Vie Des Oiseaux

       L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver refuge ressemblait à un noyer.
     
       Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.
     
       En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon. Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret.
     
       Cet
     ombu mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés, enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un impénétrable abri.
     
       La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés, de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc de cet
     ombu portait à lui seul une forêt tout entière.
     
       À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante usurpation de domicile.
     
       Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet
     ombu solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux, des isacas, deshilgueros et surtout les picaflors, oiseaux-mouches aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent, il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses fleurs.
     
       Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la plaine liquide; l’ombu, seul au milieu des eaux débordées, frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord, passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés, des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile.
     
       Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui disparaissaient dans l’éloignement.
     
       «Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers le courageux patagon.
     
       – Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons rejoindre son honneur.»
     
       Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là, Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson rendit compte de sa visite à la cime de l’ombu. Tous partagèrent son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’ombu
     était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir.
     
       Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les divers niveaux d’eau.
     
       La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus grande élévation. C’était déjà rassurant.
     
       «Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan.
     
       – Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel.
     
       – Faire notre nid! s’écria Robert.
     
       – Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque nous ne pouvons vivre de la vie des poissons.
     
       – Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée?
     
       – Moi», répondit le major.
     
       Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas mouillées, mais rebondies.
     
       «Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de tout oublier.
     
       – Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim!
     
       – J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si distrait!
     
       – Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin.
     
       – La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac Nabbs.
     
       – Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment diminué d’ici vingt-quatre heures.
     
       – Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme, répliqua Paganel.
     
       – Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan.
     
       – Après nous être séchés toutefois, fit observer le major.
     
       – Et du feu? dit Wilson.
     
       – Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel.
     
       – Où?
     
       – Au sommet du tronc, parbleu!
     
       – Avec quoi?
     
       – Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre.
     
       – Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à une éponge mouillée!
     
       – On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt?
     
       – Moi!» s’écria Robert.
     
       Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine ces matières combustibles, qui furent déposées sur une couche de feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de l’ombu. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par un mouvement rapide, il fit au moyen de son
     poncho un violent appel d’air.
     
       Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que les
     ponchos accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-être que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions étaient fort restreintes. L’ombu ne produisait aucun fruit; heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’œufs frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches, sans compter leurs hôtes emplumés.
     
       Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner.
     
       Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il s’agissait de procéder à une installation confortable.
     
       «Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée, dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner. J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et autres animaux.
     
       – Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.
     
       – J’ai mes revolvers, dit Glenarvan.
     
       – Et moi, les miens, répondit Robert.
     
       – À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le moyen de fabriquer la poudre?
     
       – C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en parfait état.
     
       – Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel.
     
       – De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka.
     
       – Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan.
     
       – Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie.
     
       – Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons, l’un portant l’autre.
     
       – À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le major.
     
       – À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-haut un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai au courant des choses de ce monde.»
     
       On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long.
     
       Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors, mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine Grant. Si les eaux se retiraient, le
     Duncan, avant trois jours, reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance!
     
       «Pauvre sœur! dit Robert, tout est fini, pour nous!»
     
       Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-il pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du document?
     
       «Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné! Nous l’avons lu de nos propres yeux!
     
       – Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et cependant nos recherches n’ont pas réussi.
     
       – C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan.
     
       – Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au bout tous ses enseignements.
     
       – Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que peut-il rester à faire?
     
       – Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons le cap à l’est, quand nous serons à bord du
     Duncan, et suivons jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième parallèle.
     
       – Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie si clairement nommée dans le document?
     
       – Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas, répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du
     Britannia n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les côtes de l’Atlantique?»
     
       Glenarvan ne répondit pas.
     
       «Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la tenter?
     
       – Je ne dis pas non… Répondit Glenarvan.
     
       – Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins, ne partagez-vous pas mon opinion?
     
       – Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson approuvèrent d’un signe de tête.
     
       – Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il le faut. Toute l’écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme de cœur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à présent nos recherches sur le continent américain?»
     
       La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne n’osait se prononcer.
     
       «Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au major.
     
       – Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez grande responsabilité que de vous répondre
     hic et nunc. Cela demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les contrées que traverse le trente-septième degré de latitude australe.
     
       – Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan.
     
       – Interrogeons-le donc», répliqua le major.
     
       On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de l’ombu. Il fallut le héler.
     
       «Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan.
     
       – Présent, répondit une voix qui venait du ciel.
     
       – Où êtes-vous?
     
       – Dans ma tour.
     
       – Que faites-vous là?
     
       – J’examine l’immense horizon.
     
       – Pouvez-vous descendre un instant?
     
       – Vous avez besoin de moi?
     
       – Oui.
     
       – À quel propos?
     
       – Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle.
     
       – Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me déranger pour vous le dire.
     
       – Eh bien, allez.
     
       – Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud traverse l’océan Atlantique.
     
       – Bon.
     
       – Il rencontre les îles Tristan d’Acunha.
     
       – Bien.
     
       – Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance.
     
       – Après?
     
       – Il court à travers la mer des Indes.
     
       – Ensuite?
     
       – Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam.
     
       – Allez toujours.
     
       – Il coupe l’Australie par la province de Victoria.
     
       – Continuez.
     
       – En sortant de l’Australie…»
     
       Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-il? Le savant ne savait-il plus?
     
       Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de l’ombu. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de branche en branche.
     
       Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au passage.
     
       «Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel.
     
       – Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris? Encore une de vos éternelles distractions?
     
       – Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion. Oui! Une distraction… Phénoménale cette fois!
     
       – Laquelle?
     
       – Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous trompons toujours!
     
       – Expliquez-vous!
     
       – Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous cherchons le capitaine Grant où il n’est pas!
     
       – Que dites-vous? s’écria Glenarvan.
     
       – Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où il n’a jamais été!»

    Chapitre XXIV Où L’on Continue De Mener La Vie Des Oiseaux

       Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que voulait dire le géographe?
     
       Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette affirmation de Paganel était une réponse directe à la question qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant.
     
       Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole.
     
       «Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y est pas!
     
       – Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme.
     
       – C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur, comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a traversé mon cerveau et la lumière s’est faite.
     
       – Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?…
     
       – Je prétends, répondit Paganel, que le mot
     austral qui se trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot Australie.
     
       – Voilà qui serait particulier! répondit le major.
     
       – Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est tout simplement impossible.
     
       – Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons pas en France.
     
       – Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le naufrage du
     Britannia a eu lieu sur les côtes de l’Australie?
     
       – J’en suis sûr! répondit Paganel.
     
       – Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société géographique.
     
       – Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit sensible.
     
       – Parce que, si vous admettez le mot
     Australie, vous admettez en même temps qu’il s’y trouve des indiens, ce qui ne s’est jamais vu jusqu’ici.»
     
       Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait sans doute, et se mit à sourire.
     
       «Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de triompher; je vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce sera la revanche de Crécy et d’Azincourt!
     
       – Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel.
     
       – Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du document que de Patagonie! Le mot incomplet
     indi… Ne signifie pas indiens; mais bienindigènes! or, admettez-vous qu’il y ait des «indigènes» en Australie?»
     
       Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel.
     
       «Bravo! Paganel dit le major, – admettez-vous mon interprétation, mon cher lord?
     
       – Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot
     gonie ne s’applique pas au pays des patagons!
     
       – Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de
     Patagonie! lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela.
     
       – Mais quoi?
     
       – Cosmogonie! Théogonie! Agonie!…
     
       – Agonie! dit
     le major.
     
       – Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le point principal, c’est que
     austral indique l’Australie, et il fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris autrement!»
     
       Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments accueillirent ces paroles de Paganel.
     
       Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se rendre.
     
       «Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus qu’à m’incliner devant votre perspicacité.
     
       – Parlez, Glenarvan.
     
       – Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document?
     
       – Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement depuis quelques jours.
     
       Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre, et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «le 7 juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après…» Mettons, si vous voulez, «deux jours, trois jours» ou «une longue agonie», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «sur les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et le capitaine Grant vont essayer d’aborder» ou «ont abordé le continent, où ils seront» ou «sont prisonniers de cruels indigènes. Ils ont jeté ce document», etc., etc. Est-ce clair?
     
       – C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île!
     
       – Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.»
     
       – Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste!
     
       – En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime.
     
       – Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence à bord du
     Duncan est un fait providentiel?
     
       – Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la providence, et n’en parlons plus!»
     
       Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà vers la terre australienne. En remontant à bord du
     Duncan, ses passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul regret, celui de ne pouvoir partir sans retard.
     
       Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six. Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit.
     
       «Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs.
     
       Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady rallumaient les charbons du brasero.
     
       Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse rapidité.
     
       Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations, des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des merveilles culinaires.
     
       Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasera, ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle, s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés «mojarras», frétillaient dans un pli de son
     poncho, et promettaient de faire un plat exquis.
     
       En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’ombu. Paganel portait prudemment des œufs d’hirondelle noire, et un chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires «d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo.
     
       Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les œufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les cendres chaudes.
     
       Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat.
     
       La viande sèche, les œufs durs, les
     mojarras grillés, les moineaux et les hilgueros rôtis composèrent un de ces festins dont le souvenir est impérissable.
     
       La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique
     ombu qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les profondeurs étaient immenses.
     
       «Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces… C’est-à-dire, non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette!
     
       – Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces?
     
       – Oui! Certes.
     
       – Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité…
     
       – La férocité n’existe pas… Scientifiquement parlant, répondit le savant.
     
       – Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles?
     
       – Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espèces…
     
       – Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles.
     
       – Vous auriez fait cela? demanda Paganel.
     
       – Je l’aurais fait.
     
       – Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique!
     
       – Non pas au point de vue humain, répondit le major.
     
       – C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au contraire, j’aurais précisément conservé les mégatheriums, les ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si malheureusement privés…
     
       – Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des savants!»
     
       Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé. Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement. Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit:
     
       «Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne.
     
       – Pourquoi pas? répondit le savant.
     
       – Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin.
     
       – Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres! Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement pu chercher asile entre les branches de l’ombu.
     
       – Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major.
     
       – Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois. C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le nègre, puis le mulâtre, puis le blanc.
     
       – Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs.
     
       – Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta Paganel d’un air de dédain!
     
       – Enchanté d’être fade! riposta le major.
     
       – Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est pas l’avis de messieurs les jaguars!
     
       – Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est pas tellement agréable…
     
       – Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous plaignez de votre sort, Glenarvan?
     
       – Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées?
     
       – Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres.
     
       – Il ne leur manque que des ailes! dit le major.
     
       – Ils s’en feront quelque jour!
     
       – En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami, de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le parquet d’une maison ou le pont d’un navire!
     
       – Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde. Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle!
     
       – Non, mais…
     
       – Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories.
     
       – Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux.
     
       – C’est de son âge, répondit Glenarvan.
     
       – Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux.
     
       – Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie contre les richesses et les lambris dorés.
     
       – Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire arabe qui me revient à l’esprit.
     
       – Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert.
     
       – Et que prouvera votre histoire? demanda le major.
     
       – Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon.
     
       – Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous racontez si bien.
     
       – Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschild qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était chose difficile à trouver en ce monde. «cependant», ajouta-t-il, je connais un moyen infaillible de «vous procurer le bonheur. – Quel est-il?» demanda le jeune prince. – C’est, répondit le derviche, de «mettre sur vos épaules la chemise d’un homme «heureux!» – là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi, des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? – Oui! fait l’autre. – Tu ne désires rien? – Non. – Tu ne changerais pas ton sort pour celui d’un roi? – Jamais! – Eh bien, vends-moi ta chemise! – Ma chemise! Je n’en ai point!»

    Chapitre XXXV Entre Le Feu Et L’eau

       L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne convaincre personne.
     
       Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire contre fortune bon cœur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a ni palais ni chaumière.
     
       Pendant ces discours et autres, le soir était venu.
     
       Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante journée. Les hôtes de l’ombu
     se sentaient non seulement fatigués des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés donnaient déjà l’exemple du repos; les hilgueros, ces rossignols de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage assombri. Le mieux était de les imiter.
     
       Cependant, avant de se «mettre au nid», comme dit Paganel, Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à l’observatoire pour examiner une dernière fois la plaine liquide. Il était neuf heures environ. Le soleil venait de se coucher dans les brumes étincelantes de l’horizon occidental. Toute cette moitié de la sphère céleste jusqu’au zénith se noyait dans une vapeur chaude. Les constellations si brillantes de l’hémisphère austral semblaient voilées d’une gaze légère et apparaissaient confusément. Néanmoins, on les distinguait assez pour les reconnaître, et Paganel fit observer à son ami Robert, au profit de son ami Glenarvan, cette zone circumpolaire où les étoiles sont splendides. Entre autres, il lui montra la croix du sud, groupe de quatre étoiles de première et de seconde grandeur, disposées en losange, à peu près à la hauteur du pôle; le Centaure, où brille l’étoile la plus rapprochée de la terre, à huit mille milliards de lieues seulement; les nuées de Magellan, deux vastes nébuleuses, dont la plus étendue couvre un espace deux cents fois grand comme la surface apparente de la lune; puis, enfin, ce «trou noir» où semble manquer absolument la matière stellaire.
     
       À son grand regret, Orion, qui se laisse voir des deux hémisphères, n’apparaissait pas encore; mais Paganel apprit à ses deux élèves une particularité curieuse de la cosmographie patagone. Aux yeux de ces poétiques indiens, Orion représente un immense
     lazo et trois bolas lancées par la main du chasseur qui parcourt les célestes prairies. Toutes ces constellations, reflétées dans le miroir des eaux, provoquaient les admirations du regard en créant autour de lui comme un double ciel.
     
       Pendant que le savant Paganel discourait ainsi, tout l’horizon de l’est prenait un aspect orageux.
     
       Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y montait peu à peu en éteignant les étoiles. Ce nuage, d’apparence sinistre, envahit bientôt une moitié de la voûte qu’il semblait combler. Sa force motrice devait résider en lui, car il n’y avait pas un souffle de vent. Les couches atmosphériques conservaient un calme absolu. Pas une feuille ne remuait à l’arbre, pas une ride ne plissait la surface des eaux. L’air même paraissait manquer, comme si queue vaste machine pneumatique l’eût raréfié. Une électricité à haute tension saturait l’atmosphère, et tout être vivant la sentait courir le long de ses nerfs.
     
       Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement impressionnés par ces ondes électriques.
     
       «Nous allons avoir de l’orage, dit Paganel.
     
       – Tu n’as pas peur du tonnerre? demanda Glenarvan au jeune garçon.
     
       – Oh!
     Mylord, répondit Robert.
     
       – Eh bien, tant mieux, car l’orage n’est pas loin.
     
       – Et il sera fort, reprit Paganel, si j’en juge par l’état du ciel.
     
       – Ce n’est pas l’orage qui m’inquiète, reprit Glenarvan, mais bien des torrents de pluie dont il sera accompagné. Nous serons trempés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel, un nid ne peut suffire à un homme, et vous l’apprendrez bientôt à vos dépens.
     
       – Oh! avec de la philosophie! répondit le savant.
     
       – La philosophie, ça n’empêche pas d’être mouillé!
     
       – Non, mais ça réchauffe.
     
       – Enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et engageons-les à s’envelopper de leur philosophie et de leurs
     ponchos le plus étroitement possible, et surtout à faire provision de patience, car nous en aurons besoin!»
     
       Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel menaçant. La masse des nuages le couvrait alors tout entier. À peine une bande indécise vers le couchant s’éclairait-elle de lueurs crépusculaires.
     
       L’eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à un grand nuage inférieur prêt à se confondre avec les lourdes vapeurs. L’ombre même n’était plus visible. Les sensations de lumière ou de bruit n’arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le silence devenait aussi profond que l’obscurité.
     
       «Descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera pas à éclater!»
     
       Ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les branches lisses, et furent assez surpris de rentrer dans une sorte de demi-clarté très surprenante; elle était produite par une myriade de points lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la surface des eaux.
     
       «Des phosphorescences? dit Glenarvan.
     
       – Non, répondit Paganel, mais des insectes phosphorescents, de véritables lampyres, des diamants vivants et pas chers, dont les dames de Buenos-Ayres se font de magnifiques parures!
     
       – Quoi! s’écria Robert, ce sont des insectes qui volent ainsi comme des étincelles?
     
       – Oui, mon garçon.»
     
       Robert s’empara d’un de ces brillants insectes.
     
       Paganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bourdon, long d’un pouce, auquel les indiens ont donné le nom de «tuco-tuco». Ce curieux coléoptère jetait des lueurs par deux taches situées en avant de son corselet, et sa lumière assez vive eût permis de lire dans l’obscurité. Paganel, approchant l’insecte de sa montre, put voir qu’elle marquait dix heures du soir.
     
       Glenarvan, ayant rejoint le major et les trois marins, leur fit des recommandations pour la nuit.
     
       Il fallait s’attendre à un violent orage. Après les premiers roulements du tonnerre, le vent se déchaînerait sans doute, et l’ombu
     serait fort secoué. Chacun fut donc invité à s’attacher fortement dans le lit de branches qui lui avait été dévolu. Si l’on ne pouvait éviter les eaux du ciel, au moins fallait-il se garer des eaux de la terre, et ne point tomber dans ce rapide courant qui se brisait au pied de l’arbre.
     
       On se souhaita une bonne nuit sans trop l’espérer.
     
       Puis, chacun se glissant dans sa couche aérienne, s’enveloppa de son
     poncho et attendit le sommeil.
     
       Mais l’approche des grands phénomènes de la nature jette au cœur de tout être sensible une vague inquiétude, dont les plus forts ne sauraient se défendre. Les hôtes de l’ombu, agités, oppressés, ne purent clore leur paupière, et le premier coup de tonnerre les trouva tout éveillés. Il se produisit un peu avant onze heures sous la forme d’un roulement éloigné. Glenarvan gagna l’extrémité de la branche horizontale et hasarda sa tête hors du feuillage.
     
       Le fond noir du soir était déjà scarifié d’incisions vives et brillantes que les eaux du lac réverbéraient avec netteté. La nue se déchirait en maint endroit, mais comme un tissu mou et cotonneux, sans bruit strident.
     
       Glenarvan, après avoir observé le zénith et l’horizon qui se confondaient dans une égale obscurité, revint au sommet du tronc.
     
       «Qu’en dites-vous, Glenarvan? demanda Paganel.
     
       – Je dis que cela commence bien, mes amis, et si cela continue, l’orage sera terrible.
     
       – Tant mieux, répondit l’enthousiaste Paganel, j’aime autant un beau spectacle, puisque je ne puis le fuir.
     
       – Voilà encore une de vos théories qui va éclater, dit le major.
     
       – Et l’une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je suis de l’avis de Glenarvan, l’orage sera superbe. Tout à l’heure, pendant que j’essayais de dormir, plusieurs faits me sont revenus à la mémoire, qui me le font espérer, car nous sommes ici dans la région des grandes tempêtes électriques. J’ai lu quelque part, en effet, qu’en 1793, précisément dans la province de Buenos-Ayres, le tonnerre est tombé trente-sept fois pendant un seul orage. Mon collègue, M Martin De Moussy, a compté jusqu’à cinquante-cinq minutes de roulement non interrompu.
     
       – Montre en main? dit le major.
     
       – Montre en main. Une seule chose m’inquiéterait, ajouta Paganel, si l’inquiétude servait à éviter le danger, c’est que l’unique point culminant de cette plaine est précisément l’ombu
     où nous sommes. Un paratonnerre serait ici fort utile, car précisément cet arbre est, entre tous ceux de la pampa, celui que la foudre affectionne particulièrement. Et puis, vous ne l’ignorez pas, mes amis, les savants recommandent de ne point chercher refuge sous les arbres pendant l’orage.
     
       – Bon, dit le major, voilà une recommandation qui vient à propos!
     
       – Il faut avouer, Paganel, répondit Glenarvan, que vous choisissez bien le moment pour nous conter ces choses rassurantes!
     
       – Bah! répliqua Paganel, tous les moments sont bons pour s’instruire. Ah! Cela commence!»
     
       Des éclats de tonnerre plus violents interrompirent cette inopportune conversation; leur intensité croissait en gagnant des tons plus élevés; ils se rapprochaient et passaient du grave au médium, pour emprunter à la musique une très juste comparaison.
     
       Bientôt ils devinrent stridents et firent vibrer avec de rapides oscillations les cordes atmosphériques. L’espace était en feu, et dans cet embrasement, on ne pouvait reconnaître à quelle étincelle électrique appartenaient ces roulements indéfiniment prolongés, qui se répercutaient d’écho en écho jusque dans les profondeurs du ciel.
     
       Les éclairs incessants affectaient des formes variées. Quelques-uns, lancés perpendiculairement au sol, se répétaient cinq ou six fois à la même place. D’autres auraient excité au plus haut point la curiosité d’un savant, car si Arago, dans ses curieuses statistiques, n’a relevé que deux exemples d’éclairs fourchus, ils se reproduisaient ici par centaines. Quelques-uns, divisés en mille branches diverses, se débitaient sous l’aspect de zigzags coralliformes, et produisaient sur la voûte obscure des jeux étonnants de lumière arborescente.
     
       Bientôt tout le ciel, de l’est au nord, fut sous-tendu par une bande phosphorique d’un éclat intense. Cet incendie gagna peu à peu l’horizon entier, enflammant les nuages comme un amas de matières combustibles, et, bientôt reflété par les eaux miroitantes, il forma une immense sphère de feu dont l’ombu
     occupait le point central.
     
       Glenarvan et ses compagnons regardaient silencieusement ce terrifiant spectacle. Ils n’auraient pu se faire entendre. Des nappes de lumière blanche glissaient jusqu’à eux, et dans ces rapides éclats apparaissaient et disparaissaient vivement tantôt la figure calme du major, tantôt la face curieuse de Paganel ou les traits énergiques de Glenarvan, tantôt la tête effarée de Robert ou la physionomie insouciante des matelots animés subitement d’une vie spectrale.
     
       Cependant, la pluie ne tombait pas encore, et le vent se taisait toujours. Mais bientôt les cataractes du ciel s’entr’ouvrirent, et des raies verticales se tendirent comme les fils d’un tisseur sur le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d’eau, frappant la surface du lac, rejaillissaient en milliers d’étincelles illuminées par le feu des éclairs.
     
       Cette pluie annonçait-elle la fin de l’orage?
     
       Glenarvan et ses compagnons devaient-ils en être quittes pour quelques douches vigoureusement administrées? Non. Au plus fort de cette lutte des feux aériens, à l’extrémité de cette branche mère qui s’étendait horizontalement, apparut subitement un globe enflammé de la grosseur du poing et entouré d’une fumée noire. Cette boule, après avoir tourné sur elle-même pendant quelques secondes, éclata comme une bombe, et avec un bruit tel qu’il fut perceptible au milieu du fracas général. Une vapeur sulfureuse remplit l’atmosphère.
     
       Il se fit un instant de silence, et la voix de Tom Austin put être entendue, qui criait:
     
       «L’arbre est en feu.»
     
       Tom Austin ne se trompait pas. En un moment, la flamme, comme si elle eût été communiquée à une immense pièce d’artifice, se propagea sur le côté ouest de l’ombu; le bois mort, les nids d’herbes desséchée, et enfin tout l’aubier, de nature spongieuse, fournirent un aliment favorable à sa dévorante activité.
     
       Le vent se levait alors et souffla sur cet incendie. Il fallait fuir. Glenarvan et les siens se réfugièrent en toute hâte dans la partie orientale de l’ombu
     respectée par la flamme, muets, troublés, effarés, se hissant, se glissant, s’aventurant sur des rameaux qui pliaient sous leur poids. Cependant, les branchages grésillaient, craquaient et se tordaient dans le feu comme des serpents brûlés vifs; leurs débris incandescents tombaient dans les eaux débordées et s’en allaient au courant en jetant des éclats fauves. Les flammes, tantôt s’élevaient à une prodigieuse hauteur et se perdaient dans l’embrasement de l’atmosphère; tantôt, rabattues par l’ouragan déchaîné, elles enveloppaient l’ombu comme une robe de Nessus. Glenarvan, Robert, le major, Paganel, les matelots étaient terrifiés; une épaisse fumée les suffoquait; une intolérable ardeur les brûlait; l’incendie gagnait de leur côté la charpente inférieure de l’arbre; rien ne pouvait l’arrêter ni l’éteindre! Enfin, la situation ne fut plus tenable, et de deux morts, il fallut choisir la moins cruelle.
     
       «À l’eau!» cria Glenarvan.
     
       Wilson, que les flammes atteignaient, venait déjà de se précipiter dans le lac, quand on l’entendit s’écrier avec l’accent de la plus violente terreur:
     
       «À moi! à moi!»
     
       Austin se précipita vers lui, et l’aida à regagner le sommet du tronc.
     
       «Qu’y a-t-il?
     
       – Les caïmans! Les caïmans!» répondit Wilson.
     
       Et le pied de l’arbre apparut entouré des plus redoutables animaux de l’ordre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les larges plaques de lumière dessinées par l’incendie; leur queue aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable à un fer de lance, leurs yeux saillants, leurs mâchoires fendues jusqu’en arrière de l’oreille, tous ces signes caractéristiques ne purent tromper Paganel. Il reconnut ces féroces alligators particuliers à l’Amérique, et nommés caïmans dans les pays espagnols. Ils étaient là une dizaine qui battaient l’eau de leur queue formidable, et attaquaient l’ombu
     avec les longues dents de leur mâchoire inférieure.
     
       À cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une mort épouvantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par les flammes ou par la dent des caïmans. Et l’on entendit le major lui-même, d’une voix calme, dire:
     
       «Il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin.»
     
       L’orage était alors dans sa période décroissante, mais il avait développé dans l’atmosphère une considérable quantité de vapeurs auxquelles les phénomènes électriques allaient communiquer une violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu une énorme trombe, un cône de brouillards, la pointe en bas, la base en haut, qui reliait les eaux bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore s’avança bientôt en tournant sur lui-même avec une rapidité vertigineuse; il refoulait vers son centre une colonne liquide enlevée au lac, et un appel énergique, produit par son mouvement giratoire, précipitait vers lui tous les courants d’air environnants.
     
       En peu d’instants, la gigantesque trombe se jeta sur l’ombu
     et l’enlaça de ses replis. L’arbre fut secoué jusque dans ses racines. Glenarvan put croire que les caïmans l’attaquaient de leurs puissantes mâchoires et l’arrachaient du sol. Ses compagnons et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que le robuste arbre cédait et se culbutait; ses branches enflammées plongèrent dans les eaux tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut l’œuvre d’une seconde. La trombe, déjà passée, portait ailleurs sa violence désastreuse, et, pompant les eaux du lac, semblait le vider sur son passage.
     
       Alors l’ombu, couché sur les eaux, dériva sous les efforts combinés du vent et du courant. Les caïmans avaient fui, sauf un seul, qui rampait sur les racines retournées et s’avançait les mâchoires ouvertes; mais Mulrady saisissant une branche à demi entamée par le feu, en assomma l’animal d’un si rude coup qu’il lui cassa les reins. Le caïman culbuté s’abîma dans les remous du torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés de ses voraces sauriens, gagnèrent les branches situées au vent de l’incendie, tandis que l’ombu, dont les flammes, au souffle de l’ouragan, s’arrondissaient en voiles incandescentes, dériva comme un brûlot en feu dans les ombres de la nuit.

    Chapitre XXVI L’Atlantique

       Pendant deux heures, l’ombu navigua sur l’immense lac sans atteindre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient peu à peu éteintes.
     
       Le principal danger de cette épouvantable traversée avait disparu. Le major se borna à dire qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner si l’on se sauvait.
     
       Le courant, conservant sa direction première, allait toujours du sud-ouest au nord-est.
     
       L’obscurité, à peine illuminée çà et là de quelque tardif éclair, était redevenue profonde, et Paganel cherchait en vain des points de repère à l’horizon.
     
       L’orage touchait à sa fin. Les larges gouttes de pluie faisaient place à de légers embruns qui s’éparpillaient au souffle du vent, et les gros nuages dégonflés se coupaient par bandes dans les hauteurs du ciel.
     
       La marche de l’ombu
     était rapide sur l’impétueux torrent; il glissait avec une surprenante vitesse, et comme si quelque puissant engin de locomotion eut été renfermé sous son écorce. Rien ne prouvait qu’il ne dût pas dériver ainsi pendant des jours entiers. Vers trois heures du matin, cependant, le major fit observer que ses racines frôlaient le sol.
     
       Tom Austin, au moyen d’une longue branche détachée, sonda avec soin et constata que le terrain allait en pente remontante. En effet, vingt minutes plus tard, un choc eut lieu, et l’ombu
     s’arrêta net.
     
       «Terre! Terre!» s’écria Paganel d’une voix retentissante.
     
       L’extrémité des branches calcinées avait donné contre une extumescence du sol. Jamais navigateurs ne furent plus satisfaits de toucher. L’écueil, ici, c’était le port. Déjà Robert et Wilson, lancés sur un plateau solide, poussaient un hurrah de joie, quand un sifflement bien connu se fit entendre. Le galop d’un cheval retentit sur la plaine, et la haute taille de l’indien se dressa dans l’ombre.
     
       «Thalcave! s’écria Robert.
     
       – Thalcave! répondirent ses compagnons.
     
       – Amigos!» dit le patagon, qui avait attendu les voyageurs là où le courant devait les amener, puisqu’il l’y avait conduit lui-même.
     
       En ce moment, il enleva Robert Grant dans ses bras sans se douter que Paganel pendait après lui, et il le serra sur sa poitrine. Bientôt, Glenarvan, le major et les marins heureux de revoir leur fidèle guide, lui pressaient les mains avec une vigoureuse cordialité. Puis, le patagon les conduisit dans le hangar d’une estancia abandonnée.
     
       Là flambait un bon feu qui les réchauffa, là rôtissaient de succulentes tranches de venaison dont ils ne laissèrent pas miette. Et quand leur esprit reposé se prit à réfléchir, aucun d’eux ne put croire qu’il eût échappé à cette aventure faite de tant de dangers divers, l’eau, le feu et les redoutables caïmans des rivières argentines.
     
       Thalcave, en quelques mots, raconta son histoire à Paganel, et reporta au compte de son intrépide cheval tout l’honneur de l’avoir sauvé. Paganel essaya alors de lui expliquer la nouvelle interprétation du document, et quelles espérances elle permettait de concevoir. L’indien comprit-il bien les ingénieuses hypothèses du savant? On peut en douter, mais il vit ses amis heureux et confiants, et il ne lui en fallait pas davantage.
     
       On croira sans peine que ces intrépides voyageurs après leur journée de repos passée sur l’ombu, ne se firent pas prier pour se remettre en route.
     
       À huit heures du matin, ils étaient prêts à partir.
     
       On se trouvait trop au sud des estancias et des saladeros pour se procurer des moyens de transport.
     
       Donc, nécessité absolue d’aller à pied. Il ne s’agissait, en somme, que d’une quarantaine de milles, et Thaouka ne se refuserait pas à porter de temps en temps un piéton fatigué, et même deux au besoin.
     
       En trente-six heures on pouvait atteindre les rivages de l’Atlantique.
     
       Le moment venu, le guide et ses compagnons laissèrent derrière eux l’immense bas-fond encore noyé sous les eaux, et se dirigèrent à travers des plaines plus élevées. Le territoire argentin reprenait sa monotone physionomie; quelques bouquets de bois, plantés par des mains européennes, se hasardaient çà et là au-dessus des pâturages, aussi rares, d’ailleurs, qu’aux environs des sierras Tandil et Tapalquem; les arbres indigènes ne se permettent de pousser qu’à la lisière de ces longues prairies et aux approches du cap Corrientes.
     
       Ainsi se passa cette journée. Le lendemain, quinze milles avant d’être atteints, le voisinage de l’océan se fit sentir. La
     virazon, un vent singulier qui souffle régulièrement pendant les deuxièmes moitiés du jour et de la nuit, courbait les grandes herbes. Du sol amaigri s’élevaient des bois clairsemés, de petites mimosées arborescentes, des buissons d’acacias et des bouquets de curra-mabol.
     
       Quelques lagunes salines miroitaient comme des morceaux de verre cassé, et rendirent la marche pénible, car il fallut les tourner. On pressait le pas, afin d’arriver le jour même au lac Salado sur les rivages de l’océan, et, pour tout dire, les voyageurs étaient passablement fatigués, quand, à huit heures du soir, ils aperçurent les dunes de sable, hautes de vingt toises, qui en délimitent la lisière écumeuse. Bientôt, le long murmure de la mer montante frappa leurs oreilles.
     
       «L’océan! s’écria Paganel.
     
       – Oui, l’océan!» répondit Thalcave.
     
       Et ces marcheurs, auxquels la force semblait près de manquer, escaladaient bientôt les dunes avec une remarquable agilité.
     
       Mais l’obscurité était grande déjà. Les regards se promenèrent en vain sur l’immensité sombre. Ils cherchèrent le
     Duncan, sans l’apercevoir.
     
       «Il est pourtant là, s’écria Glenarvan, nous attendant et courant bord sur bord!
     
       – Nous le verrons demain», répondit Mac Nabbs.
     
       Tom Austin héla au juger le yacht invisible, mais sans obtenir de réponse. Le vent était d’ailleurs très fort, et la mer assez mauvaise. Les nuages chassaient de l’ouest, et la crête écumante des vagues s’envolait en fine poussière jusqu’au-dessus des dunes. Si donc le
     Duncan était au rendez-vous assigné, l’homme du bossoir ne pouvait ni être entendu ni entendre. La côte n’offrait aucun abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une crique. Elle se composait de longs bancs de sable qui allaient se perdre en mer, et dont l’approche est plus dangereuse que celle des rochers à fleur d’eau. Les bancs, en effet, irritent la lame; la mer y est particulièrement mauvaise, et les navires sont à coup sûr perdus, qui par les gros temps viennent s’échouer sur ces tapis de sable.
     
       Il était donc fort naturel que le
     Duncan, jugeant cette côte détestable et sans port de refuge, se tînt éloigné. John Mangles, avec sa prudence habituelle, devait s’en élever le plus possible. Ce fut l’opinion de Tom Austin, et il affirma que le Duncan ne pouvait tenir la mer à moins de cinq bons milles.
     
       Le major engagea donc son impatient ami à se résigner. Il n’existait aucun moyen de dissiper ces épaisses ténèbres. À quoi bon, dès lors, fatiguer ses regards à les promener sur le sombre horizon?
     
       Ceci dit, il organisa une sorte de campement à l’abri des dunes; les dernières provisions servirent au dernier repas du voyage; puis chacun, suivant l’exemple du major, se creusa un lit improvisé dans un trou assez confortable, et, ramenant jusqu’à son menton l’immense couverture de sable, s’endormit d’un lourd sommeil. Seul Glenarvan veilla. Le vent se maintenait en grande brise, et l’océan se ressentait encore de l’orage passé. Ses vagues, toujours tumultueuses, se brisaient au pied des bancs avec un bruit de tonnerre. Glenarvan ne pouvait se faire à l’idée de savoir le
     Duncan si près de lui. Quant à supposer qu’il ne fût pas arrivé au rendez-vous convenu, c’était inadmissible. Glenarvan avait quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre, et il arrivait le 12 novembre aux rivages de l’Atlantique. Or, pendant cet espace de trente jours employés à traverser le Chili, la cordillère, les pampas, la plaine argentine, le Duncan avait eu le temps de doubler le cap Horn et d’arriver à la côte opposée.
     
       Pour un tel marcheur, les retards n’existaient pas; la tempête avait été certainement violente et ses fureurs terribles sur le vaste champ de l’Atlantique, mais le yacht était un bon navire et son capitaine un bon marin. Donc, puisqu’il devait être là, il y était.
     
       Ces réflexions, quoi qu’il en soit, ne parvinrent pas à calmer Glenarvan. Quand le cœur et la raison se débattent, celle-ci n’est pas la plus forte. Le «laird» de Malcolm-Castle sentait dans cette obscurité tous ceux qu’il aimait, sa chère Helena, Mary Grant, l’équipage de son
     Duncan. Il errait sur le rivage désert que les flots couvraient de leurs paillettes phosphorescentes. Il regardait, il écoutait. Il crut même, à de certains moments, surprendre en mer une lueur indécise.
     
       «Je ne me trompe pas, se dit-il, j’ai vu un feu de navire, le feu du
     Duncan. Ah! Pourquoi mes regards ne peuvent-ils percer ces ténèbres!»
     
       Une idée lui vint alors. Paganel se disait nyctalope, Paganel y voyait la nuit. Il alla réveiller Paganel. Le savant dormait dans son trou du sommeil des taupes, quand un bras vigoureux l’arracha de sa couche de sable.
     
       «Qui va là? s’écria-t-il.
     
       – C’est moi, Paganel.
     
       – Qui, vous?
     
       – Glenarvan. Venez, j’ai besoin de vos yeux.
     
       – Mes yeux? répondit Paganel, qui les frottait vigoureusement.
     
       – Oui, vos yeux, pour distinguer notre
     Duncan dans cette obscurité. Allons, venez.
     
       – Au diable la nyctalopie!» se dit Paganel, enchanté d’ailleurs, d’être utile à Glenarvan.
     
       Et se relevant, secouant ses membres engourdis, «broumbroumant» comme les gens qui s’éveillent, il suivit son ami sur le rivage.
     
       Glenarvan le pria d’examiner le sombre horizon de la mer. Pendant quelques minutes, Paganel se livra consciencieusement à cette contemplation.
     
       «Eh bien! N’apercevez-vous rien? demanda Glenarvan.
     
       – Rien! Un chat lui-même n’y verrait pas à deux pas de lui.
     
       – Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-à-dire un feu de bâbord ou de tribord.
     
       – Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répondit Paganel, dont les yeux se fermaient involontairement.
     
       Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami, machinalement, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la relevant brusquement. Il ne répondait pas, il ne parlait plus. Ses pas mal assurés le laissaient rouler comme un homme ivre.
     
       Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en marchant.
     
       Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le reconduisit à son trou, où il l’enterra confortablement. À l’aube naissante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri:
     
       «Le
     Duncan! le Duncan!
     
       – Hurrah! Hurrah!» répondirent à Glenarvan ses compagnons, se précipitant sur le rivage.
     
       En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses basses voiles soigneusement serrées, se maintenait sous petite vapeur. Sa fumée se perdait confusément dans les brumes du matin. La mer était forte, et un navire de ce tonnage ne pouvait sans danger approcher le pied des bancs.
     
       Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel, observait les allures du
     Duncan. John Mangles ne devait pas avoir aperçu ses passagers, car il n’évoluait pas, et continuait de courir, bâbord amures, sous son hunier au bas ris.
     
       Mais en ce moment, Thalcave, après avoir fortement bourré sa carabine, la déchargea dans la direction du yacht.
     
       On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la carabine de l’indien retentit, réveillant les échos des dunes.
     
       Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du yacht.
     
       «Ils nous ont vus! s’écria Glenarvan. C’est le canon du
     Duncan!»
     
       Et, quelques secondes après, une sourde détonation venait mourir à la limite du rivage. Aussitôt, le
     Duncan, changeant son hunier et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de plus près la côte.
     
       Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation se détacher du bord.
     
       «Lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin, la mer est trop dure!
     
       – John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il ne peut quitter son navire.
     
       – Ma sœur! Ma sœur! disait Robert, tendant ses bras vers le yacht qui roulait violemment.
     
       – Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Glenarvan.
     
       – Patience, Edward. Vous y serez dans deux heures», répondit le major.
     
       Deux heures! En effet, l’embarcation, armée de six avirons, ne pouvait en moins de temps accomplir son trajet d’aller et de retour.
     
       Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras croisés, Thaouka près de lui, regardait tranquillement la mouvante surface des flots.
     
       Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht:
     
       «Viens», dit-il.
     
       L’indien secoua doucement la tête.
     
       «Viens, ami, reprit Glenarvan.
     
       – Non, répondit doucement Thalcave. Ici est Thaouka, et là, les pampas!» ajouta-t-il, en embrassant d’un geste passionné l’immense étendue des plaines.
     
       Glenarvan comprit bien que l’indien ne voudrait jamais abandonner la prairie où blanchissaient les os de ses pères. Il connaissait le religieux attachement de ces enfants du désert pour le pays natal. Il serra donc la main de Thalcave, et n’insista pas. Il n’insista pas, non plus, quand l’indien, souriant à sa manière, refusa le prix de ses services en disant:
     
       «Par amitié.»
     
       Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu laisser au moins un souvenir au brave indien qui lui rappelât ses amis de l’Europe. Mais que lui restait-il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout perdu dans les désastres de l’inondation. Ses amis n’étaient pas plus riches que lui.
     
       Il ne savait donc comment reconnaître le désintéressement du brave guide, quand une idée lui vint à l’esprit. Il tira de son portefeuille un médaillon précieux qui entourait un admirable portrait, un chef-d’œuvre de Lawrence, et il l’offrit à l’indien.
     
       «Ma femme», dit-il.
     
       Thalcave considéra le portrait d’un œil attendri, et prononça ces simples mots:
     
       «Bonne et belle!»
     
       Puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les deux matelots, vinrent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon. Ces braves gens étaient sincèrement émus de quitter cet ami intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur sa large poitrine. Paganel lui fit accepter une carte de l’Amérique méridionale et des deux océans que l’indien avait souvent regardée avec intérêt. C’était ce que le savant possédait de plus précieux. Quant à Robert, il n’avait que ses caresses à donner; il les offrit à son sauveur, et Thaouka ne fut pas oublié dans sa distribution.
     
       En ce moment, l’embarcation du
     Duncan approchait; elle se glissa dans un étroit chenal creusé entre les bancs, et vint bientôt échouer au rivage.
     
       «Ma femme? demanda Glenarvan.
     
       – Ma sœur? s’écria Robert.
     
       – Lady Helena et miss Grant vous attendent à bord, répondit le patron du canot. Mais partons, votre honneur, nous n’avons pas une minute à perdre, car le jusant commence à se faire sentir.»
     
       Les derniers embrassements furent prodigués à l’indien. Thalcave accompagna les amis jusqu’à l’embarcation, qui fut remise à flot. Au moment où Robert montait à bord, l’indien le prit dans ses bras et le regarda avec tendresse.
     
       «Et maintenant va, dit-il, tu es un homme!
     
       – Adieu, ami! Adieu! dit encore une fois Glenarvan.
     
       – Ne nous reverrons-nous jamais? s’écria Paganel.
     
       – Quien sabe?»
     répondit Thalcave, en levant son bras vers le ciel.
     
       Ce furent les dernières paroles de l’indien, qui se perdirent dans le souffle du vent. On poussa au large. Le canot s’éloigna, emporté par la mer descendante.
     
       Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave apparut à travers l’écume des vagues. Puis sa grande taille s’amoindrit, et il disparut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert s’élançait le premier à bord du
     Duncan et se jetait au cou de Mary Grant, pendant que l’équipage du yacht remplissait l’air de ses joyeux hurrahs.
     
       Ainsi s’était accomplie cette traversée de l’Amérique du sud suivant une ligne rigoureusement droite. Ni montagnes, ni fleuves ne firent dévier les voyageurs de leur imperturbable route, et, s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des hommes, les éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes épreuves leur généreuse intrépidité.

    DEUXIÈME PARTIE

    Chapitre I Le Retour À Bord

       Les premiers instants furent consacrés au bonheur de se revoir. Lord Glenarvan n’avait pas voulu que l’insuccès des recherches refroidît la joie dans le cœur de ses amis. Aussi ses premières paroles furent-elles celles-ci: «Confiance, mes amis, confiance! Le capitaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la certitude de le retrouver.»
     
       Il ne fallait rien de moins qu’une telle assurance pour rendre l’espoir aux passagères du
     Duncan.
     
       En effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que l’embarcation ralliait le yacht, avaient éprouvé les mille angoisses de l’attente. Du haut de la dunette, elles essayaient de compter ceux qui revenaient à bord.
     
       Tantôt la jeune fille se désespérait; tantôt, au contraire, elle s’imaginait voir Harry Grant. Son cœur palpitait; elle ne pouvait parler, elle se soutenait à peine. Lady Helena l’entourait de ses bras. John Mangles, en observation près d’elle, se taisait; ses yeux de marin, si habitués à distinguer les objets éloignés, ne voyaient pas le capitaine.
     
       «Il est là! Il vient! Mon père!» murmurait la jeune fille. Mais, la chaloupe se rapprochant peu à peu, l’illusion devint impossible. Les voyageurs n’étaient pas à cent brasses du bord, que non seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary elle-même, les yeux baignés de larmes, avaient perdu tout espoir. Il était temps que lord Glenarvan arrivât et fît entendre ses rassurantes paroles.
     
       Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary Grant et John Mangles furent instruits des principaux incidents de l’expédition, et, avant tout, Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle interprétation du document due à la sagacité de Jacques Paganel. Il fit aussi l’éloge de Robert, dont Mary devait être fière à bon droit. Son courage, son dévouement, les dangers qu’il avait courus, tout fut mis en relief par Glenarvan, au point que le jeune garçon n’aurait su où se cacher, si les bras de sa sœur ne lui eussent offert un refuge.
     
       «Il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles, tu t’es conduit en digne fils du capitaine Grant!»
     
       Il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses lèvres sur ses joues encore humides des larmes de la jeune fille.
     
       On ne parle ici que pour mémoire de l’accueil que reçurent le major et le géographe, et du souvenir dont fut honoré le généreux Thalcave. Lady Helena regretta de ne pouvoir presser la main du brave indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements, avait gagné sa cabine, où il se faisait la barbe d’une main calme et assurée. Quant à Paganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme une abeille, butinant le suc des compliments et des sourires. Il voulut embrasser tout l’équipage du
     Duncan, et, soutenant que lady Helena en faisait partie aussi bien que Mary Grant, il commença sa distribution par elles pour finir à Mr Olbinett.
     
       Le
     stewart ne crut pouvoir mieux reconnaître une telle politesse, qu’en annonçant le déjeuner.
     
       «Le déjeuner? s’écria Paganel.
     
       – Oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett.
     
       – Un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un couvert et des serviettes?
     
       – Sans doute, monsieur Paganel.
     
       – Et on ne mangera ni
     charqui, ni œufs durs, ni filets d’autruche?
     
       – Oh! monsieur! répondit le maître d’hôtel, humilié dans son art.
     
       – Je n’ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le savant avec un sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre ordinaire, et nous dînions, non pas assis à table, mais étendus sur le sol, à moins que nous ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce déjeuner que vous venez d’annoncer a donc pu me paraître un rêve, une fiction, une chimère!
     
       – Eh bien, allons constater sa réalité, monsieur Paganel, répondit lady Helena, qui ne se retenait pas de rire.
     
       – Voici mon bras, dit le galant géographe.
     
       – Votre honneur n’a pas d’ordres à me donner pour le
     Duncan? demanda John Mangles.
     
       – Après déjeuner, mon cher John, répondit Glenarvan, nous discuterons en famille le programme de notre nouvelle expédition.»
     
       Les passagers du yacht et le jeune capitaine descendirent dans le carré. Ordre fut donné à l’ingénieur de se maintenir en pression, afin de partir au premier signal.
     
       Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapide toilette, prirent place à la table.
     
       On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut déclaré excellent, et même supérieur aux splendides festins de la pampa, Paganel revint deux fois à chacun des plats, «par distraction», dit-il.
     
       Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à demander si l’aimable français était quelquefois retombé dans son péché habituel. Le major et lord Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à Paganel, il éclata de rire, franchement, et s’engagea «sur l’honneur» à ne plus commettre une seule distraction pendant tout le voyage; puis il fit d’une très plaisante façon le récit de sa déconvenue et de ses profondes études sur l’œuvre de Camoëns.
     
       «Après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque chose malheur est bon, et je ne regrette pas mon erreur.
     
       – Et pourquoi, mon digne ami? demanda le major.
     
       – Parce que non seulement je sais l’espagnol, mais aussi le portugais. Je parle deux langues au lieu d’une!
     
       – Par ma foi, je n’y avais pas songé, répondit Mac Nabbs. Mes compliments, Paganel, mes sincères compliments!»
     
       On applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de dent. Il mangeait et causait tout ensemble. Mais il ne remarqua pas une particularité qui ne put échapper à Glenarvan: ce furent les attentions de John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un léger signe de lady Helena à son mari lui apprit que c’était «comme cela!» Glenarvan regarda les deux jeunes gens avec une affectueuse sympathie, et il interpella John Mangles, mais à un tout autre propos.
     
       «Et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment s’est-il accompli?
     
       – Dans les meilleures conditions, répondit le capitaine. Seulement j’apprendrai à votre honneur que nous n’avons pas repris la route du détroit de Magellan.
     
       – Bon! s’écria Paganel, vous avez doublé le cap Horn, et je n’étais pas là!
     
       – Pendez-vous! dit le major.
     
       – Égoïste! C’est pour avoir de ma corde, que vous me donnez ce conseil! répliqua le géographe.
     
       – Voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à moins d’être doué du don d’ubiquité, on ne saurait être partout. Or, puisque vous couriez la plaine des pampas, vous ne pouviez pas en même temps doubler le cap Horn.
     
       – Cela ne m’empêche pas de le regretter», répliqua le savant.
     
       Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa sur cette réponse. John Mangles reprit alors la parole, et fit le récit de sa traversée. En prolongeant la côte américaine, il avait observé tous les archipels occidentaux sans trouver aucune trace du
     Britannia. Arrivé au cap Pilares, à l’entrée du détroit, et trouvant les vents debout, il donna dans le sud; le Duncan longea les îles de la Désolation, s’éleva jusqu’au soixante-septième degré de latitude australe, doubla le cap Horn, rangea la Terre de Feu, et, passant le détroit de Lemaire, il suivit les côtes de la Patagonie.
     
       Là, il éprouva des coups de vent terribles à la hauteur du cap Corrientes, ceux-là mêmes qui assaillirent si violemment les voyageurs pendant l’orage. Mais le yacht se comporta bien, et depuis trois jours John Mangles courait des bordées au large, lorsque les détonations de la carabine lui signalèrent l’arrivée des voyageurs si impatiemment attendus. Quant à lady Glenarvan et à miss Grant, le capitaine du
     Duncan serait injuste en méconnaissant leur rare intrépidité. La tempête ne les effraya pas, et si elles manifestèrent quelques craintes, ce fut en songeant à leurs amis, qui erraient alors dans les plaines de la république Argentine.
     
       Ainsi se termina le récit de John Mangles; il fut suivi des félicitations de lord Glenarvan. Puis, celui-ci, s’adressant à Mary Grant:
     
       «Ma chère miss, dit-il, je vois que le capitaine John rend hommage à vos grandes qualités, et je suis heureux de penser que vous ne vous déplaisez point à bord de son navire!
     
       – Comment pourrait-il en être autrement? répondit Mary, en regardant lady Helena, et peut-être aussi le jeune capitaine.
     
       – Oh! Ma sœur vous aime bien, monsieur John, s’écria Robert, et moi, je vous aime aussi!
     
       – Et je te le rends, mon cher enfant», répondit John Mangles, un peu déconcerté des paroles de Robert, qui amenèrent une légère rougeur au front de Mary Grant.
     
       Puis, mettant la conversation sur un terrain moins brûlant, John Mangles ajouta:
     
       «Puisque j’ai fini de raconter le voyage du
     Duncan, votre honneur voudra-t-il nous donner quelques détails sur sa traversée de l’Amérique et sur les exploits de notre jeune héros?»
     
       Nul récit ne pouvait être plus agréable à lady Helena et à miss Grant. Aussi lord Glenarvan se hâta de satisfaire leur curiosité. Il reprit, incident par incident, tout son voyage d’un océan à l’autre. Le passage de la Cordillère Des Andes, le tremblement de terre, la disparition de Robert, l’enlèvement du condor, le coup de fusil de Thalcave, l’épisode des loups rouges, le dévouement du jeune garçon, le sergent Manuel, l’inondation, le refuge sur l’ombu, la foudre, l’incendie, les caïmans, la trombe, la nuit au bord de l’Atlantique, ces divers détails, gais ou terribles, vinrent tour à tour exciter la joie et l’effroi de ses auditeurs.
     
       Mainte circonstance fut rapportée, qui valut à Robert les caresses de sa sœur et de lady Helena.
     
       Jamais enfant ne se vit si bien embrassé, et par des amies plus enthousiastes.
     
       Lorsque lord Glenarvan eut terminé son histoire, il ajouta ces paroles:
     
       «Maintenant, mes amis, songeons au présent; le passé est passé, mais l’avenir est à nous; revenons au capitaine Harry Grant.»
     
       Le déjeuner était terminé; les convives rentrèrent dans le salon particulier de lady Glenarvan; ils prirent place autour d’une table chargée de cartes et de plans, et la conversation s’engagea aussitôt.
     
       «Ma chère Helena, dit lord Glenarvan, en montant à bord, je vous ai annoncé que si les naufragés du
     Britannia ne revenaient pas avec nous, nous avions plus que jamais l’espoir de les retrouver. De notre passage à travers l’Amérique est résultée cette conviction, je dirai mieux, cette certitude:
     
       Que la catastrophe n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique, ni sur les côtes de l’Atlantique. De là cette conséquence naturelle, que l’interprétation tirée du document était erronée en ce qui touche la Patagonie.
     
       Fort heureusement, notre ami Paganel, illuminé par une soudaine inspiration, a découvert l’erreur. Il a démontré que nous suivions une voie fausse, et il a interprété le document de manière à ne plus laisser aucune hésitation dans notre esprit. Il s’agit du document écrit en français, et je prierai Paganel de l’expliquer ici, afin que personne ne conserve le moindre doute à cet égard.»
     
       Le savant, mis en demeure de parler, s’exécuta aussitôt; il disserta sur les mots
     gonie et indi de la façon la plus convaincante; il fit sortir rigoureusement du mot austral le mot Australie; il démontra que le capitaine Grant, en quittant la côte du Pérou pour revenir en Europe, avait pu, sur un navire désemparé, être entraîné par les courants méridionaux du Pacifique jusqu’aux rivages australiens; enfin, ses ingénieuses hypothèses, ses plus fines déductions, obtinrent l’approbation complète de John Mangles lui-même, juge difficile en pareille matière, et qui ne se laissait pas entraîner à des écarts d’imagination.
     
       Lorsque Paganel eut achevé sa dissertation, Glenarvan annonça que le
     Duncan allait faire immédiatement route pour l’Australie.
     
       Cependant le major, avant que l’ordre ne fût donné de mettre cap à l’est, demanda à faire une simple observation.
     
       «Parlez, Mac Nabbs, répondit Glenarvan.
     
       – Mon but, dit le major, n’est point d’affaiblir les arguments de mon ami Paganel, encore moins de les réfuter; je les trouve sérieux, sagaces, dignes de toute notre attention, et ils doivent à juste titre former la base de nos recherches futures. Mais je désire qu’ils soient soumis à un dernier examen afin que leur valeur soit incontestable et incontestée.»
     
       On ne savait où voulait en venir le prudent Mac Nabbs, et ses auditeurs l’écoutaient avec une certaine anxiété.
     
       «Continuez, major, dit Paganel. Je suis prêt à répondre à toutes vos questions.
     
       – Rien ne sera plus simple, dit le major. Quand, il y a cinq mois, dans le golfe de la Clyde, nous avons étudié les trois documents, leur interprétation nous a paru évidente. Nulle autre côte que la côte occidentale de la Patagonie ne pouvait avoir été le théâtre du naufrage. Nous n’avions même pas à ce sujet l’ombre d’un doute.
     
       – Réflexion fort juste, répondit Glenarvan.
     
       – Plus tard, reprit le major, lorsque Paganel, dans un moment de providentielle distraction, s’embarqua à notre bord, les documents lui furent soumis, et il approuva sans réserve nos recherches sur la côte américaine.
     
       – J’en conviens, répondit le géographe.
     
       – Et cependant, nous nous sommes trompés, dit le major.
     
       – Nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais pour se tromper, Mac Nabbs, il ne faut qu’être homme, tandis qu’il est fou celui qui persiste dans son erreur.
     
       – Attendez, Paganel, répondit le major, ne vous animez pas. Je ne veux point dire que nos recherches doivent se prolonger en Amérique.
     
       – Alors que demandez-vous? dit Glenarvan.
     
       – Un aveu, rien de plus, l’aveu que l’Australie paraît être maintenant le théâtre du naufrage du
     Britannia aussi évidemment que l’Amérique le semblait naguère.
     
       – Nous l’avouons volontiers, répondit Paganel.
     
       – J’en prends acte, reprit le major, et j’en profite pour engager votre imagination à se défier de ces évidences successives et contradictoires. Qui sait si, après l’Australie, un autre pays ne nous offrira pas les mêmes certitudes, et si, ces nouvelles recherches vainement faites, il ne semblera pas «évident» qu’elles doivent être recommencées ailleurs?»
     
       Glenarvan et Paganel se regardèrent. Les observations du major les frappaient par leur justesse.
     
       «Je désire donc, reprit Mac Nabbs, qu’une dernière épreuve soit faite avant de faire route pour l’Australie. Voici les documents, voici des cartes. Examinons successivement tous les points par lesquels passe le trente-septième parallèle, et voyons si quelque autre pays ne se rencontrerait pas, dont le document donnerait l’indication précise.
     
       – Rien de plus facile et de moins long, répondit Paganel, car, heureusement, les terres n’abondent pas sous cette latitude.
     
       – Voyons», dit le major, en déployant un planisphère anglais, dressé suivant la projection de Mercator, et qui offrait à l’œil tout l’ensemble du globe terrestre.
     
       La carte fut placée devant lady Helena, et chacun se plaça de façon à suivre la démonstration de Paganel.
     
       «Ainsi que je vous l’ai déjà appris, dit le géographe, après avoir traversé l’Amérique Du Sud, le trente-septième degré de latitude rencontre les îles Tristan d’Acunha. Or, je soutiens que pas un des mots du document ne peut se rapporter à ces îles.»
     
       Les documents scrupuleusement examinés, on dut reconnaître que Paganel avait raison.
     
       Tristan d’Acunha fut rejeté à l’unanimité.
     
       «Continuons, reprit le géographe. En sortant de l’Atlantique, nous passons à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance, et nous pénétrons dans la mer des Indes. Un seul groupe d’îles se trouve sur notre route, le groupe des îles Amsterdam. Soumettons-les au même examen que Tristan d’Acunha.»
     
       Après un contrôle attentif, les îles Amsterdam furent évincées à leur tour. Aucun mot, entier ou non, français, anglais ou allemand, ne s’appliquait à ce groupe de l’océan Indien.
     
       «Nous arrivons maintenant à l’Australie, reprit Paganel; le trente-septième parallèle rencontre ce continent au cap Bernouilli; il en sort par la baie Twofold. Vous conviendrez comme moi, et sans forcer les textes, que le mot anglais
     stra et le mot français austral peuvent s’appliquer à l’Australie. La chose est assez évidente pour que je n’insiste pas.»
     
       Chacun approuva la conclusion de Paganel. Ce système réunissait toutes les probabilités en sa faveur.
     
       «Allons au delà, dit le major.
     
       – Allons, répondit le géographe, le voyage est facile. En quittant la baie Twofold, on traverse le bras de mer qui s’étend à l’est de l’Australie et on rencontre la Nouvelle Zélande. Tout d’abord, je vous rappellerai que le mot
     contin du document français indique un «continent» d’une façon irréfragable. Le capitaine Grant ne peut donc avoir trouvé refuge sur la Nouvelle Zélande qui n’est qu’une île. Quoi qu’il en soit, examinez, comparez, retournez les mots, et voyez si, par impossible, ils pourraient convenir à cette nouvelle contrée.
     
       – En aucune façon, répondit John Mangles, qui fit une minutieuse observation des documents et du planisphère.
     
       – Non, dirent les auditeurs de Paganel et le major lui-même, non, il ne peut s’agir de la Nouvelle Zélande.
     
       – Maintenant, reprit le géographe, sur tout cet immense espace qui sépare cette grande île de la côte américaine, le trente-septième parallèle ne traverse qu’un îlot aride et désert.
     
       – Qui se nomme?… Demanda le major.
     
       – Voyez la carte. C’est Maria-Thérésa, nom dont je ne trouve aucune trace dans les trois documents.
     
       – Aucune, répondit Glenarvan.
     
       – Je vous laisse donc, mes amis, à décider si toutes les probabilités, pour ne pas dire les certitudes, ne sont point en faveur du continent australien?
     
       – Évidemment, répondirent à l’unanimité les passagers et le capitaine du
     Duncan.
     
       – John, dit alors Glenarvan, vous avez des vivres et du charbon en suffisante quantité?
     
       – Oui, votre honneur, je me suis amplement approvisionné à Talcahuano, et, d’ailleurs, la ville du Cap nous permettra de renouveler très facilement notre combustible.
     
       – Eh bien, alors, donnez la route…
     
       – Encore une observation, dit le major, interrompant son ami.
     
       – Faites, Mac Nabbs.
     
       – Quelles que soient les garanties de succès que nous offre l’Australie, ne serait-il pas à propos de relâcher un jour ou deux aux îles Tristan d’Acunha et Amsterdam? Elles sont situées sur notre parcours, et ne s’éloignent aucunement de notre route. Nous saurons alors si le
     Britannia n’y a pas laissé trace de son naufrage.
     
       – L’incrédule major, s’écria Paganel, il y tient!
     
       – Je tiens surtout à ne pas revenir sur nos pas, si l’Australie, par hasard, ne réalise pas les espérances qu’elle fait concevoir.
     
       – La précaution me paraît bonne, répondit Glenarvan.
     
       – Et ce n’est pas moi qui vous dissuaderai de la prendre, répliqua Paganel. Au contraire.
     
       – Alors, John, dit Glenarvan, faites mettre le cap sur Tristan d’Acunha.
     
       – À l’instant, votre honneur», répondit le capitaine, et il remonta sur le pont, tandis que Robert et Mary Grant adressaient les plus vives paroles de reconnaissance à lord Glenarvan.
     
       Bientôt le
     Duncan, s’éloignant de la côte américaine et courant dans l’est, fendit de sa rapide étrave les flots de l’océan Atlantique.

    Chapitre II Tristan D’Acunha

       Si le yacht eût suivi la ligne de l’équateur, les cent quatre-vingt-seize degrés qui séparent l’Australie de l’Amérique, ou pour mieux dire, le cap Bernouilli du cap Corrientes, auraient valu onze mille sept cent soixante milles géographiques.
     
       Mais, sur le trente-septième parallèle, ces cent quatre-vingt-seize degrés, par suite de la forme du globe, ne représentent que neuf mille quatre cent quatre-vingts milles. De la côte américaine à Tristan d’Acunha, on compte deux mille cent milles, distance que John Mangles espérait franchir en dix jours, si les vents d’est ne retardaient pas la marche du yacht. Or, il eut précisément lieu d’être satisfait, car vers le soir la brise calmit sensiblement, puis changea, et le
     Duncan put déployer sur une mer tranquille toutes ses incomparables qualités.
     
       Les passagers avaient repris le jour même leurs habitudes du bord. Il ne semblait pas qu’ils eussent quitté le navire pendant un mois. Après les eaux du Pacifique, les eaux de l’Atlantique s’étendaient sous leurs yeux, et, à quelques nuances près, tous les flots se ressemblent. Les éléments, après les avoir si terriblement éprouvés, unissaient maintenant leurs efforts pour les favoriser. L’océan était paisible, le vent soufflait du bon côté, et tout le jeu de voiles, tendu sous les brises de l’ouest, vint en aide à l’infatigable vapeur emmagasinée dans la chaudière.
     
       Cette rapide traversée s’accomplit donc sans accident ni incident. On attendait avec confiance la côte australienne. Les probabilités se changeaient en certitudes. On causait du capitaine Grant comme si le yacht allait le prendre dans un port déterminé.
     
       Sa cabine et les cadres de ses deux compagnons furent préparés à bord. Mary Grant se plaisait à la disposer de ses mains, à l’embellir. Elle lui avait été cédée par Mr Olbinett, qui partageait actuellement la chambre de
     mistress Olbinett. Cette cabine confinait au fameux numéro six, retenu à bord du Scotia par Jacques Paganel.
     
       Le savant géographe s’y tenait presque toujours enfermé. Il travaillait du matin au soir à un ouvrage intitulé:
     Sublimes impressions d’un géographe dans la Pampasie argentine. On l’entendait essayer d’une voix émue ses périodes élégantes avant de les confier aux blanches pages de son calepin, et plus d’une fois, infidèle à Clio, la muse de l’histoire, il invoqua dans ses transports la divine Calliope, qui préside aux grandes choses épiques.
     
       Paganel, d’ailleurs, ne s’en cachait pas. Les chastes filles d’Apollon quittaient volontiers pour lui les sommets du Parnasse ou de l’Hélicon. Lady Helena lui en faisait ses sincères compliments.
     
       Le major le félicitait aussi de ces visites mythologiques.
     
       «Mais surtout, ajoutait-il, pas de distractions, mon cher Paganel, et si, par hasard, il vous prend fantaisie d’apprendre l’australien, n’allez pas l’étudier dans une grammaire chinoise!»
     
       Les choses allaient donc parfaitement à bord. Lord et lady Glenarvan observaient avec intérêt John Mangles et Mary Grant. Ils n’y trouvaient rien à redire, et, décidément, puisque John ne parlait point, mieux valait n’y pas prendre garde.
     
       «Que pensera le capitaine Grant? dit un jour Glenarvan à lady Helena.
     
       – Il pensera que John est digne de Mary, mon cher Edward, et il ne se trompera pas.»
     
       Cependant, le yacht marchait rapidement vers son but. Cinq jours après avoir perdu de vue le cap Corrientes, le 16 novembre, de belles brises d’ouest se firent sentir, celles-là mêmes dont s’accommodent fort les navires qui doublent la pointe africaine contre les vents réguliers du sud-est. LeDuncan
     se couvrit de toiles, et sous sa misaine, sa brigantine, son hunier, son perroquet, ses bonnettes, ses voiles de flèche et d’étais, il courut bâbord amures avec une audacieuse rapidité. C’est à peine si son hélice mordait sur les eaux fuyantes que coupait son étrave, et il semblait qu’il luttait alors avec les yachts de course du royal-thames-club.
     
       Le lendemain, l’océan se montra couvert d’immenses goémons, semblable à un vaste étang obstrué par les herbes. On eût dit une de ces mers de sargasses formées de tous les débris d’arbres et de plantes arrachés aux continents voisins. Le commandant Maury les a spécialement signalées à l’attention des navigateurs. Le
     Duncan paraissait glisser sur une longue prairie que Paganel compara justement aux pampas, et sa marche fut un peu retardée.
     
       Vingt-quatre heures après, au lever du jour, la voix du matelot de vigie se fit entendre.
     
       «Terre! Cria-t-il.
     
       – Dans quelle direction? demanda Tom Austin, qui était de quart.
     
       – Sous le vent à nous», répondit le matelot.
     
       À ce cri toujours émotionnant, le pont du yacht se peupla subitement. Bientôt une longue-vue sortit de la dunette et fut immédiatement suivie de Jacques Paganel. Le savant braqua son instrument dans la direction indiquée, et ne vit rien qui ressemblât à une terre.
     
       «Regardez dans les nuages, lui dit John Mangles.
     
       – En effet, répondit Paganel, on dirait une sorte de pic presque imperceptible encore.
     
       – C’est Tristan d’Acunha, reprit John Mangles.
     
       – Alors, si j’ai bonne mémoire, répliqua le savant, nous devons en être à quatre-vingts milles, car le pic de Tristan, haut de sept mille pieds, est visible à cette distance.
     
       – Précisément», répondit le capitaine John.
     
       Quelques heures plus tard, le groupe d’îles très hautes et très escarpées fut parfaitement visible à l’horizon. Le piton conique de Tristan se détachait en noir sur le fond resplendissant du ciel, tout bariolé des rayons du soleil levant. Bientôt l’île principale se dégagea de la masse rocheuse, au sommet d’un triangle incliné vers le nord-est.
     
       Tristan d’Acunha est située par 37° 8’ de latitude australe, et 10° 44’ de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. À dix-huit milles au sud-ouest, l’île Inaccessible, et à dix milles au sud-est, l’île du Rossignol, complètent ce petit groupe isolé dans cette partie de l’Atlantique.
     
       Vers midi, on releva les deux principaux amers qui servent aux marins de point de reconnaissance, savoir, à un angle de l’île Inaccessible, une roche qui figure fort exactement un bateau sous voile, et, à la pointe nord de l’île du Rossignol, deux îlots semblables à un fortin en ruine. À trois heures, leDuncan
     donnait dans la baie Falmouth de Tristan d’Acunha, que la pointe de Help ou de Bon-Secours abrite contre les vents d’ouest.
     
       Là, dormaient à l’ancre quelques baleiniers occupés de la pêche des phoques et autres animaux marins, dont ces côtes offrent d’innombrables échantillons.
     
       John Mangles s’occupa de chercher un bon mouillage, car ces rades foraines sont très dangereuses par les coups de vents de nord-ouest et de nord, et, précisément à cette place, le brick anglais
     Julia se perdit corps et biens, en 1829. Le Duncan s’approcha à un demi-mille du rivage, et mouilla par vingt brasses sur fond de roches. Aussitôt, passagères et passagers s’embarquèrent dans le grand canot et prirent pied sur un sable fin et noir, impalpable débris des roches calcinées de l’île.
     
       La capitale de tout le groupe de Tristan d’Acunha consiste en un petit village situé au fond de la baie sur un gros ruisseau fort murmurant. Il y avait là une cinquantaine de maisons assez propres et disposées avec cette régularité géométrique qui paraît être le dernier mot de l’architecture anglaise. Derrière cette ville en miniature s’étendaient quinze cents hectares de plaines, bornées par un immense remblai de laves; au-dessus de ce plateau, le piton conique montait à sept mille pieds dans les airs.
     
       Lord Glenarvan fut reçu par un gouverneur qui relève de la colonie anglaise du Cap. Il s’enquit immédiatement d’Harry Grant et du
     Britannia.
     
       Ces noms étaient entièrement inconnus. Les îles Tristan d’Acunha sont hors de la route des navires, et par conséquent peu fréquentées. Depuis le célèbre naufrage du
     Blendon-Hall, qui toucha en 1821 sur les rochers de l’île Inaccessible, deux bâtiments avaient fait côte à l’île principale, lePrimauguet en 1845, et le trois-mâts américain Philadelphia en 1857. La statistique acunhienne des sinistres maritimes se bornait à ces trois catastrophes.
     
       Glenarvan ne s’attendait pas à trouver des renseignements plus précis, et il n’interrogeait le gouverneur de l’île que par acquit de conscience.
     
       Il envoya même les embarcations du bord faire le tour de l’île, dont la circonférence est de dix-sept milles au plus. Londres ou Paris n’y tiendrait pas, quand même elle serait trois fois plus grande.
     
       Pendant cette reconnaissance, les passagers du
     Duncan se promenèrent dans le village et sur les côtes voisines. La population de Tristan d’Acunha ne s’élève pas à cent cinquante habitants. Ce sont des anglais et des américains mariés à des négresses et à des hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces ménages hétérogènes présentaient un mélange très désagréable de la roideur saxonne et de la noirceur africaine.
     
       Cette promenade de touristes, heureux de sentir la terre ferme sous leurs pieds, se prolongea sur le rivage auquel confine la grande plaine cultivée qui n’existe que dans cette partie de l’île. Partout ailleurs, la côte est faite de falaises de laves, escarpées et arides. Là, d’énormes albatros et des pingouins stupides se comptent par centaines de mille.
     
       Les visiteurs, après avoir examiné ces roches d’origine ignée, remontèrent vers la plaine; des sources vives et nombreuses, alimentées par les neiges éternelles du cône, murmuraient çà et là; de verts buissons où l’œil comptait presque autant de passereaux que de fleurs, égayaient le sol; un seul arbre, sorte de phylique, haut de vingt pieds, et le «tusseh», plante arundinacée gigantesque, à tige ligneuse, sortaient du verdoyant pâturage; une acène sarmenteuse à graine piquante, des lomaries robustes à filaments enchevêtrés, quelques plantes frutescentes très vivaces, des ancérines dont les parfums balsamiques chargeaient la brise de senteurs pénétrantes, des mousses, des céleris sauvages et des fougères formaient une flore peu nombreuse, mais opulente. On sentait qu’un printemps éternel versait sa douce influence sur cette île privilégiée.
     
       Paganel soutint avec enthousiasme que c’était là cette fameuse Ogygie chantée par Fénelon. Il proposa à lady Glenarvan de chercher une grotte, de succéder à l’aimable Calypso, et ne demanda d’autre emploi pour lui-même que d’être «une des nymphes qui la servaient.»
     
       Ce fut ainsi que, causant et admirant, les promeneurs revinrent au yacht à la nuit tombante; aux environs du village paissaient des troupeaux de bœufs et de moutons; les champs de blé, de maïs, et de plantes potagères importées depuis quarante ans, étalaient leurs richesses jusque dans les rues de la capitale.
     
       Au moment où lord Glenarvan rentrait à son bord, les embarcations du
     Duncan ralliaient le yacht.
     
       Elles avaient fait en quelques heures le tour de l’île. Aucune trace du
     Britannia ne s’était rencontrée sur leur parcours. Ce voyage de circumnavigation ne produisit donc d’autre résultat que de faire rayer définitivement l’île Tristan du programme des recherches.
     
       Le
     Duncan pouvait, dès lors, quitter ce groupe d’îles africaines et continuer sa route à l’est.
     
       S’il ne partit pas le soir même, c’est que Glenarvan autorisa son équipage à faire la chasse aux phoques innombrables, qui, sous le nom de veaux, de lions, d’ours et d’éléphants marins, encombrent les rivages de la baie Falmouth. Autrefois, les baleines franches se plaisaient dans les eaux de l’île; mais tant de pêcheurs les avaient poursuivies et harponnées, qu’il en restait à peine.
     
       Les amphibies, au contraire, s’y rencontraient par troupeaux. L’équipage du yacht résolut d’employer la nuit à les chasser, et le jour suivant à faire une ample provision d’huile.
     
       Aussi le départ du
     Duncan fut-il remis au surlendemain 20 novembre.
     
       Pendant le souper, Paganel donna quelques détails sur les îles Tristan qui intéressèrent ses auditeurs. Ils apprirent que ce groupe, découvert en 1506 par le portugais Tristan d’Acunha, un des compagnons d’Albuquerque, demeura inexploré pendant plus d’un siècle. Ces îles passaient, non sans raison, pour des nids à tempêtes, et n’avaient pas meilleure réputation que les Bermudes. Donc, on ne les approchait guère, et jamais navire n’y atterrissait, qui n’y fût jeté malgré lui par les ouragans de l’Atlantique.
     
       En 1697, trois bâtiments hollandais de la compagnie des Indes y relâchèrent, et en déterminèrent les coordonnées, laissant au grand astronome Halley le soin de revoir leurs calculs en l’an 1700. De 1712 à 1767, quelques navigateurs français en eurent connaissance, et principalement La Pérouse, que ses instructions y conduisirent pendant son célèbre voyage de 1785.
     
       Ces îles, si peu visitées jusqu’alors, étaient demeurées désertes, quand, en 1811, un américain, Jonathan Lambert, entreprit de les coloniser. Lui et deux compagnons y abordèrent au mois de janvier, et firent courageusement leur métier de colons. Le gouverneur anglais du cap de Bonne-Espérance, ayant appris qu’ils prospéraient, leur offrit le protectorat de l’Angleterre. Jonathan accepta, et hissa sur sa cabane le pavillon britannique. Il semblait devoir régner paisiblement sur «ses peuples», composés d’un vieil italien et d’un mulâtre portugais, quand, un jour, dans une reconnaissance des rivages de son empire, il se noya ou fut noyé, on ne sait trop. 1816 arriva. Napoléon fut emprisonné à Sainte-Hélène, et, pour le mieux garder, l’Angleterre établit une garnison à l’île de l’Ascension, et une autre à Tristan d’Acunha.
     
       La garnison de Tristan consistait en une compagnie d’artillerie du Cap et un détachement de hottentots. Elle y resta jusqu’en 1821, et, à la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, elle fut rapatriée au Cap.
     
       «Un seul européen, ajouta Paganel, un caporal, un écossais…
     
       – Ah! Un écossais! dit le major, que ses compatriotes intéressaient toujours plus spécialement.
     
       – Il se nommait William Glass, répondit Paganel, et resta dans l’île avec sa femme et deux hottentots. Bientôt, deux anglais, un matelot et un pêcheur de la Tamise, ex-dragon dans l’armée argentine, se joignirent à l’écossais, et enfin en 1821, un des naufragés du
     Blendon-Hall, accompagné de sa jeune femme, trouva refuge dans l’île Tristan. Ainsi donc, en 1821, l’île comptait six hommes et deux femmes. En 1829, elle eut jusqu’à sept hommes, six femmes et quatorze enfants.
     
       En 1835, le chiffre s’élevait à quarante, et maintenant il est triplé.
     
       – Ainsi commencent les nations, dit Glenarvan.
     
       Pendant la nuit, l’équipage du
     Duncan fit bonne chasse, et une cinquantaine de gros phoques passèrent de vie à trépas. Après avoir autorisé la chasse, Glenarvan ne pouvait en interdire le profit. La journée suivante fut donc employée à recueillir l’huile et à préparer les peaux de ces lucratifs amphibies. Les passagers employèrent naturellement ce second jour de relâche à faire une nouvelle excursion dans l’île. Glenarvan et le major emportèrent leur fusil pour tâter le gibier acunhien.
     
       Pendant cette promenade, on poussa jusqu’au pied de la montagne, sur un sol semé de débris décomposés, de scories, de laves poreuses et noires, et de tous les détritus volcaniques. Le pied du mont sortait d’un chaos de roches branlantes. Il était difficile de se méprendre sur la nature de l’énorme cône, et le capitaine anglais Carmichaël avait eu raison de le reconnaître pour un volcan éteint.
     
       Les chasseurs aperçurent quelques sangliers. L’un d’eux tomba frappé sous la balle du major. Glenarvan se contenta d’abattre plusieurs couples de perdrix noires dont le cuisinier du bord devait faire un excellent salmis. Une grande quantité de chèvres furent entrevues au sommet des plateaux élevés.
     
       Quant aux chats sauvages, fiers, hardis et robustes, redoutables aux chiens eux-mêmes, ils pullulaient et promettaient de faire un jour des bêtes féroces très distinguées.
     
       À huit heures, tout le monde était de retour à bord, et, dans la nuit, le
     Duncan quittait l’île Tristan d’Acunha, qu’il ne devait plus revoir.

    Chapitre III L’île Amsterdam

       L’intention de John Mangles était d’aller faire du charbon au cap Espérance. Il dut donc s’écarter un peu du trente-septième parallèle et remonter de deux degrés vers le nord. Le Duncan se trouvait au-dessous de la zone des vents alizés et rencontra de grandes brises de l’ouest très favorables à sa marche. En moins de six jours, il franchit les treize cents milles qui séparent Tristan d’Acunha de la pointe africaine. Le 24 novembre, à trois heures du soir, on eut connaissance de la montagne de la Table, et un peu plus tard John releva la montagne des Signaux, qui marque l’entrée de la baie. Il y donna vers huit heures, et jeta l’ancre dans le port du Cap-Town.
     
       Paganel, en sa qualité de membre de la société de géographie, ne pouvait ignorer que l’extrémité de l’Afrique fut entrevue pour la première fois en 1486 par l’amiral portugais Barthélemy Diaz, et doublée seulement en 1497 par le célèbre Vasco De Gama. Et comment Paganel l’aurait-il ignoré, puisque Camoëns chanta dans ses
     lusiades la gloire du grand navigateur? Mais à ce propos il fit une remarque curieuse: c’est que si Diaz, en 1486, six ans avant le premier voyage de Christophe Colomb, eût doublé le cap de Bonne-Espérance, la découverte de l’Amérique aurait pu être indéfiniment retardée. En effet, la route du cap était la plus courte et la plus directe pour aller aux Indes orientales. Or, en s’enfonçant vers l’ouest, que cherchait le grand marin génois, sinon à abréger les voyages au pays des épices?
     
       Donc, le cap une fois doublé, son expédition demeurait sans but, et il ne l’eût probablement pas entreprise.
     
       La ville du Cap, située au fond de Cap-Bay, fut fondée en 1652 par le hollandais Van Riebeck.
     
       C’était la capitale d’une importante colonie, qui devint décidément anglaise après les traités de 1815. Les passagers du
     Duncan profitèrent de leur relâche pour la visiter.
     
       Ils n’avaient que douze heures à dépenser en promenade, car un jour suffisait au capitaine John pour renouveler ses approvisionnements, et il voulait repartir le 26, dès le matin.
     
       Il n’en fallut pas davantage, d’ailleurs, pour parcourir les cases régulières de cet échiquier qui s’appelle Cap-Town, sur lequel trente mille habitants, les uns blancs et les autres noirs, jouent le rôle de rois, de reines, de cavaliers, de pions, de fous peut-être. C’est ainsi, du moins, que s’exprima Paganel. Quand on a vu le château qui s’élève au sud-est de la ville, la maison et le jardin du gouvernement, la bourse, le musée, la croix de pierre plantée par Barthélemy Diaz au temps de sa découverte, et lorsqu’on a bu un verre de pontai, le premier cru des vins de Constance, il ne reste plus qu’à partir. C’est ce que firent les voyageurs, le lendemain, au lever du jour. Le
     Duncan appareilla sous son foc, sa trinquette, sa misaine, son hunier, et quelques heures après il doublait ce fameux cap des Tempêtes, auquel l’optimiste roi de Portugal, Jean II, donna fort maladroitement le nom de Bonne-Espérance.
     
       Deux mille neuf cents milles à franchir entre le Cap et l’île Amsterdam, par une belle mer, et sous une brise bien faite, c’était l’affaire d’une dizaine de jours. Les navigateurs, plus favorisés que les voyageurs des pampas, n’avaient pas à se plaindre des éléments. L’air et l’eau, ligués contre eux en terre ferme, se réunissaient alors pour les pousser en avant.
     
       «Ah! La mer! La mer! répétait Paganel, c’est le champ par excellence où s’exercent les forces humaines, et le vaisseau est le véritable véhicule de la civilisation! Réfléchissez, mes amis. Si le globe n’eût été qu’un immense continent, on n’en connaîtrait pas encore la millième partie au XIX
    e siècle! Voyez ce qui se passe à l’intérieur des grandes terres. Dans les steppes de la Sibérie, dans les plaines de l’Asie centrale, dans les déserts de l’Afrique, dans les prairies de l’Amérique, dans les vastes terrains de l’Australie, dans les solitudes glacées des pôles, l’homme ose à peine s’y aventurer, le plus hardi recule, le plus courageux succombe. On ne peut passer. Les moyens de transports sont insuffisants. La chaleur, les maladies, la sauvagerie des indigènes, forment autant d’infranchissables obstacles. Vingt milles de désert séparent plus les hommes que cinq cent milles d’océan! on est voisin d’une côte à une autre; étranger, pour peu qu’une forêt vous sépare!
     
       L’Angleterre confine à l’Australie, tandis que l’Égypte, par exemple, semble être à des millions de lieues du Sénégal, et Péking aux antipodes de Saint-Pétersbourg! La mer se traverse aujourd’hui plus aisément que le moindre Sahara, et c’est grâce à elle, comme l’a fort justement dit un savant américain, qu’une parenté universelle s’est établie entre toutes les parties du monde.»
     
       Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même ne trouva pas à reprendre un seul mot de cet hymne à l’océan. Si, pour retrouver Harry Grant, il eût fallu suivre à travers un continent la ligne du trente-septième parallèle, l’entreprise n’aurait pu être tentée; mais la mer était là pour transporter les courageux chercheurs d’une terre à l’autre, et, le 6 décembre, aux premières lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle émerger du sein de ses flots.
     
       C’était l’île Amsterdam, située par 37° 47’ de latitude, et 77° 24’ de longitude, dont le cône élevé est, par un temps serein, visible à cinquante milles. À huit heures, sa forme encore indéterminée reproduisait assez exactement l’aspect de Ténériffe.
     
       «Et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble à Tristan d’Acunha.
     
       – Très judicieusement conclu, répondit Paganel, d’après cet axiome géométrographique, que deux îles semblables à une troisième se ressemblent entre elles. J’ajouterai que, comme Tristan d’Acunha, l’île Amsterdam est et a été également riche en phoques et en Robinsons.
     
       – Il y a donc des Robinsons partout? demanda lady Helena.
     
       – Ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu d’îles qui n’aient eu leur aventure en ce genre, et le hasard avait déjà réalisé bien avant lui le roman de votre immortel compatriote, Daniel de Foe.
     
       – Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de vous faire une question?
     
       – Deux, ma chère miss, et je m’engage à y répondre.
     
       – Eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous vous effrayeriez beaucoup à l’idée d’être abandonné dans une île déserte?
     
       – Moi! s’écria Paganel.
     
       – Allons, mon ami, dit le major, n’allez pas avouer que c’est votre plus cher désir!
     
       – Je ne prétends pas cela, répliqua le géographe, mais, enfin, l’aventure ne me déplairait pas trop. Je me referais une vie nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile dans une grotte l’hiver, sur un arbre l’été; j’aurais des magasins pour mes récoltes; enfin je coloniserais mon île.
     
       – À vous tout seul?
     
       – À moi tout seul, s’il le fallait. D’ailleurs, est-on jamais seul au monde? Ne peut-on choisir des amis dans la race animale, apprivoiser un jeune chevreau, un perroquet éloquent, un singe aimable? Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le fidèle Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux? Deux amis sur un rocher, voilà le bonheur! Supposez le major et moi…
     
       – Merci, répondit le major, je n’ai aucun goût pour les rôles de Robinson, et je les jouerais fort mal.
     
       – Cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena, voilà encore votre imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne songez qu’à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés dans une île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés! Vous ne voyez que le beau côté des choses!
     
       – Quoi! Madame, vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans une île déserte?
     
       – Je ne le crois pas. L’homme est fait pour la société, non pour l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est une question de temps. Que d’abord les soucis de la vie matérielle, les besoins de l’existence, distraient le malheureux à peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se sent seul, loin de ses semblables, sans espérance de revoir son pays et ceux qu’il aime, que doit-il penser, que doit-il souffrir? Son îlot, c’est le monde entier. Toute l’humanité se renferme en lui, et, lorsque la mort arrive, mort effrayante dans cet abandon, il est là comme le dernier homme au dernier jour du monde. Croyez-moi, Monsieur Paganel, il vaut mieux ne pas être cet homme-là!»
     
       Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments de lady Helena, et la conversation se prolongea ainsi sur les avantages et les désagréments de l’isolement, jusqu’au moment où le
     Duncan mouilla à un mille du rivage de l’île Amsterdam.
     
       Ce groupe isolé dans l’océan Indien est formé de deux îles distinctes situées à trente-trois milles environ l’une de l’autre, et précisément sur le méridien de la péninsule indienne; au nord, est l’île Amsterdam ou Saint-Pierre; au sud, l’île Saint-Paul; mais il est bon de dire qu’elles ont été souvent confondues par les géographes et les navigateurs.
     
       Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le hollandais Vlaming, puis reconnues par d’Entrecasteaux, qui menait alors l’espérance
     et larecherche à la découverte de La Pérouse.
     
       C’est de ce voyage que date la confusion des deux îles. Le marin Barrow, Beautemps-Beaupré dans l’atlas de d’Entrecasteaux, puis Horsburg, Pinkerton, et d’autres géographes, ont constamment décrit l’île Saint-Pierre pour l’île Saint-Paul, et réciproquement. En 1859, les officiers de la frégate autrichienne la
     Novara, dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de commettre cette erreur, que Paganel tenait particulièrement à rectifier.
     
       L’île Saint-Paul, située au sud de l’île Amsterdam, n’est qu’un îlot inhabité, formé d’une montagne conique qui doit être un ancien volcan.
     
       L’île Amsterdam, au contraire, à laquelle la chaloupe conduisit les passagers du
     Duncan, peut avoir douze milles de circonférence. Elle est habitée par quelques exilés volontaires qui se sont faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l’île, à un certain M Otovan, négociant de la réunion. Ce souverain, qui n’est pas encore reconnu par les grandes puissances européennes, se fait là une liste civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille francs, en pêchant, salant et expédiant un «cheilodactylus», connu moins savamment sous le nom de morue de mer.
     
       Du reste, cette île Amsterdam était destinée à devenir et à demeurer française. En effet, elle appartint tout d’abord, par droit de premier occupant, à M Camin, armateur de Saint-Denis, à Bourbon; puis elle fut cédée, en vertu d’un contrat international quelconque, à un polonais, qui la fit cultiver par des esclaves malgaches. Qui dit polonais dit français, si bien que de polonaise l’île redevint française entre les mains du sieur Otovan.
     
       Lorsque le
     Duncan l’accosta, le 6 décembre 1864, sa population s’élevait à trois habitants, un français et deux mulâtres, tous les trois commis du négociant-propriétaire. Paganel put donc serrer la main à un compatriote dans la personne du respectable M Viot, alors très âgé. Ce «sage vieillard» fit avec beaucoup de politesse les honneurs de son île. C’était pour lui un heureux jour que celui où il recevait d’aimables étrangers.
     
       Saint-Pierre n’est fréquenté que par des pêcheurs de phoques, de rares baleiniers, gens fort grossiers d’habitude, et qui n’ont pas beaucoup gagné à la fréquentation des chiens de mer.
     
       M Viot présenta ses sujets, les deux mulâtres; ils formaient toute la population vivante de l’île, avec quelques sangliers baugés à l’intérieur et plusieurs milliers de pingouins naïfs. La petite maison où vivaient les trois insulaires était située au fond d’un port naturel du sud-ouest formé par l’écroulement d’une portion de la montagne.
     
       Ce fut bien avant le règne d’Otovan Ier que l’île Saint-Pierre servit de refuge à des naufragés.
     
       Paganel intéressa fort ses auditeurs en commençant son premier récit par ces mots:
     Histoire de deux écossais abandonnés dans l’île Amsterdam.
     
       C’était en 1827. Le navire anglais
     Palmira, passant en vue de l’île, aperçut une fumée qui s’élevait dans les airs. Le capitaine s’approcha du rivage, et vit bientôt deux hommes qui faisaient des signaux de détresse. Il envoya son canot à terre, qui recueillit Jacques Paine, un garçon de vingt-deux ans, et Robert Proudfoot, âgé de quarante-huit ans. Ces deux infortunés étaient méconnaissables. Depuis dix-huit mois, presque sans aliments, presque sans eau douce, vivant de coquillages, pêchant avec un mauvais clou recourbé, attrapant de temps à autre quelque marcassin à la course, demeurant jusqu’à trois jours sans manger, veillant comme des vestales près d’un feu allumé de leur dernier morceau d’amadou, ne le laissant jamais s’éteindre et l’emportant dans leurs excursions comme un objet du plus haut prix, ils vécurent ainsi de misère, de privations, de souffrances. Paine et Proudfoot avaient été débarqués dans l’île par un schooner qui faisait la pêche des phoques. Suivant la coutume des pêcheurs, ils devaient pendant un mois s’approvisionner de peaux et d’huile, en attendant le retour du schooner. Le schooner ne reparut pas.
     
       Cinq mois après, le
     Hope, qui se rendait à Van-Diemen, vint atterrir à l’île; mais son capitaine, par un de ces barbares caprices que rien n’explique, refusa de recevoir les deux écossais; il repartit sans leur laisser ni un biscuit, ni un briquet, et certainement les deux malheureux fussent morts avant peu, si la Palmira, passant en vue de l’île Amsterdam, ne les eût recueillis à son bord.
     
       La seconde aventure que mentionne l’histoire de l’île Amsterdam, – si pareil rocher peut avoir une histoire, – est celle du capitaine Péron, un français, cette fois. Cette aventure, d’ailleurs, débute comme celle des deux écossais et finit de même: une relâche volontaire dans l’île, un navire qui ne revient pas, et un navire étranger que le hasard des vents porte sur ce groupe, après quarante mois d’abandon. Seulement, un drame sanglant marqua le séjour du capitaine Péron, et offre de curieux points de ressemblance avec les événements imaginaires qui attendaient à son retour dans son île le héros de Daniel de Foe.
     
       Le capitaine Péron s’était fait débarquer avec quatre matelots, deux anglais et deux français; il devait, pendant quinze mois, se livrer à la chasse des lions marins. La chasse fut heureuse; mais quand, les quinze mois écoulés, le navire ne reparut pas, lorsque les vivres s’épuisèrent peu à peu, les relations internationales devinrent difficiles. Les deux anglais se révoltèrent contre le capitaine Péron, qui eût péri de leurs mains, sans le secours de ses compatriotes. À partir de ce moment, les deux partis, se surveillant nuit et jour, sans cesse armés, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus tour à tour, menèrent une épouvantable existence de misère et d’angoisses. Et, certainement, l’un aurait fini par anéantir l’autre, si quelque navire anglais n’eût rapatrié ces malheureux qu’une misérable question de nationalité divisait sur un roc de l’océan Indien.
     
       Telles furent ces aventures. Deux fois l’île Amsterdam devint ainsi la patrie de matelots abandonnés, que la providence sauva deux fois de la misère et de la mort. Mais, depuis lors, aucun navire ne s’était perdu sur ces côtes. Un naufrage eût jeté ses épaves à la grève; des naufragés seraient parvenus aux pêcheries de M Viot. Or, le vieillard habitait l’île depuis de longues années, et jamais l’occasion ne s’offrit à lui d’exercer son hospitalité envers des victimes de la mer. Du
     Britannia et du capitaine Grant, il ne savait rien. Ni l’île Amsterdam, ni l’îlot Saint-Paul, que les baleiniers et pêcheurs visitaient souvent, n’avaient été le théâtre de cette catastrophe.
     
       Glenarvan ne fut ni surpris ni attristé de sa réponse. Ses compagnons et lui, dans ces diverses relâches, cherchaient où n’était pas le capitaine Grant, non où il était. Ils voulaient constater son absence de ces différents points du parallèle, voilà tout. Le départ du
     Duncan fut donc décidé pour le lendemain.
     
       Vers le soir, après une bonne promenade, Glenarvan fit ses adieux à l’honnête M Viot. Chacun lui souhaita tout le bonheur possible sur son îlot désert. En retour, le vieillard fit des vœux pour le succès de l’expédition, et l’embarcation du
     Duncan ramena ses passagers à bord.

    Chapitre IV Les Paris De Jacques Paganel Et Du Major Mac Nabbs

       Le 7 décembre, à trois heures du matin, les fourneaux du Duncan ronflaient déjà; on vira au cabestan; l’ancre vint à pic, quitta le fond sableux du petit port, remonta au bossoir, l’hélice se mit en mouvement, et le yacht prit le large. Lorsque les passagers montèrent sur le pont, à huit heures, l’île Amsterdam disparaissait dans les brumes de l’horizon. C’était la dernière étape sur la route du trente-septième parallèle, et trois mille milles la séparaient de la côte australienne. Que le vent d’ouest tînt bon une douzaine de jours encore, que la mer se montrât favorable, et le Duncanatteindrait le but de son voyage.
     
       Mary Grant et Robert ne considéraient pas sans émotion ces flots que le
     Britannia sillonnait sans doute quelques jours avant son naufrage. Là, peut-être, le capitaine Grant, son navire déjà désemparé, son équipage réduit, luttait contre les redoutables ouragans de la mer des Indes, et se sentait entraîné à la côte avec une irrésistible force. John Mangles montrait à la jeune fille les courants indiqués sur les cartes du bord; il lui expliquait leur direction constante. L’un, entre autres, le courant traversier de l’océan Indien, porte au continent australien, et son action se fait sentir de l’ouest à l’est dans le Pacifique non moins que dans l’Atlantique. Ainsi donc, le Britannia, rasé de sa mâture, démonté de son gouvernail, c’est-à-dire désarmé contre les violences de la mer et du ciel, avait dû courir à la côte et s’y briser.
     
       Cependant, une difficulté se présentait ici. Les dernières nouvelles du capitaine Grant étaient du Callao, 30 mai 1862, d’après la
     mercantile and shipping gazette. Comment, le 7 juin, huit jours après avoir quitté la côte du Pérou, le Britannia pouvait-il se trouver dans la mer des Indes? Paganel, consulté à ce sujet, fit une réponse très plausible, et dont de plus difficiles se fussent montrés satisfaits.
     
       C’était un soir, le 12 décembre, six jours après le départ de l’île Amsterdam. Lord et lady Glenarvan, Robert et Mary Grant, le capitaine John, Mac Nabbs et Paganel, causaient sur la dunette.
     
       Suivant l’habitude, on parlait du
     Britannia, car c’était l’unique pensée du bord. Or, précisément, la difficulté susdite fut soulevée incidemment, et eut pour effet immédiat d’enrayer les esprits sur cette route de l’espérance.
     
       Paganel, à cette remarque inattendue que fit Glenarvan, releva vivement la tête. Puis, sans répondre, il alla chercher le document. Lorsqu’il revint, il se contenta de hausser les épaules, comme un homme honteux d’avoir pu être arrêté un instant par une «semblable misère.»
     
       «Bon, mon cher ami, dit Glenarvan, mais faites-nous au moins une réponse.
     
       – Non, répondit Paganel, je ferai une question seulement, et je l’adresserai au capitaine John.
     
       – Parlez, Monsieur Paganel, dit John Mangles.
     
       – Un navire bon marcheur peut-il traverser en un mois toute la partie de l’océan Pacifique comprise entre l’Amérique et l’Australie?
     
       – Oui, en faisant deux cents milles par vingt-quatre heures.
     
       – Est-ce une marche extraordinaire?
     
       – Nullement. Les clippers à voiles obtiennent souvent des vitesses supérieures.
     
       – Eh bien, reprit Paganel, au lieu de lire «7 juin» sur le document, supposez que la mer ait rongé un chiffre de cette date, lisez «17 juin» ou «27 juin», et tout s’explique.
     
       – En effet, répondit lady Helena, du 31 mai au 27 juin…
     
       – Le capitaine Grant a pu traverser le Pacifique et se trouver dans la mer des Indes!»
     
       Un vif sentiment de satisfaction accueillit cette conclusion de Paganel.
     
       «Encore un point éclairci! dit Glenarvan, et grâce à notre ami. Il ne nous reste donc plus qu’à atteindre l’Australie, et à rechercher les traces duBritannia
     sur sa côte occidentale.
     
       – Ou sa côte orientale, dit John Mangles.
     
       – En effet, vous avez raison, John. Rien n’indique dans le document que la catastrophe ait eu lieu plutôt sur les rivages de l’ouest que sur ceux de l’est. Nos recherches devront donc porter à ces deux points où l’Australie est coupée par le trente-septième parallèle.
     
       – Ainsi,
     mylord, dit la jeune fille, il y a doute à cet égard?
     
       – Oh! Non, miss, se hâta de répondre John Mangles, qui voulut dissiper cette appréhension de Mary Grant. Son honneur voudra bien remarquer que si le capitaine Grant eût atterri aux rivages est de l’Australie, il aurait presque aussitôt trouvé secours et assistance. Toute cette côte est anglaise, pour ainsi dire, et peuplée de colons. L’équipage du
     Britannia n’avait pas dix milles à faire pour rencontrer des compatriotes.
     
       – Bien, capitaine John, répliqua Paganel. Je me range à votre opinion. À la côte orientale, à la baie Twofold, à la ville d’Eden, Harry Grant eût non seulement reçu asile dans une colonie anglaise, mais les moyens de transport ne lui auraient pas manqué pour retourner en Europe.
     
       – Ainsi, dit lady Helena, les naufragés n’ont pu trouver les mêmes ressources sur cette partie de l’Australie vers laquelle le
     Duncan nous mène?
     
       – Non, madame, répondit Paganel, la côte est déserte. Nulle voie de communication ne la relie à Melbourne ou Adélaïde. Si le
     Britannia s’est perdu sur les récifs qui la bordent, tout secours lui a manqué, comme s’il se fût brisé sur les plages inhospitalières de l’Afrique.
     
       – Mais alors, demanda Mary Grant, qu’est devenu mon père, depuis deux ans?
     
       – Ma chère Mary, répondit Paganel, vous tenez pour certain, n’est-il pas vrai, que le capitaine Grant a gagné la terre australienne après son naufrage?
     
       – Oui, Monsieur Paganel, répondit la jeune fille.
     
       – Eh bien, une fois sur ce continent, qu’est devenu le capitaine Grant? Les hypothèses ici ne sont pas nombreuses. Elles se réduisent à trois. Ou Harry Grant et ses compagnons ont atteint les colonies anglaises, ou ils sont tombés aux mains des indigènes, ou enfin ils se sont perdus dans les immenses solitudes de l’Australie.»
     
       Paganel se tut, et chercha dans les yeux de ses auditeurs une approbation de son système.
     
       «Continuez, Paganel, dit lord Glenarvan.
     
       – Je continue, répondit Paganel; et d’abord, je repousse la première hypothèse. Harry Grant n’a pu arriver aux colonies anglaises, car son salut était assuré, et depuis longtemps déjà il serait auprès de ses enfants dans sa bonne ville de Dundee.
     
       – Pauvre père! Murmura Mary Grant, depuis deux ans séparé de nous!
     
       – Laisse parler Monsieur Paganel, ma sœur, dit Robert, il finira par nous apprendre…
     
       – Hélas! Non, mon garçon! Tout ce que je puis affirmer, c’est que le capitaine Grant est prisonnier des australiens, ou…
     
       – Mais ces indigènes, demanda vivement lady Glenarvan, sont-ils?…
     
       – Rassurez-vous, madame, répondit le savant, qui comprit la pensée de lady Helena, ces indigènes sont sauvages, abrutis, au dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de mœurs douces, et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle Zélande. S’ils ont fait prisonniers les naufragés du
     Britannia, ils n’ont jamais menacé leur existence, vous pouvez m’en croire. Tous les voyageurs sont unanimes sur ce point que les australiens ont horreur de verser le sang, et maintes fois ils ont trouvé en eux de fidèles alliés pour repousser l’attaque des bandes de convicts, bien autrement cruels.
     
       – Vous entendez ce que dit Monsieur Paganel, reprit lady Helena en s’adressant à Mary Grant. Si votre père est entre les mains des indigènes, ce que fait pressentir d’ailleurs le document, nous le retrouverons.
     
       – Et s’il est perdu dans cet immense pays? répondit la jeune fille dont les regards interrogeaient Paganel.
     
       – Eh bien! s’écria le géographe d’un ton confiant, nous le retrouverons encore! N’est-ce pas, mes amis?
     
       – Sans doute, répondit Glenarvan, qui voulut donner à la conversation une moins triste allure. Je n’admets pas qu’on se perde…
     
       – Ni moi non plus, répliqua Paganel.
     
       – Est-ce grand, l’Australie? demanda Robert.
     
       – L’Australie, mon garçon, a quelque chose comme sept cent soixante-quinze millions d’hectares, autant dire les quatre cinquièmes de l’Europe.
     
       – Tant que cela? dit le major.
     
       – Oui, Mac Nabbs, à un yard près. Croyez-vous qu’un pareil pays ait le droit de prendre la qualification de «continent» que le document lui donne?
     
       – Certes, Paganel.
     
       – J’ajouterai, reprit le savant, que l’on cite peu de voyageurs qui se soient perdus dans cette vaste contrée. Je crois même que Leichardt est le seul dont le sort soit ignoré, et encore j’avais été informé à la société de géographie, quelque temps avant mon départ, que Mac Intyre croyait avoir retrouvé ses traces.
     
       – Est-ce que l’Australie n’a pas été parcourue dans toutes ses parties? demanda lady Glenarvan.
     
       – Non, madame, répondit Paganel, tant s’en faut! Ce continent n’est pas mieux connu que l’intérieur de l’Afrique, et, cependant, ce n’est pas faute de voyageurs entreprenants. De 1606 jusqu’en 1862, plus de cinquante, à l’intérieur et sur les côtes, ont travaillé à la reconnaissance de l’Australie.
     
       – Oh! cinquante, dit le major d’un air de doute.
     
       – Oui! Mac Nabbs, tout autant. J’entends parler des marins qui ont délimité les rivages australiens au milieu des dangers d’une navigation inconnue, et des voyageurs qui se sont lancés à travers ce continent.
     
       – Néanmoins, cinquante, c’est beaucoup dire, répliqua le major.
     
       – Et j’irai plus loin, Mac Nabbs, reprit le géographe, toujours excité par la contradiction.
     
       – Allez plus loin, Paganel.
     
       – Si vous m’en défiez, je vous citerai ces cinquante noms sans hésiter.
     
       – Oh! fit tranquillement le major. Voilà bien les savants! Ils ne doutent de rien.
     
       – Major, dit Paganel, pariez-vous votre carabine de Purdey Moore et Dickson contre ma longue-vue de Secretan?
     
       – Pourquoi pas, Paganel, si cela vous fait plaisir? répondit Mac Nabbs.
     
       – Bon! Major, s’écria le savant, voilà une carabine avec laquelle vous ne tuerez plus guère de chamois ou de renards, à moins que je ne vous la prête, ce que je ferai toujours avec plaisir!
     
       – Paganel, répondit sérieusement le major, quand vous aurez besoin de ma longue-vue, elle sera toujours à votre disposition.
     
       – Commençons donc, répliqua Paganel. Mesdames et messieurs, vous composez la galerie qui nous juge. Toi, Robert, tu marqueras les points.»
     
       Lord et lady Glenarvan, Mary et Robert, le major et John Mangles, que la discussion amusait, se préparèrent à écouter le géographe. Il s’agissait, d’ailleurs, de l’Australie, vers laquelle les conduisait le
     Duncan, et son histoire ne pouvait venir plus à propos. Paganel fut donc invité à commencer sans retard ses tours de mnémotechnie.
     
       » Mnémosyne! s’écria-t-il, déesse de la mémoire, mère des chastes muses, inspire ton fidèle et fervent adorateur! Il y a deux cent cinquante-huit ans, mes amis, l’Australie était encore inconnue. On soupçonnait bien l’existence d’un grand continent austral; deux cartes conservées dans la bibliothèque de votre musée britannique, mon cher Glenarvan, et datées de 1550, mentionnent une terre au sud de l’Asie, qu’elles appellent la Grande Java des portugais. Mais ces cartes ne sont pas suffisamment authentiques. J’arrive donc au XVIII
    e siècle, en 1606. Cette année-là, un navigateur espagnol, Quiros, découvrit une terre qu’il nomma Australia de Espiritu Santo. Quelques auteurs ont prétendu qu’il s’agissait du groupe des Nouvelles Hébrides, et non de l’Australie. Je ne discuterai pas la question. Compte ce Quiros, Robert, et passons à un autre.
     
       – Un, dit Robert.
     
       – Dans la même année, Luiz Vaz De Torres, qui commandait en second la flotte de Quiros, poursuivit plus au sud la reconnaissance des nouvelles terres. Mais c’est au hollandais Théodoric Hertoge que revient l’honneur de la grande découverte. Il atterrit à la côte occidentale de l’Australie par 25 degrés de latitude, et lui donna le nom d’Eendracht, que portait son navire. Après lui, les navigateurs se multiplient. En 1618, Zeachen reconnaît sur la côte septentrionale les terres d’Arnheim et de Diemen. En 1619, Jean Edels prolonge et baptise de son propre nom une portion de la côte ouest. En 1622, Leuwin descend jusqu’au cap devenu son homonyme. En 1627, De Nuitz et De Witt, l’un à l’ouest, l’autre au sud, complètent les découvertes de leurs prédécesseurs, et sont suivis par le commandant Carpenter, qui pénètre avec ses vaisseaux dans cette vaste échancrure encore nommée golfe de Carpentarie. Enfin, en 1642, le célèbre marin Tasman contourne l’île de Van-Diemen, qu’il croit rattachée au continent, et lui donne le nom du gouverneur général de Batavia, nom que la postérité, plus juste, a changé pour celui de Tasmanie. Alors le continent australien était tourné; on savait que l’océan Indien et le Pacifique l’entouraient de leurs eaux, et, en 1665, le nom de Nouvelle Hollande qu’elle ne devait pas garder, était imposé à cette grande île australe, précisément à l’époque où le rôle des navigateurs hollandais allait finir. À quel nombre sommes-nous?
     
       – À dix, répondit Robert.
     
       – Bien, reprit Paganel, je fais une croix, et je passe aux anglais. En 1686, un chef de boucaniers, un frère de la côte, un des plus célèbres flibustiers des mers du sud, Williams Dampier, après de nombreuses aventures mêlées de plaisirs et de misères, arriva sur le navire le
     Cygnet au rivage nord-ouest de la Nouvelle Hollande par 16 degrés 50 de latitude; il communiqua avec les naturels, et fit de leurs mœurs, de leur pauvreté, de leur intelligence, une description très complète. Il revint, en 1689, à la baie même où Hertoge avait débarqué, non plus en flibustier, mais en commandant du Roebuck, un bâtiment de la marine royale. Jusqu’ici, cependant, la découverte de la Nouvelle Hollande n’avait eu d’autre intérêt que celui d’un fait géographique. On ne pensait guère à la coloniser, et pendant trois quarts de siècle, de 1699 à 1770, aucun navigateur n’y vint aborder. Mais alors apparut le plus illustre des marins du monde entier, le capitaine Cook, et le nouveau continent ne tarda pas à s’ouvrir aux émigrations européennes. Pendant ses trois voyages célèbres, James Cook accosta les terres de la Nouvelle Hollande, et pour la première fois, le 31 mars 1770. Après avoir heureusement observé à Otahiti le passage de Vénus sur le soleil, Cook lança son petit navire l’Endeavour dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ayant reconnu la Nouvelle Zélande, il arriva dans une baie de la côte ouest de l’Australie, et il la trouva si riche en plantes nouvelles qu’il lui donna le nom de Baie Botanique. C’est le Botany-Bay actuel. Ses relations avec des naturels à demi abrutis furent peu intéressantes. Il remonta vers le nord, et par 16 degrés de latitude, près du cap Tribulation, l’Endeavour toucha sur un fond de corail, à huit lieues de la côte. Le danger de couler bas était imminent. Vivres et canons furent jetés à la mer; mais dans la nuit suivante la marée remit à flot le navire allégé, et s’il ne coula pas, c’est qu’un morceau de corail, engagé dans l’ouverture, aveugla suffisamment sa voie d’eau. Cook put conduire son bâtiment à une petite crique où se jetait une rivière qui fut nommée Endeavour. Là, pendant trois mois que durèrent leurs réparations, les anglais essayèrent d’établir des communications utiles avec les indigènes; mais ils y réussirent peu, et remirent à la voile. L’Endeavour continua sa route vers le nord. Cook voulait savoir si un détroit existait entre la Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande; après de nouveaux dangers, après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la mer, qui s’ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit existait. Il fut franchi. Cook descendit dans une petite île, et, prenant possession au nom de l’Angleterre de la longue étendue de côtes qu’il avait reconnues, il leur donna le nom très britannique de Nouvelle Galles Du Sud. Trois ans plus tard, le hardi marin commandait l’Aventure et la Résolution; le capitaine Furneaux alla sur l’Aventure reconnaître les côtes de la terre de Van-Diemen, et revint en supposant qu’elle faisait partie de la Nouvelle Hollande. Ce ne fut qu’en 1777, lors de son troisième voyage, que Cook mouilla avec ses vaisseaux la Résolution et la Découverte dans la baie de l’Aventure sur la terre de Van-Diemen, et c’est de là qu’il partit pour aller, quelques mois plus tard, mourir aux îles Sandwich.
     
       – C’était un grand homme, dit Glenarvan.
     
       – Le plus illustre marin qui ait jamais existé. Ce fut Banks, son compagnon, qui suggéra au gouvernement anglais la pensée de fonder une colonie à Botany-Bay. Après lui, s’élancent des navigateurs de toutes les nations. Dans la dernière lettre reçue de La Pérouse, écrite de Botany-Bay et datée du 7 février 1787, l’infortuné marin annonce son intention de visiter le golfe de Carpentarie et toute la côte de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Van-Diemen. Il part, et ne revient plus. En 1788, le capitaine Philipp établit à Port-Jackson la première colonie anglaise. En 1791, Vancouver relève un périple considérable de côtes méridionales du nouveau continent. En 1792, d’Entrecasteaux, expédié à la recherche de La Pérouse, fait le tour de la Nouvelle Hollande, à l’ouest et au sud, découvrant des îles inconnues sur sa route. En 1795 et 1797, Flinders et Bass, deux jeunes gens, poursuivent courageusement dans une barque longue de huit pieds la reconnaissance des côtes du sud, et, en 1797, Bass passe entre la terre de Van-Diemen et la Nouvelle Hollande, par le détroit qui porte son nom. Cette même année, Vlaming, le découvreur de l’île Amsterdam, reconnaissait sur les rivages orientaux la rivière Swan-River, où s’ébattaient des cygnes noirs de la plus belle espèce. Quant à Flinders, il reprit en 1801 ses curieuses explorations, et par 138° 58’ de longitude et 35° 40’ de latitude, il se rencontra dans Encounter-Bay avec le
     géographe et le naturaliste, deux navires français que commandaient les capitaines Baudin et Hamelin.
     
       – Ah! Le capitaine Baudin? dit le major.
     
       – Oui! Pourquoi cette exclamation? demanda Paganel.
     
       – Oh! Rien. Continuez, mon cher Paganel.
     
       – Je continue donc en ajoutant aux noms de ces navigateurs celui du capitaine King, qui, de 1817 à 1822, compléta la reconnaissance des côtes intertropicales de la Nouvelle Hollande.
     
       – Cela fait vingt-quatre noms, dit Robert.
     
       – Bon, répondit Paganel, j’ai déjà la moitié de la carabine du major. Et maintenant que j’en ai fini avec les marins, passons aux voyageurs.
     
       – Très bien, Monsieur Paganel, dit lady Helena. Il faut avouer que vous avez une mémoire étonnante.
     
       – Ce qui est fort singulier, ajouta Glenarvan, chez un homme si…
     
       – Si distrait, se hâta de dire Paganel. Oh! je n’ai que la mémoire des dates et des faits. Voilà tout.
     
       – Vingt-quatre, répéta Robert.
     
       – Eh bien, vingt-cinq, le lieutenant Daws. C’était en 1789, un an après l’établissement de la colonie à Port-Jackson. On avait fait le tour du nouveau continent; mais ce qu’il renfermait, personne n’eût pu le dire. Une longue rangée de montagnes parallèles au rivage oriental semblait interdire tout accès à l’intérieur. Le lieutenant Daws, après neuf journées de marche, dut rebrousser chemin et revenir à Port-Jackson. Pendant la même année, le capitaine Tench essaya de franchir cette haute chaîne, et ne put y parvenir. Ces deux insuccès détournèrent pendant trois ans les voyageurs de reprendre cette tâche difficile. En 1792, le colonel Paterson, un hardi explorateur africain cependant, échoua dans la même tentative. L’année suivante, un simple quartier-maître de la marine anglaise, le courageux Hawkins, dépassa de vingt milles la ligne que ses devanciers n’avaient pu franchir. Pendant dix-huit ans, je n’ai que deux noms à citer, ceux du célèbre marin Bass et de M Bareiller, un ingénieur de la colonie, qui ne furent pas plus heureux que leurs prédécesseurs, et j’arrive à l’année 1813 où un passage fut enfin découvert à l’ouest de Sydney. Le gouverneur Macquarie s’y hasarda en 1815, et la ville de Bathurst fut fondée au delà des montagnes bleues. À partir de ce moment, Throsby en 1819, Oxley qui traversa trois cents milles de pays, Howel et Hune dont le point de départ fut précisément Twofold-Bay, où passe le trente-septième parallèle, et le capitaine Sturt, qui, en 1829 et 1830, reconnut les cours du Darling et du Murray, enrichirent la géographie de faits nouveaux et aidèrent au développement des colonies.
     
       – Trente-six, dit Robert.
     
       – Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour mémoire Eyre et Leichardt, qui pat une portion du pays en 1840 et 1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846, dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852; Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart, qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862, j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay, Howit…
     
       – Cinquante-six! s’écria Robert.
     
       – Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure, car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy, ni De Wickam, ni Stokes…
     
       – Assez, fit le major, accablé sous le nombre.
     
       – Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers…
     
       – Grâce!…
     
       – Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell…
     
       – Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon cœur, n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue vaincu.
     
       – Et sa carabine? demanda le géographe d’un air triomphant.
     
       – Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée d’artillerie.
     
       – Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit fait…
     
       – Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête.
     
       – Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel.
     
       – Je dis que les incidents relatifs à la découverte de l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus.
     
       – Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté.
     
       – Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-vous ma carabine? demanda Mac Nabbs.
     
       – À l’instant, major.
     
       – Marché conclu?
     
       – Marché conclu.
     
       – Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient pas à la France?
     
       – Mais, il me semble…
     
       – Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais?
     
       – Non, major, répondit Paganel d’un air vexé.
     
       – C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir.
     
       – Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est une mauvaise plaisanterie!
     
       – Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est historique dans le royaume-uni.
     
       – C’est une indignité! s’écria le patriotique géographe. Et cela se répète sérieusement?
     
       – Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous ignoriez cette particularité?
     
       – Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas peur de ce que l’on mange.
     
       – Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en souriant modestement.
     
       Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson resta la propriété du major Mac Nabbs.

    Chapitre V Les Colères De L’océan Indien

       Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son point à midi, annonça que le Duncan se trouvait par 113° 37’ de longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent, non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les séparaient du cap Bernouilli.
     
       Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors le
     Duncan fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des Indes abritée par le continent australien.
     
       On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli se relèverait à l’horizon.
     
       Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht; mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer; peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les voiles inertes pendirent le long des mâts.
     
       Le
     Duncan, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les calmes de l’océan.
     
       Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon, paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un chapeau.
     
       «En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre, mieux vaut absence de vent que vent contraire.
     
       – Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps. Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.
     
       – Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après tout.
     
       – Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.
     
       – Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith, apparaissait libre de nuages.
     
       – Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.
     
       – Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?
     
       – Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à l’apparence du ciel,
     mylord. Rien n’est plus trompeur. Depuis deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles. Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones, les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.
     
       – John, répondit Glenarvan, le
     Duncan est un bâtiment solide, son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons nous défendre!»
     
       John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de prudence à son bord.
     
       Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande.
     
       John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine, sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit. Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le craquement des mâts, le battement des manœuvres courantes, le bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert, apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à agir.
     
       Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau de léopard.
     
       «L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles.
     
       – Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine.
     
       En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier. Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et d’adoucir ses mouvements de roulis.
     
       Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles furent condamnées.
     
       John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait d’arracher ses secrets à ce ciel orageux.
     
       En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces, abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique, et le
     storm-glassindiquait la tempête.
     
       Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il sifflait dans des manœuvres dormantes avec une extrême violence. Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument, résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manœuvres couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme un alcyon sur leur crête écumante.
     
       Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette; quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune capitaine.
     
       «Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une légère accalmie.
     
       – Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez rester sur le pont, ni vous, miss Mary.»
     
       Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots.
     
       «Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les focs!»
     
       Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le
     Duncan, dont la cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice.
     
       Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une admiration mêlée d’effroi cette lutte du
     Duncan contre les flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes, qui se jouaient dans les vents déchaînés.
     
       En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-dessus des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut renversé par un coup de barre inattendu. Le
     Duncan venait en travers à la lame et ne gouvernait plus.
     
       «Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la passerelle.
     
       – Le navire se couche! répondit Tom Austin.
     
       – Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail?
     
       – À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur.
     
       John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau d’échappement.
     
       «Qu’est-ce donc? demanda le capitaine.
     
       – L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle ne fonctionne plus.
     
       – Quoi? Il est impossible de la dégager?
     
       – Impossible.»
     
       Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il y avait un fait incontestable:
     
       L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus, s’était échappée par les soupapes.
     
       John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux ennemi.
     
       Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan; puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont.
     
       «Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci.
     
       – Mais nous pouvons être utiles…
     
       – Rentrez, rentrez,
     mylord, il le faut! Il y a des circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le veux!»
     
       Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il fallait que la situation fût suprême.
     
       Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments.
     
       «Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant dans le carré.
     
       – Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de
     la tempête, au roi qu’il porte à son bord:
     
       «Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-je!»
     
       Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le vent.
     
       Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut résister à de pareilles violences?
     
       Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa direction première.
     
       Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des manœuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire. John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée.
     
       Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que la tempête diminuerait au lever du jour.
     
       Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit ouragan.
     
       John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il portait. Le
     Duncan donnait une bande effroyable; ses épontilles en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent comme de gigantesques albatros.
     
       Le
     Duncan se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts, et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient livrer passage aux flots.
     
       John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai de misaine et livrée à l’action du vent.
     
       Alors, sous ce morceau de toile, le
     Duncan laissa porter et se prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui, il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers. Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à l’avant avec une irrésistible violence.
     
       Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15 décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir, et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées dans le nord.
     
       En effet, il pouvait tout craindre. Le
     Duncan, rejeté hors de sa route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait.
     
       À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or, la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment.
     
       Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la tempête le jette sur des atterrages, il est perdu.
     
       John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout, et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le
     Duncan à la côte.
     
       «Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible,
     mylord.
     
       – Faites, John, répondit Glenarvan.
     
       – Et lady Helena? Miss Grant?
     
       – Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez.
     
       – Je vous avertirai,
     mylord.»
     
       Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout le danger, le sentaient imminent.
     
       Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert, qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades, les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une telle élévation.
     
       «Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin.
     
       – C’est mon avis, répondit le second.
     
       – Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John.
     
       S’il n’offre pas une passe praticable au
     Duncan, et s’il ne l’y conduit lui-même, nous sommes perdus.
     
       – La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-nous franchir ces bancs?
     
       – Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!»
     
       Cependant le
     Duncan, sous son tourmentin, portait à la côte avec une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la terre.
     
       Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse un bassin plus tranquille. Là, le
     Duncan se fût trouvé dans une sûreté relative.
     
       Mais comment passer?
     
       John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que, l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette. Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary Grant pâlit.
     
       «John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss Grant.
     
       – Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main du lord à ses yeux humides.
     
       Le
     Duncan n’était plus qu’à quelques encablures du pied des bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en un mot, de calmer cette mer tumultueuse?
     
       John Mangles eut une dernière idée.
     
       «L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de l’huile!»
     
       Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile; cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.
     
       Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus des bastingages de tribord et de bâbord.
     
       «Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.
     
       En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée par un mascaret mugissant. C’était l’instant.
     
       «À dieu vat!» cria le jeune capitaine.
     
       Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le
     Duncan vola sur les eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà des redoutables bancs.

    Chapitre VI Le Cap Bernouilli

       Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc, nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le Duncan, après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du large.
     
       Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant: «Merci, John.»
     
       Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité des périls auxquels ils venaient d’échapper.
     
       Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte le
     Duncan avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte du bord.
     
       En somme, le
     Duncan n’avait pas trop dévié de sa route: de deux degrés à peine. Il se trouvait par 13612 de longitude et 3507 de latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap Bernouilli.
     
       Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au sud, le golfe Saint-Vincent.
     
       Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde, capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les opérations commerciales ou les arts mécaniques.
     
       Le
     Duncan pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation. Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.
     
       Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la résolution suivante: le
     Duncan suivrait à la voile le contour des rivages australiens, en cherchant les traces du Britannia; il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.
     
       L’hélice remise en état, le
     Duncan irait croiser sur les côtes orientales pour achever la série de ses recherches.
     
       Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps. Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le
     Duncan, sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord amures, au vent des rivages australiens.
     
       Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes, et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa découverte, en 1802, d’innombrables bandes de
     kanguroos bondir à travers les bois et les plaines.
     
       Le lendemain, pendant que le
     Duncan courait bord sur bord, ses embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les accores de la côte.
     
       Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point inexploré.
     
       Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute la sécheresse d’un continent polaire.
     
       Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service. Les marins ne s’en plaignirent pas.
     
       Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux chercher quelques vestiges du
     Britannia. Mais cette scrupuleuse exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens furent aussi muets à cet égard que les terres patagones. Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au hasard. Pendant la nuit, le Duncan mettait en panne, de manière à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte était fouillée avec soin.
     
       Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli, qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave. Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du
     Britannia.
     
       En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la catastrophe, la mer avait pu, avait dû
     
       Disperser, ronger les restes du trois-mâts et les arracher de l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons, faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte, avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du continent.
     
       Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie, leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro, vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes, le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et arriver à l’océan Indien?
     
       Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces. L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se brisa le
     Britannia, sur la côte occidentale de l’Australie.
     
       Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir compte:
     où ils seront prisonniers de cruels indigènes. Mais il n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.
     
       Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du
     Britannia ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir courageusement et consciencieusement.
     
       Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question du salut de leur père allait irrévocablement se décider. Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente discussion avait judicieusement démontré que les naufragés seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût brisé sur les écueils de la côte orientale.
     
       «Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!
     
       – Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient, et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.
     
       – Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.
     
       Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux milles en mer.
     
       L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant, doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de l’Australie.
     
       Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque d’un navire, et le
     Britannia pouvait s’être perdu là corps et biens.
     
       Les passagers du
     Duncan débarquèrent sans difficulté sur un rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures du massif.
     
       Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide. Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le paisible major, qui n’y tenait pas autrement.
     
       La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan compara aux
     glens des basses terres d’écosse, et Paganel aux landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques constructions de bon augure.
     
       «Un moulin!» s’écria Robert.
     
       À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au vent.
     
       «C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes regards.
     
       – C’est presque un clocher, dit lady Helena.
     
       – Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.
     
       – Allons au moulin», répliqua Glenarvan.
     
       On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol, travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect. La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile, puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes ailes.
     
       En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le bonheur au delà des mers.
     
       Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:
     
       «Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.
     
       – Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui offrait le colon.
     
       – Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison est la vôtre.»
     
       Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par
     mistress O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes.
     
       Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de la maison construite en forts madriers disposés horizontalement. Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de ses robustes habitants.
     
       Le dîner de midi était servi. La soupière fumait entre le rosbeef et le gigot de mouton, entourés de larges assiettes d’olives, de raisins et d’oranges; le nécessaire était là; le superflu ne manquait pas.
     
       L’hôte et l’hôtesse avaient un air si engageant, la table à l’aspect tentateur était si vaste et si abondamment fournie, qu’il eût été malséant de ne point s’y asseoir. Déjà les domestiques de la ferme, les égaux de leur maître, venaient y partager leur repas. Paddy O’Moore indiqua de la main la place réservée aux étrangers.
     
       «Je vous attendais, dit-il simplement à lord Glenarvan.
     
       – Vous? répondit celui-ci fort surpris.
     
       – J’attends toujours ceux qui viennent», répondit l’irlandais.
     
       Puis, d’une voix grave, pendant que sa famille et ses serviteurs se tenaient debout respectueusement, il récita le bénédicité. Lady Helena se sentit tout émue d’une si parfaite simplicité de mœurs, et un regard de son mari lui fit comprendre qu’il l’admirait comme elle.
     
       On fit fête au repas. La conversation s’engagea sur toute la ligne. D’écossais à irlandais, il n’y a que la main. La Tweed, large de quelques toises, creuse un fossé plus profond entre l’écosse et l’Angleterre que les vingt lieues du canal d’Irlande qui séparent la vieille Calédonie de la verte Erin. Paddy O’Moore raconta son histoire.
     
       C’était celle de tous les émigrants que la misère chasse de leur pays. Beaucoup viennent chercher au loin la fortune, qui n’y trouvent que déboires et malheurs. Ils accusent la chance, oubliant d’accuser leur inintelligence, leur paresse et leurs vices. Quiconque est sobre et courageux, économe et brave, réussit.
     
       Tel fut et tel était Paddy O’Moore. Il quitta Dundalk, où il mourait de faim, emmena sa famille vers les contrées australiennes, débarqua à Adélaïde, dédaigna les travaux du mineur pour les fatigues moins aléatoires de l’agriculteur, et, deux mois après, il commença son exploitation, si prospère aujourd’hui.
     
       Tout le territoire de l’Australie du sud est divisé par portions d’une contenance de quatre-vingts acres chacune. Ces divers lots sont cédés aux colons par le gouvernement, et par chaque lot un laborieux agriculteur peut gagner de quoi vivre et mettre de côté une somme nette de quatre-vingts livres sterling.
     
       Paddy O’Moore savait cela. Ses connaissances agronomiques le servirent fort. Il vécut, il économisa, et acquit de nouveaux lots avec les profits du premier. Sa famille prospéra, son exploitation aussi. Le paysan irlandais devint propriétaire foncier, et quoique son établissement ne comptât pas encore deux ans d’existence, il possédait alors cinq cents acres d’un sol vivifié par ses soins, et cinq cents têtes de bétail. Il était son maître, après avoir été l’esclave des européens, et indépendant comme on peut l’être dans le plus libre pays du monde.
     
       Ses hôtes, à ce récit de l’émigrant irlandais, répondirent par de sincères et franches félicitations.
     
       Paddy O’Moore, son histoire terminée, attendait, sans doute confidences pour confidences, mais sans les provoquer. Il était de ces gens discrets qui disent: voilà ce que je suis, mais je ne vous demande pas qui vous êtes. Glenarvan, lui, avait un intérêt immédiat à parler du
     Duncan, de sa présence au cap Bernouilli, et des recherches qu’il poursuivait avec une infatigable persévérance. Mais, en homme qui va droit au but, il interrogea d’abord Paddy O’Moore sur le naufrage du Britannia.
     
       La réponse de l’irlandais ne fut pas favorable. Il n’avait jamais entendu parler de ce navire. Depuis deux ans, aucun bâtiment n’était venu se perdre à la côte, ni au-dessus du cap, ni au-dessous. Or, la catastrophe datait de deux années seulement. Il pouvait donc affirmer avec la plus entière certitude que les naufragés n’avaient pas été jetés sur cette partie des rivages de l’ouest.
     
       «Maintenant,
     mylord, ajouta-t-il, je vous demanderai quel intérêt vous avez à m’adresser cette question.»
     
       Alors, Glenarvan raconta au colon l’histoire du document, le voyage du yacht, les tentatives faites pour retrouver le capitaine Grant; il ne cacha pas que ses plus chères espérances tombaient devant des affirmations aussi nettes, et qu’il désespérait de retrouver jamais les naufragés du
     Britannia.
     
       De telles paroles devaient produire une douloureuse impression sur les auditeurs de Glenarvan. Robert et Mary étaient là qui l’écoutaient, les yeux mouillés de larmes. Paganel ne trouvait pas un mot de consolation et d’espoir. John Mangles souffrait d’une douleur qu’il ne pouvait adoucir. Déjà le désespoir envahissait l’âme de ces hommes généreux que le
     Duncan venait de porter inutilement à ces lointains rivages, quand ces paroles se firent entendre:
     
       «Mylord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est vivant, il est vivant sur la terre australienne!»

    Chapitre VII

    Ayrton

     
       La surprise que produisirent ces paroles ne saurait se dépeindre. Glenarvan s’était levé d’un bond, et, repoussant son siège:
     
       «Qui parle ainsi? s’écria-t-il.
     
       – Moi, répondit un des serviteurs de Paddy O’Moore, assis au bout de la table.
     
       – Toi, Ayrton! dit le colon, non moins stupéfait que Glenarvan.
     
       – Moi, répondit Ayrton d’une voix émue, mais ferme, moi, écossais comme vous,
     mylord, moi, un des naufragés du Britannia!»
     
       Cette déclaration produisit un indescriptible effet.
     
       Mary Grant, à demi pâmée par l’émotion, à demi mourante de bonheur, cette fois, se laissa aller dans les bras de lady Helena. John Mangles, Robert, Paganel, quittant leur place, se précipitèrent vers celui que Paddy O’Moore venait de nommer Ayrton.
     
       C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une rude physionomie, dont le regard très brillant se perdait sous une arcade sourcilière profondément enfoncée.
     
       Sa vigueur devait être peu commune, malgré la maigreur de son corps. Il était tout os et tout nerfs, et, suivant une expression écossaise, il ne perdait pas son temps à faire de la chair grasse.
     
       Une taille moyenne, des épaules larges, une allure décidée, une figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère empreinte sur son visage. On voyait qu’il avait souffert et beaucoup, bien qu’il parût homme à supporter les souffrances, à les braver, à les vaincre.
     
       Glenarvan et ses amis avaient senti cela à première vue.
     
       La personnalité d’Ayrton s’imposait dès l’abord.
     
       Glenarvan, se faisant l’interprète de tous, le pressa de questions auxquelles Ayrton répondit. La rencontre de Glenarvan et Ayrton avait évidemment produit chez tous deux une émotion réciproque.
     
       Aussi les premières questions de Glenarvan se pressèrent-elles sans ordre, et comme malgré lui.
     
       «Vous êtes un des naufragés du
     Britannia? demanda-t-il.
     
       – Oui,
     mylord, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit Ayrton.
     
       – Sauvé avec lui après le naufrage?
     
       – Non,
     mylord, non. À ce moment terrible, j’ai été séparé, enlevé du pont du navire, jeté à la côte.
     
       – Vous n’êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait mention?
     
       – Non. Je ne connaissais pas l’existence de ce document. Le capitaine l’a lancé à la mer quand je n’étais plus à bord.
     
       – Mais le capitaine? Le capitaine?
     
       – Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l’équipage du
     Britannia. Je pensais avoir survécu seul.
     
       – Mais vous avez dit que le capitaine Grant était vivant!
     
       – Non. J’ai dit: si le capitaine est vivant…
     
       – Vous avez ajouté: il est sur le continent australien!…
     
       – Il ne peut être que là, en effet.
     
       – Vous ne savez donc pas où il est?
     
       – Non,
     mylord, je vous le répète, je le croyais enseveli dans les flots ou brisé sur les rocs. C’est vous qui m’apprenez que peut-être il vit encore.
     
       – Mais alors que savez-vous? demanda Glenarvan.
     
       – Ceci seulement. Si le capitaine Grant est vivant, il est en Australie.
     
       – Où donc a eu lieu le naufrage?» dit alors le major Mac Nabbs.
     
       C’était la première question à poser, mais, dans le trouble causé par cet incident, Glenarvan, pressé de savoir avant tout où se trouvait le capitaine Grant, ne s’informa pas de l’endroit où le
     Britannia s’était perdu. À partir de ce moment, la conversation, jusque-là vague, illogique, procédant par bonds, effleurant les sujets sans les approfondir, mêlant les faits, intervertissant les dates, prit une allure plus raisonnable, et bientôt les détails de cette obscure histoire apparurent nets et précis à l’esprit de ses auditeurs.
     
       À la question faite par Mac Nabbs, Ayrton répondit en ces termes:
     
       «Lorsque je fus arraché du gaillard d’avant où je halais bas le foc, le
     Britannia courait vers la côte de l’Australie. Il n’en était pas à deux encablures. Le naufrage a donc eu lieu à cet endroit même.
     
       – Par trente-sept degrés de latitude? demanda John Mangles.
     
       – Par trente-sept degrés, répondit Ayrton.
     
       – Sur la côte ouest?
     
       – Non pas! Sur la côte est, répliqua vivement le quartier-maître.
     
       – Et à quelle époque?
     
       – Dans la nuit du 27 juin 1862.
     
       – C’est cela! C’est cela même! s’écria Glenarvan.
     
       – Vous voyez donc bien,
     mylord, ajouta Ayrton, que j’ai pu justement dire: si le capitaine Grant vit encore, c’est sur le continent australien qu’il faut le chercher, non ailleurs.
     
       – Et nous le chercherons, et nous le trouverons, et nous le sauverons, mon ami! s’écria Paganel. Ah! précieux document, ajouta-t-il avec une naïveté parfaite, il faut avouer que tu es tombé entre les mains de gens bien perspicaces!»
     
       Personne, sans doute, n’entendit les flatteuses paroles de Paganel. Glenarvan et lady Helena, Mary et Robert s’étaient empressés autour d’Ayrton.
     
       Ils lui serraient les mains. Il semblait que la présence de cet homme fût un gage assuré du salut d’Harry Grant. Puisque le matelot avait échappé aux dangers du naufrage, pourquoi le capitaine ne se serait-il pas tiré sain et sauf de cette catastrophe? Ayrton répétait volontiers que le capitaine Grant devait être vivant comme lui. Où, il ne saurait le dire, mais certainement sur ce continent. Il répondait aux mille questions dont il était assailli avec une intelligence et une précision remarquables. Miss Mary, pendant qu’il parlait, tenait une de ses mains dans les siennes. C’était un compagnon de son père, ce matelot, un des marins du
     Britannia! Il avait vécu près d’Harry Grant, courant avec lui les mers, bravant les mêmes dangers!
     
       Mary ne pouvait détacher ses regards de cette rude physionomie et pleurait de bonheur.
     
       Jusqu’ici, personne n’avait eu la pensée de mettre en doute la véracité et l’identité du quartier-maître.
     
       Seuls, le major et peut-être John Mangles, moins prompts à se rendre, se demandaient si les paroles d’Ayrton méritaient une entière confiance. Sa rencontre imprévue pouvait exciter quelques soupçons.
     
       Certainement, Ayrton avait cité des faits et des dates concordantes, de frappantes particularités. Mais les détails, si exacts qu’ils soient, ne forment pas une certitude, et généralement, on l’a remarqué, le mensonge s’affirme par la précision des détails. Mac Nabbs réserva donc son opinion, et s’abstint de se prononcer.
     
       Quant à John Mangles, ses doutes ne résistèrent pas longtemps aux paroles du matelot, et il le tint pour un vrai compagnon du capitaine Grant, quand il l’eut entendu parler de son père à la jeune fille.
     
       Ayrton connaissait parfaitement Mary et Robert. Il les avait vus à Glasgow au départ du
     Britannia. Il rappela leur présence à ce déjeuner d’adieu donné à bord aux amis du capitaine. Le shérif Mac Intyre y assistait.
     
       On avait confié Robert, – il avait dix ans à peine, – aux soins de Dick Turner, le maître d’équipage, et il lui échappa pour grimper aux barres du perroquet.
     
       «C’est vrai, c’est vrai,» disait Robert Grant.
     
       Et Ayrton rappelait ainsi mille petits faits, sans paraître y attacher l’importance que leur donnait John Mangles. Et, quand il s’arrêtait, Mary lui disait de sa douce voix:
     
       «Encore, Monsieur Ayrton, parlez-nous encore de notre père!»
     
       Le quartier-maître satisfit de son mieux aux désirs de la jeune fille. Glenarvan ne voulait pas l’interrompre, et cependant, vingt questions plus utiles se pressaient dans son esprit; mais lady Helena, lui montrant la joyeuse émotion de Mary, arrêtait ses paroles.
     
       Ce fut dans cette conversation qu’Ayrton raconta l’histoire du
     Britannia et son voyage à travers les mers du Pacifique. Mary Grant en connaissait une grande partie, puisque les nouvelles du navire allaient jusqu’au mois de mai de l’année 1862. Pendant cette période d’un an Harry Grant atterrit aux principales terres de l’Océanie. Il toucha aux Hébrides, à la Nouvelle Guinée, à la Nouvelle Zélande, à la Nouvelle Calédonie, se heurtant à des prises de possession souvent peu justifiées, subissant le mauvais vouloir des autorités anglaises, car son navire était signalé dans les colonies britanniques. Cependant il avait trouvé un point important sur la côte occidentale de la Papouasie; là, l’établissement d’une colonie écossaise lui parut facile et sa prospérité assurée; en effet, un bon port de relâche sur la route des Moluques et des Philippines devait attirer des navires, surtout quand le percement de l’isthme de Suez aurait supprimé la voie du cap de Bonne-Espérance. Harry Grant était de ceux qui préconisaient en Angleterre l’œuvre de M De Lesseps et ne jetaient pas des rivalités politiques au travers d’un grand intérêt international.
     
       Après cette reconnaissance de la Papouasie, le
     Britannia alla se ravitailler au Callao, et il quitta ce port le 30 mai 1862, pour revenir en Europe par l’océan Indien et la route du Cap. Trois semaines après son départ, une tempête épouvantable désempara le navire. Il s’engagea. Il fallut couper la mâture. Une voie d’eau se déclara dans les fonds, qu’on ne parvint pas à aveugler. L’équipage fut bientôt exténué, à bout de forces. On ne put pas affranchir les pompes. Pendant huit jours, le Britannia fut le jouet des ouragans. Il avait six pieds d’eau dans sa cale. Il s’enfonçait peu à peu. Les embarcations avaient été enlevées pendant la tempête. Il fallait périr à bord, quand, dans la nuit du 27 juin, comme l’avait parfaitement compris Paganel, on eut connaissance du rivage oriental de l’Australie. Bientôt le navire fit côte. Un choc violent eut lieu. En ce moment, Ayrton enlevé par une vague, fut jeté au milieu des brisants et perdit connaissance. Quand il revint à lui, il était entre les mains des indigènes qui l’entraînèrent dans l’intérieur du continent. Depuis lors, il n’entendit plus parler du Britannia et supposa, non sans raison, qu’il avait péri corps et biens sur les dangereux récifs de Twofold-Bay. Ici se terminait le récit relatif au capitaine Grant. Il provoqua plus d’une fois de douloureuses exclamations. Le major n’aurait pu sans injustice douter de son authenticité. Mais, après l’histoire du Britannia, l’histoire particulière d’Ayrton devait présenter un intérêt plus actuel encore. En effet, Grant, on n’en doutait pas, grâce au document, avait survécu au naufrage avec deux de ses matelots, comme Ayrton lui-même. Du sort de l’un on pouvait raisonnablement conclure au sort de l’autre. Ayrton fut donc invité à faire le récit de ses aventures.
     
       Il fut très simple et très court.
     
       Le matelot naufragé, prisonnier d’une tribu indigène, se vit emmené dans ces régions intérieures arrosées par le Darling, c’est-à-dire à quatre cents milles au nord du trente-septième parallèle. Là, il vécut fort misérable, parce que la tribu était misérable elle-même, mais non maltraité. Ce furent deux longues années d’un pénible esclavage. Cependant, l’espoir de recouvrer sa liberté le tenait au cœur.
     
       Il épiait la moindre occasion de se sauver, bien que sa fuite dût le jeter au milieu de dangers innombrables.
     
       Une nuit d’octobre 1864, il trompa la vigilance des naturels et disparut dans la profondeur de forêts immenses. Pendant un mois, vivant de racines, de fougères comestibles, de gommes de mimosas, il erra au milieu de ces vastes solitudes, se guidant le jour sur le soleil, la nuit sur les étoiles, souvent abattu par le désespoir. Il traversa ainsi des marais, des rivières, des montagnes, toute cette portion inhabitée du continent que de rares voyageurs ont sillonnée de leurs hardis itinéraires. Enfin, mourant, épuisé, il arriva à l’habitation hospitalière de Paddy O’Moore, où il trouva une existence heureuse en échange de son travail.
     
       «Et si Ayrton se loue de moi, dit le colon irlandais, quand ce récit fut achevé, je n’ai qu’à me louer de lui. C’est un homme intelligent, brave, un bon travailleur, et, s’il lui plaît, la demeure de Paddy O’Moore sera longtemps la sienne.»
     
       Ayrton remercia l’irlandais d’un geste, et il attendit que de nouvelles questions lui fussent adressées. Il se disait, cependant, que la légitime curiosité de ses auditeurs devait être satisfaite. À quoi eût-il répondu désormais qui n’eût été cent fois dit déjà? Glenarvan allait donc ouvrir la discussion sur un nouveau plan à combiner, en profitant de la rencontre d’Ayrton et de ses renseignements, quand le major, s’adressant au matelot, lui dit:
     
       «Vous étiez quartier-maître à bord du
     Britannia?
     
       – Oui», répondit Ayrton sans hésiter.
     
       Mais, comprenant qu’un certain sentiment de défiance, un doute, si léger qu’il fût, avait dicté cette demande au major, il ajouta:
     
       «J’ai d’ailleurs sauvé du naufrage mon engagement à bord.»
     
       Et il sortit immédiatement de la salle commune pour aller chercher cette pièce officielle. Son absence ne dura pas une minute. Mais Paddy O’Moore eut le temps de dire:
     
       «Mylord, je vous donne Ayrton pour un honnête homme. Depuis deux mois qu’il est à mon service, je n’ai pas un seul reproche à lui faire. Je connaissais l’histoire de son naufrage et de sa captivité. C’est un homme loyal, digne de toute votre confiance.»
     
       Glenarvan allait répondre qu’il n’avait jamais douté de la bonne foi d’Ayrton, quand celui-ci rentra et présenta son engagement en règle. C’était un papier signé des armateurs du
     Britannia et du capitaine Grant, dont Mary reconnut parfaitement l’écriture.
     
       Il constatait que «Tom Ayrton, matelot de première classe, était engagé comme quartier-maître à bord du trois-mâts
     Britannia, de Glasgow.» il n’y avait donc plus de doute possible sur l’identité d’Ayrton, car il eût été difficile d’admettre que cet engagement fût entre ses mains et ne lui appartînt pas.
     
       «Maintenant, dit Glenarvan, je fais appel aux conseils de tous, et je provoque une discussion immédiate sur ce qu’il convient de faire. Vos avis, Ayrton, nous seront particulièrement précieux, et je vous serai fort obligé de nous les donner.»
     
       Ayrton réfléchit quelques instants, puis il répondit en ces termes:
     
       «Je vous remercie,
     mylord, de la confiance que vous avez en moi, et j’espère m’en montrer digne. J’ai quelque connaissance de ce pays, des mœurs des indigènes, et si je puis vous être utile…
     
       – Bien certainement, répondit Glenarvan.
     
       – Je pense comme vous, répondit Ayrton, que le capitaine Grant et ses deux matelots ont été sauvés du naufrage; mais, puisqu’ils n’ont pas gagné les possessions anglaises, puisqu’ils n’ont pas reparu, je ne doute pas que leur sort n’ait été le mien, et qu’ils ne soient prisonniers d’une tribu de naturels.
     
       – Vous répétez là, Ayrton, les arguments que j’ai déjà fait valoir, dit Paganel. Les naufragés sont évidemment prisonniers des indigènes, ainsi qu’ils le craignaient. Mais devons-nous penser que, comme vous, ils ont été entraînés au nord du trente-septième degré?
     
       – C’est à supposer, monsieur, répondit Ayrton; les tribus ennemies ne demeurent guère dans le voisinage des districts soumis aux anglais.
     
       – Voilà qui compliquera nos recherches, dit Glenarvan, assez déconcerté. Comment retrouver les traces des prisonniers dans l’intérieur d’un aussi vaste continent?»
     
       Un silence prolongé accueillit cette observation.
     
       Lady Helena interrogeait souvent du regard tous ses compagnons sans obtenir une réponse. Paganel lui-même restait muet, contre son habitude. Son ingéniosité ordinaire lui faisait défaut. John Mangles arpentait à grands pas la salle commune, comme s’il eût été sur le pont de son navire, et dans quelque embarras.
     
       «Et vous, Monsieur Ayrton, dit alors lady Helena au matelot, que feriez-vous?
     
       – Madame, répondit assez vivement Ayrton, je me rembarquerais à bord du
     Duncan, et j’irais droit au lieu du naufrage. Là, je prendrais conseil des circonstances, et peut-être des indices que le hasard pourrait fournir.
     
       – Bien, dit Glenarvan; seulement, il faudra attendre que le
     Duncan soit réparé.
     
       – Ah! vous avez éprouvé des avaries? demanda Ayrton.
     
       – Oui, répondit John Mangles.
     
       – Graves?
     
       – Non, mais elles nécessitent un outillage que nous ne possédons pas à bord. Une des branches de l’hélice est faussée, et ne peut être réparée qu’à Melbourne.
     
       – Ne pouvez-vous aller à la voile? demanda le quartier-maître.
     
       – Si, mais, pour peu que les vents contrarient le
     Duncan, il mettrait un temps considérable à gagner Twofold-Bay, et, en tout cas, il faudra qu’il revienne à Melbourne.
     
       – Eh bien, qu’il y aille, à Melbourne! s’écria Paganel, et allons sans lui à la baie Twofold.
     
       – Et comment? demanda John Mangles.
     
       – En traversant l’Australie comme nous avons traversé l’Amérique, en suivant le trente-septième parallèle.
     
       – Mais le
     Duncan? reprit Ayrton, insistant d’une façon toute particulière.
     
       – Le
     Duncan nous rejoindra, ou nous rejoindrons le Duncan, suivant le cas. Le capitaine Grant est-il retrouvé pendant notre traversée, nous revenons ensemble à Melbourne. Poursuivons-nous, au contraire, nos recherches jusqu’à la côte, le Duncan viendra nous y rejoindre. Qui a des objections à faire à ce plan? Est-ce le major?
     
       – Non, répondit Mac Nabbs, si la traversée de l’Australie est praticable.
     
       – Tellement praticable, répondit Paganel, que je propose à lady Helena et à miss Grant de nous accompagner.
     
       – Parlez-vous sérieusement, Paganel? demanda Glenarvan.
     
       – Très sérieusement, mon cher lord. C’est un voyage de trois cent cinquante milles, pas davantage! À douze milles par jour, il durera un mois à peine, c’est-à-dire le temps nécessaire aux réparations du
     Duncan. Ah! S’il s’agissait de traverser le continent australien sous une plus basse latitude, s’il fallait le couper dans sa plus grande largeur, passer ces immenses déserts où la chaleur est torride, faire enfin ce que n’ont pas encore tenté les plus hardis voyageurs, ce serait différent! Mais ce trente-septième parallèle coupe la province de Victoria, un pays anglais s’il en fut, avec des routes, des chemins de fer, et peuplé en grande partie sur ce parcours. C’est un voyage qui se fait en calèche, si l’on veut, ou en charrette, ce qui est encore préférable. C’est une promenade de Londres à Édimbourg. Ce n’est pas autre chose.
     
       – Mais les animaux féroces? dit Glenarvan, qui voulait exposer toutes les objections possibles.
     
       – Il n’y a pas d’animaux féroces en Australie.
     
       – Mais les sauvages?
     
       – Il n’y a pas de sauvages sous cette latitude, et en tout cas, ils n’ont pas la cruauté des nouveaux zélandais.
     
       – Mais les convicts?
     
       – Il n’y a pas de convicts dans les provinces méridionales de l’Australie, mais seulement dans les colonies de l’est. La province de Victoria les a non seulement repoussés, mais elle a fait une loi pour exclure de son territoire les condamnés libérés des autres provinces. Le gouvernement victorien a même, cette année, menacé la compagnie péninsulaire de lui retirer son subside, si ses navires continuaient à prendre du charbon dans les ports de l’Australie occidentale où les convicts sont admis. Comment! Vous ne savez pas cela, vous, un anglais!
     
       – D’abord, je ne suis pas un anglais, répondit Glenarvan.
     
       – Ce qu’a dit M Paganel est parfaitement juste, dit alors Paddy O’Moore. Non seulement la province de Victoria, mais l’Australie méridionale, le Queensland, la Tasmanie même, sont d’accord pour repousser les déportés de leur territoire. Depuis que j’habite cette ferme, je n’ai pas entendu parler d’un seul convict.
     
       – Et pour mon compte, je n’en ai jamais rencontré, répondit Ayrton.
     
       – Vous le voyez, mes amis, reprit Jacques Paganel, très peu de sauvages, pas de bêtes féroces, point de convicts, il n’y a pas beaucoup de contrées de l’Europe dont on pourrait en dire autant! Eh bien, est-ce convenu?
     
       – Qu’en pensez-vous, Helena? demanda Glenarvan.
     
       – Ce que nous pensons tous, mon cher Edward, répondit lady Helena, se tournant vers ses compagnons: en route! En route!»

    Chapitre VIII

    Le Départ

     
       Glenarvan n’avait pas l’habitude de perdre du temps entre l’adoption d’une idée et son exécution. La proposition de Paganel une fois admise, il donna immédiatement ses ordres afin que les préparatifs du voyage fussent achevés dans le plus bref délai. Le départ fut fixé au surlendemain 22 décembre.
     
       Quels résultats devait produire cette traversée de l’Australie? La présence d’Harry Grant étant devenue un fait indiscutable, les conséquences de cette expédition pouvaient être grandes. Elle accroissait la somme des chances favorables. Nul ne se flattait de trouver le capitaine précisément sur cette ligne du trente-septième parallèle qui allait être rigoureusement suivie; mais peut-être coupait-elle ses traces, et en tout cas elle menait droit au théâtre de son naufrage. Là était le principal point.
     
       De plus, si Ayrton consentait à se joindre aux voyageurs, à les guider à travers les forêts de la province Victoria, à les conduire jusqu’à la côte orientale, il y avait là une nouvelle chance de succès. Glenarvan le sentait bien; il tenait particulièrement à s’assurer l’utile concours du compagnon d’Harry Grant, et il demanda à son hôte s’il ne lui déplairait pas trop qu’il fît à Ayrton la proposition de l’accompagner.
     
       Paddy O’Moore y consentit, non sans regretter de perdre cet excellent serviteur.
     
       «Eh bien, nous suivrez-vous, Ayrton, dans cette expédition à la recherche des naufragés du
     Britannia?»
     
       Ayrton ne répondit pas immédiatement à cette demande; il parut même hésiter pendant quelques instants; puis, toute réflexion faite, il dit:
     
       «Oui,
     mylord, je vous suivrai, et si je ne vous mène pas sur les traces du capitaine Grant, au moins vous conduirai-je à l’endroit même où s’est brisé son navire.
     
       – Merci, Ayrton, répondit Glenarvan.
     
       – Une seule question,
     mylord.
     
       – Faites, mon ami.
     
       – Où retrouverez-vous le
     Duncan?
     
       – À Melbourne, si nous ne traversons pas l’Australie d’un rivage à l’autre. À la côte orientale, si nos recherches se prolongent jusque-là.
     
       – Mais alors son capitaine?…
     
       – Son capitaine attendra mes instructions dans le port de Melbourne.
     
       – Bien,
     mylord, dit Ayrton, comptez sur moi.
     
       – J’y compte, Ayrton», répondit Glenarvan.
     
       Le contremaître du
     Britannia fut vivement remercié par les passagers du Duncan. Les enfants de son capitaine lui prodiguèrent leurs meilleures caresses. Tous étaient heureux de sa décision, sauf l’irlandais, qui perdait en lui un aide intelligent et fidèle. Mais Paddy comprit l’importance que Glenarvan devait attacher à la présence du quartier-maître, et il se résigna.
     
       Glenarvan le chargea de lui fournir des moyens de transport pour ce voyage à travers l’Australie, et, cette affaire conclue, les passagers revinrent à bord, après avoir pris rendez-vous avec Ayrton.
     
       Le retour se fit joyeusement. Tout était changé.
     
       Toute hésitation disparaissait. Les courageux chercheurs ne devaient plus aller en aveugles sur cette ligne du trente-septième parallèle. Harry Grant, on ne pouvait en douter, avait trouvé refuge sur le continent, et chacun se sentait le cœur plein de cette satisfaction que donne la certitude après le doute.
     
       Dans deux mois, si les circonstances le favorisaient, le
     Duncan débarquerait Harry Grant sur les rivages d’écosse!
     
       Quand John Mangles appuya la proposition de tenter avec les passagers la traversée de l’Australie, il supposait bien que, cette fois, il accompagnerait l’expédition. Aussi en conféra-t-il avec Glenarvan.
     
       Il fit valoir toutes sortes d’arguments en sa faveur, son dévouement pour lady Helena, pour son honneur lui-même, son utilité comme organisateur de la caravane, et son inutilité comme capitaine à bord du
     Duncan, enfin mille excellentes raisons, excepté la meilleure, dont Glenarvan n’avait pas besoin pour être convaincu.
     
       «Une seule question, John, dit Glenarvan. Vous avez une confiance absolue dans votre second?
     
       – Absolue, répondit John Mangles. Tom Austin est un bon marin. Il conduira le
     Duncan à sa destination, il le réparera habilement et le ramènera au jour dit. Tom est un homme esclave du devoir et de la discipline. Jamais il ne prendra sur lui de modifier ou de retarder l’exécution d’un ordre. Votre honneur peut donc compter sur lui comme sur moi-même.
     
       – C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous accompagnerez; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous soyez là quand nous retrouverons le père de Mary Grant.
     
       – Oh! Votre honneur!…» murmura John Mangles.
     
       Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la main que lui tendait lord Glenarvan.
     
       Le lendemain, John Mangles, accompagné du charpentier et de matelots chargés de vivres, retourna à l’établissement de Paddy O’Moore. Il devait organiser les moyens de transport de concert avec l’irlandais.
     
       Toute la famille l’attendait, prête à travailler sous ses ordres. Ayrton était là et ne ménagea pas les conseils que lui fournit son expérience.
     
       Paddy et lui furent d’accord sur ce point: que les voyageuses devaient faire la route en charrette à bœufs, et les voyageurs à cheval. Paddy était en mesure de procurer les bêtes et le véhicule.
     
       Le véhicule était un de ces chariots longs de vingt pieds et recouverts d’une bâche que supportent quatre roues pleines, sans rayons, sans jantes, sans cerclure de fer, de simples disques de bois, en un mot. Le train de devant, fort éloigné du train de derrière, se rattachait par un mécanisme rudimentaire qui ne permettait pas de tourner court.
     
       À ce train était fixé un timon de trente-cinq pieds, le long duquel six bœufs accouplés devaient prendre place. Ces animaux, ainsi disposés, tiraient de la tête et du cou par la double combinaison d’un joug attaché sur leur nuque et d’un collier fixé au joug par une clavette de fer. Il fallait une grande adresse pour conduire cette machine étroite, longue, oscillante, prompte aux déviations, et pour guider cet attelage au moyen de l’aiguillon. Mais Ayrton avait fait son apprentissage à la ferme irlandaise, et Paddy répondait de son habileté. À lui donc fut dévolu le rôle de conducteur.
     
       Le véhicule, dépourvu de ressorts, n’offrait aucun confort; mais tel il était, tel il le fallait prendre. John Mangles, ne pouvant rien changer à sa construction grossière, le fit disposer à l’intérieur de la plus convenable façon. Tout d’abord, on le divisa en deux compartiments au moyen d’une cloison en planches. L’arrière fut destiné à recevoir les vivres, les bagages, et la cuisine portative de Mr Olbinett. L’avant dut appartenir entièrement aux voyageuses. Sous la main du charpentier, ce premier compartiment se transforma en une chambre commode, couverte d’un épais tapis, munie d’une toilette et de deux couchettes réservées à lady Helena et à Mary Grant. D’épais rideaux de cuir fermaient, au besoin, ce premier compartiment et le défendaient contre la fraîcheur des nuits. À la rigueur, les hommes pourraient y trouver un refuge pendant les grandes pluies; mais une tente devait habituellement les abriter à l’heure du campement.
     
       John Mangles s’ingénia à réunir dans un étroit espace tous les objets nécessaires à deux femmes, et il y réussit.
     
       Lady Helena et Mary Grant ne devaient pas trop regretter dans cette chambre roulante les confortables cabines du
     Duncan.
     
       Quant aux voyageurs, ce fut plus simple: sept chevaux vigoureux étaient destinés à lord Glenarvan, Paganel, Robert Grant, Mac Nabbs, John Mangles, et les deux marins Wilson et Mulrady qui accompagnaient leur maître dans cette nouvelle expédition. Ayrton avait sa place naturelle sur le siège du chariot, et Mr Olbinett que l’équitation ne tentait guère, s’arrangerait très bien de voyager dans le compartiment aux bagages.
     
       Chevaux et bœufs paissaient dans les prairies de l’habitation, et pouvaient être facilement rassemblés au moment du départ.
     
       Ses dispositions prises et ses ordres donnés au maître charpentier, John Mangles revint à bord avec la famille irlandaise, qui voulut rendre visite à lord Glenarvan. Ayrton avait jugé convenable de se joindre à eux, et, vers quatre heures, John et ses compagnons franchissaient la coupée duDuncan.
     
       Ils furent reçus à bras ouverts. Glenarvan leur offrit de dîner à son bord. Il ne voulait pas être en reste de politesse, et ses hôtes acceptèrent volontiers la revanche de leur hospitalité australienne dans le carré du yacht.
     
       Paddy O’Moore fut émerveillé. L’ameublement des cabines, les tentures, les tapisseries, tout l’accastillage d’érable et de palissandre excita son admiration. Ayrton, au contraire, ne donna qu’une approbation modérée à ces superfluités coûteuses.
     
       Mais, en revanche, le quartier-maître du
     Britannia examina le yacht à un point de vue plus marin; il le visita jusqu’à fond de cale; il descendit à la chambre de l’hélice; il observa la machine, s’enquit de sa force effective, de sa consommation; il explora les soutes au charbon, la cambuse, l’approvisionnement de poudre; il s’intéressa particulièrement au magasin d’armes, au canon monté sur le gaillard d’avant, à sa portée.
     
       Glenarvan avait affaire à un homme qui s’y connaissait; il le vit bien aux demandes spéciales d’Ayrton. Enfin, celui-ci termina sa tournée par l’inspection de la mâture et du gréement.
     
       «Vous avez là un beau navire,
     mylord, dit-il.
     
       – Un bon navire surtout, répondit Glenarvan.
     
       – Et quel est son tonnage?
     
       – Il jauge deux cent dix tonneaux.
     
       – Me tromperai-je beaucoup, ajouta Ayrton, en affirmant que le
     Duncan file aisément ses quinze nœuds à toute vapeur?
     
       – Mettez-en dix-sept, répliqua John Mangles, et vous compterez juste.
     
       – Dix-sept! s’écria le quartier-maître, mais alors pas un navire de guerre, j’entends des meilleurs qui soient, n’est capable de lui donner la chasse?
     
       – Pas un! répondit John Mangles. Le
     Duncan est un véritable yacht de course, qui ne se laisserait battre sous aucune allure.
     
       – Même à la voile? demanda Ayrton.
     
       – Même à la voile.
     
       – Eh bien,
     mylord, et vous, capitaine, répondit Ayrton, recevez les compliments d’un marin qui sait ce que vaut un navire.
     
       – Bien, Ayrton, répondit Glenarvan; restez donc à notre bord, et il ne tiendra qu’à vous que ce bâtiment devienne le vôtre.
     
       – J’y songerai,
     mylord», répondit simplement le quartier-maître.
     
       Mr Olbinett vint en ce moment prévenir son honneur que le dîner était servi. Glenarvan et ses hôtes se dirigèrent vers la dunette.
     
       «Un homme intelligent, cet Ayrton, dit Paganel au major.
     
       – Trop intelligent!» murmura Mac Nabbs, à qui, sans apparence de raison, il faut bien le dire, la figure et les manières du quartier-maître ne revenaient pas.
     
       Pendant le dîner, Ayrton donna d’intéressants détails sur le continent australien, qu’il connaissait parfaitement. Il s’informa du nombre de matelots que lord Glenarvan emmenait dans son expédition.
     
       Lorsqu’il apprit que deux d’entre eux seulement, Mulrady et Wilson, devaient l’accompagner, il parut étonné. Il engagea Glenarvan à former sa troupe des meilleurs marins du
     Duncan. Il insista même à cet égard, insistance qui, soit dit en passant, dut effacer tout soupçon de l’esprit du major.
     
       «Mais, dit Glenarvan, notre voyage à travers l’Australie méridionale n’offre aucun danger?
     
       – Aucun, se hâta de répondre Ayrton.
     
       – Eh bien, laissons à bord le plus de monde possible. Il faut des hommes pour manœuvrer le
     Duncan à la voile, et pour le réparer. Il importe, avant tout, qu’il se trouve exactement au rendez-vous qui lui sera ultérieurement assigné. Donc, ne diminuons pas son équipage.»
     
       Ayrton parut comprendre l’observation de lord Glenarvan et n’insista plus.
     
       Le soir venu, écossais et irlandais se séparèrent.
     
       Ayrton et la famille de Paddy O’Moore retournèrent à leur habitation. Chevaux et chariot devaient être prêts pour le lendemain. Le départ fut fixé à huit heures du matin.
     
       Lady Helena et Mary Grant firent alors leurs derniers préparatifs. Ils furent courts, et surtout moins minutieux que ceux de Jacques Paganel. Le savant passa une partie de la nuit à dévisser, essuyer, visser et revisser les verres de sa longue-vue. Aussi dormait-il encore quand le lendemain, à l’aube, le major l’éveilla d’une voix retentissante.
     
       Déjà les bagages avaient été transportés à la ferme par les soins de John Mangles. Une embarcation attendait les voyageurs, qui ne tardèrent pas à y prendre place. Le jeune capitaine donna ses derniers ordres à Tom Austin. Il lui recommanda par-dessus tout d’attendre les ordres de lord Glenarvan à Melbourne, et de les exécuter scrupuleusement quels qu’ils fussent. Le vieux marin répondit à John Mangles qu’il pouvait compter sur lui. Au nom de l’équipage, il présenta à son honneur ses vœux pour le succès de l’expédition. Le canot déborda, et un tonnerre de hurrahs éclata dans les airs.
     
       En dix minutes, l’embarcation atteignit le rivage. Un quart d’heure plus tard, les voyageurs arrivaient à la ferme irlandaise. Tout était prêt. Lady Helena fut enchantée de son installation. L’immense chariot avec ses roues primitives et ses ais massifs lui plut particulièrement. Ces six bœufs attelés par paires avaient un air patriarcal qui lui seyait fort.
     
       «Parbleu! dit Paganel, voilà un admirable véhicule, et qui vaut tous les
     mail-coachs du monde. Une maison qui se déplace, qui marche, qui s’arrête où bon vous semble, que peut-on désirer de mieux?
     
       – Monsieur Paganel, répondit lady Helena, j’espère avoir le plaisir de vous recevoir dans mes salons?
     
       – Comment donc, madame, répliqua le savant, mais ce sera un honneur pour moi! Avez-vous pris un jour?
     
       – J’y serai tous les jours pour mes amis, répondit en riant lady Helena, et vous êtes…
     
       – Le plus dévoué de tous, madame», répliqua galamment Paganel.
     
       Cet échange de politesses fut interrompu par l’arrivée de sept chevaux tout harnachés que conduisait un des fils de Paddy. Lord Glenarvan régla avec l’irlandais le prix de ces diverses acquisitions, en y ajoutant force remercîments que le brave colon estimait au moins à l’égal des guinées.
     
       On donna le signal du départ. Lady Helena et miss Grant prirent place dans leur compartiment, Ayrton sur le siège, Olbinett à l’arrière du chariot; Glenarvan, le major, Paganel, Robert, John Mangles, les deux matelots, tous armés de carabines et de revolvers, enfourchèrent leurs chevaux. Un «Dieu vous assiste!» fut lancé par Paddy O’Moore, et repris en chœur par sa famille. Ayrton fit entendre un cri particulier, et piqua son long attelage. Le chariot s’ébranla, ses ais craquèrent, les essieux grincèrent dans le moyeu des roues, et bientôt disparut au tournant de la route la ferme hospitalière de l’honnête irlandais.

    Chapitre IX

    La Province De Victoria

     
       On était au 23 décembre 1864. Ce décembre, si triste, si maussade, si humide dans l’hémisphère boréal, aurait dû s’appeler juin sur ce continent.
     
       Astronomiquement, l’été comptait déjà deux jours d’existence, car, le 21, le soleil venait d’atteindre le capricorne, et sa présence au-dessus de l’horizon diminuait déjà de quelques minutes. Ainsi donc, c’était dans la plus chaude saison de l’année et sous les rayons d’un soleil presque tropical que devait s’accomplir ce nouveau voyage de lord Glenarvan.
     
       L’ensemble des possessions anglaises dans cette partie de l’océan Pacifique est appelé Australasie. Il comprend la Nouvelle Hollande, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande, et quelques îles circonvoisines.
     
       Quant au continent australien, il est divisé en vastes colonies de grandeur et de richesses fort inégales. Quiconque jette les yeux sur les cartes modernes dressées par MM Petermann ou Preschoell est d’abord frappé de la rectitude de ces divisions.
     
       Les anglais ont tiré au cordeau les lignes conventionnelles qui séparent ces grandes provinces.
     
       Ils n’ont tenu compte ni des versants orographiques, ni du cours des rivières, ni des variétés de climats, ni des différences de races. Ces colonies confinent rectangulairement l’une à l’autre et s’emboîtent comme les pièces d’une marqueterie. À cette disposition de lignes droites, d’angles droits, on reconnaît l’œuvre du géomètre, non l’œuvre du géographe. Seules, les côtes, avec leurs sinuosités variées, leurs fiords, leurs baies, leurs caps, leurs estuaires, protestent au nom de la nature par leur irrégularité charmante.
     
       Cet aspect d’échiquier excitait toujours, et à bon droit, la verve de Jacques Paganel. Si l’Australie eût été française, très certainement les géographes français n’auraient pas poussé jusqu’à ce point la passion de l’équerre et du tire-ligne.
     
       Les colonies de la grande île océanienne sont actuellement au nombre de six: la Nouvelle Galles du sud, capitale Sydney; le Queensland, capitale Brisbane; la province de Victoria, capitale Melbourne; l’Australie méridionale, capitale Adélaïde; l’Australie occidentale, capitale Perth; et enfin l’Australie septentrionale, encore sans capitale. Les côtes seules sont peuplées par les colons. C’est à peine si quelque ville importante s’est hasardée à deux cents milles dans les terres.
     
       Quant à l’intérieur du continent, c’est-à-dire sur une surface égale aux deux tiers de l’Europe, il est à peu près inconnu.
     
       Fort heureusement, le trente-septième parallèle ne traverse pas ces immenses solitudes, ces inaccessibles contrées, qui ont déjà coûté de nombreuses victimes à la science. Glenarvan n’aurait pu les affronter.
     
       Il n’avait affaire qu’à la partie méridionale de l’Australie, qui se décomposait ainsi: une étroite portion de la province d’Adélaïde, la province de Victoria dans toute sa largeur, et enfin le sommet du triangle renversé que forme la Nouvelle Galles du sud.
     
       Or, du cap Bernouilli à la frontière de Victoria, on mesure soixante-deux milles à peine. C’était deux jours de marche, pas plus, et Ayrton comptait coucher le lendemain soir à Aspley, la ville la plus occidentale de la province de Victoria.
     
       Les débuts d’un voyage sont toujours marqués par l’entrain des cavaliers et des chevaux. À l’animation des premiers, rien à dire, mais il parut convenable de modérer l’allure des seconds. Qui veut aller loin doit ménager sa monture. Il fut donc décidé que chaque journée ne comporterait pas plus de vingt-cinq à trente milles en moyenne.
     
       D’ailleurs, le pas des chevaux devait se régler sur le pas plus lent des bœufs, véritables engins mécaniques qui perdent en temps ce qu’ils gagnent en force. Le chariot, avec ses passagers, ses approvisionnements, c’était le noyau de la caravane, la forteresse ambulante. Les cavaliers pouvaient battre l’estrade sur ses flancs, mais ils ne devaient jamais s’en éloigner.
     
       Ainsi donc, aucun ordre de marche n’étant spécialement adopté, chacun fut libre de faire à sa guise dans une certaine limite, les chasseurs de courir la plaine, les gens aimables de converser avec les habitantes du chariot, les philosophes de philosopher ensemble. Paganel, qui possédait toutes ces qualités diverses, devait être partout à la fois.
     
       La traversée de la province d’Adélaïde n’offrit rien d’intéressant. Une suite de coteaux peu élevés, mais riches en poussière, une longue étendue de terrains vagues dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle le «bush» dans le pays, quelques prairies, couvertes par touffes d’un arbuste salé aux feuilles anguleuses dont la gent ovine se montre fort friande, se succédèrent pendant plusieurs milles. Çà et là se voyaient quelques «pig’s-faces», moutons à tête de porc d’une espèce particulière à la Nouvelle Hollande, qui paissaient entre les poteaux de la ligne télégraphique récemment établie d’Adélaïde à la côte.
     
       Jusqu’alors ces plaines rappelaient singulièrement les monotones étendues de la Pampasie argentine.
     
       Même sol herbeux et uni. Même horizon nettement tranché sur le ciel. Mac Nabbs soutenait que l’on n’avait pas changé de pays; mais Paganel affirma que la contrée se modifierait bientôt. Sur sa garantie, on s’attendit à de merveilleuses choses.
     
       Vers trois heures, le chariot traversa un large espace dépourvu d’arbres, connu sous le nom de «mosquitos plains.» Le savant eut la satisfaction géographique de constater qu’il méritait son nom. Les voyageurs et leurs montures souffrirent beaucoup des morsures réitérées de ces importuns diptères; les éviter était impossible; les calmer fut plus facile, grâce aux flacons d’ammoniaque de la pharmacie portative.
     
       Paganel ne put s’empêcher de donner à tous les diables ces moustiques acharnés qui lardèrent sa longue personne de leurs agaçantes piqûres.
     
       Vers le soir, quelques haies vives d’acacias égayèrent la plaine; çà et là, des bouquets de gommiers blancs; plus loin, une ornière fraîchement creusée; puis, des arbres d’origine européenne, oliviers, citronniers et chênes verts, enfin des palissades bien entretenues. À huit heures, les bœufs, pressant leur marche sous l’aiguillon d’Ayrton, arrivèrent à la station de Red-Gum.
     
       Ce mot «station «s’applique aux établissements de l’intérieur où se fait l’élève du bétail, cette principale richesse de l’Australie. Les éleveurs, ce sont les «squatters», c’est-à-dire les gens qui s’assoient sur le sol. En effet, c’est la première position que prend tout colon fatigué de ses pérégrinations à travers ces contrées immenses.
     
       Red-Gum-Station était un établissement de peu d’importance. Mais Glenarvan y trouva la plus franche hospitalité. La table est invariablement servie pour le voyageur sous le toit de ces habitations solitaires, et dans un colon australien on rencontre toujours un hôte obligeant.
     
       Le lendemain, Ayrton attela ses bœufs dès le point du jour. Il voulait arriver le soir même sur le territoire de Victoria. Le sol se montra peu à peu plus accidenté. Une succession de petites collines ondulait à perte de vue, toutes saupoudrées de sable écarlate. On eût dit un immense drapeau rouge jeté sur la plaine, dont les plis se gonflaient au souffle du vent. Quelques «malleys», sortes de sapins tachetés de blanc, au tronc droit et lisse, étendaient leurs branches et leur feuillage d’un vert foncé sur de grasses prairies où pullulaient des bandes joyeuses de gerboises. Plus tard, ce furent de vastes champs de broussailles et de jeunes gommiers; puis les groupes s’écartèrent, les arbustes isolés se firent arbres, et présentèrent le premier spécimen des forêts de l’Australie.
     
       Cependant, aux approches de la frontière victorienne, l’aspect du pays se modifiait sensiblement. Les voyageurs sentaient qu’ils foulaient du pied une terre nouvelle. Leur imperturbable direction, c’était toujours la ligne droite sans qu’aucun obstacle, lac ou montagne, les obligeât à la changer en ligne courbe ou brisée. Ils mettaient invariablement en pratique le premier théorème de la géométrie, et suivaient, sans se détourner, le plus court chemin d’un point à un autre. De fatigue et de difficultés, ils ne s’en doutaient pas.
     
       Leur marche se conformait à la lente allure des bœufs, et si ces tranquilles animaux n’allaient pas vite, du moins allaient-ils sans jamais s’arrêter.
     
       Ce fut ainsi qu’après une traite de soixante milles fournie en deux jours, la caravane atteignit, le 23
     
       Au soir, la paroisse d’Aspley, première ville de la province de Victoria, située sur le cent quarante et unième degré de longitude, dans le district de Wimerra.
     
       Le chariot fut remisé, par les soins d’Ayrton, à Crown’s Inn, une auberge qui, faute de mieux, s’appelait l’hôtel de la couronne. Le souper, uniquement composé de mouton accommodé sous toutes les formes, fumait sur la table.
     
       On mangea beaucoup, mais l’on causa plus encore.
     
       Chacun, désireux de s’instruire sur les singularités du continent australien, interrogea avidement le géographe. Paganel ne se fit pas prier, et décrivit cette province victorienne, qui fut nommée l’Australie-Heureuse.
     
       «Fausse qualification! dit-il. On eût mieux fait de l’appeler l’Australie riche, car il en est des pays comme des individus: la richesse ne fait pas le bonheur. L’Australie, grâce à ses mines d’or, a été livrée à la bande dévastatrice et féroce des aventuriers. Vous verrez cela quand nous traverserons les terrains aurifères.
     
       – La colonie de Victoria n’a-t-elle pas une origine assez récente? demanda lady Glenarvan.
     
       – Oui, madame, elle ne compte encore que trente ans d’existence. Ce fut le 6 juin 1835, un mardi…
     
       – À sept heures un quart du soir, ajouta le major, qui aimait à chicaner Paganel sur la précision de ses dates.
     
       – Non, à sept heures dix minutes, reprit sérieusement le géographe, que Batman et Falckner fondèrent un établissement à Port-Philippe, sur cette baie où s’étend aujourd’hui la grande ville de Melbourne. Pendant quinze ans, la colonie fit partie de la Nouvelle Galles du sud, et releva de Sydney, sa capitale. Mais, en 1851, elle fut déclarée indépendante et prit le nom de Victoria.
     
       – Et depuis elle a prospéré? demanda Glenarvan.
     
       – Jugez-en, mon noble ami, répondit Paganel. Voici les chiffres fournis par la dernière statistique, et, quoi qu’en pense Mac Nabbs, je ne sais rien de plus éloquent que les chiffres.
     
       – Allez, dit le major.
     
       – Je vais. En 1836, la colonie de Port-Philippe avait deux cent quarante-quatre habitants. Aujourd’hui, la province de Victoria en compte cinq cent cinquante mille. Sept millions de pieds de vigne lui rendent annuellement cent vingt et un mille gallons de vin. Cent trois mille chevaux galopent à travers ses plaines, et six cent soixante-quinze mille deux cent soixante-douze bêtes à cornes se nourrissent sur ses immenses pâturages.
     
       – Bravo! Monsieur Paganel! s’écria lady Helena, en riant de bon cœur. Il faut convenir que vous êtes ferré sur ces questions géographiques, et mon cousin Mac Nabbs aura beau faire, il ne vous prendra pas en défaut.
     
       – Mais c’est mon métier, madame, de savoir ces choses-là et de vous les apprendre au besoin. Aussi, vous pouvez me croire, quand je vous dis que cet étrange pays nous réserve des merveilles.
     
       – Jusqu’ici, cependant… Répondit Mac Nabbs, qui prenait plaisir à pousser le géographe pour surexciter sa verve.
     
       – Mais attendez donc, impatient major! s’écria Paganel. Vous avez à peine un pied sur la frontière, et vous vous dépitez déjà! Eh bien! Je vous dis, moi, je vous répète, je vous soutiens que cette contrée est la plus curieuse qui soit sur terre. Sa formation, sa nature, ses produits, son climat, et jusqu’à sa disparition future, ont étonné, étonnent et étonneront tous les savants du monde. Imaginez-vous, mes amis, un continent dont les bords, et non le centre, se sont élevés primitivement au-dessus des flots comme un anneau gigantesque; qui renferme peut-être à sa partie centrale une mer intérieure à demi évaporée; dont les fleuves se dessèchent de jour en jour; où l’humidité n’existe pas, ni dans l’air, ni dans le sol; où les arbres perdent annuellement leur écorce au lieu de perdre leurs feuilles; où les feuilles se présentent de profil au soleil, non de face, et ne donnent pas d’ombre; où le bois est souvent incombustible; où les pierres de taille fondent sous la pluie; où les forêts sont basses et les herbes gigantesques; où les animaux sont étranges; où les quadrupèdes ont des becs, comme l’échidné et l’ornithorynque, et ont obligé les naturalistes à créer spécialement pour eux le genre nouveau des monothrèmes; où le
     kanguroo bondit sur ses pattes inégales; où les moutons ont des têtes de porc; où les renards voltigent d’arbre en arbre; où les cygnes sont noirs; où les rats font des nids; où le «bower bird» ouvre ses salons aux visites de ses amis ailés; où les oiseaux étonnent l’imagination par la diversité de leurs chants et de leurs aptitudes; où l’un sert d’horloge et l’autre fait claquer un fouet de postillon, l’un imite le rémouleur, l’autre bat les secondes, comme un balancier de pendule, où l’un rit le matin quand le soleil se lève, et l’autre pleure le soir quand il se couche! Oh! Contrée bizarre, illogique, s’il en fut jamais, terre paradoxale et formée contre nature! C’est à bon droit que le savant botaniste Grimard a pu dire de toi: «voilà donc cette Australie, sorte de parodie des lois universelles, ou de défi plutôt, jeté à la face du reste du monde!»
     
       La tirade de Paganel, lancée à toute vitesse, semblait ne pouvoir s’arrêter. L’éloquent secrétaire de la société géographique ne se possédait plus. Il allait, il allait, gesticulant à tout rompre et brandissant sa fourchette au grand danger de ses voisins de table. Mais enfin sa voix fut couverte par un tonnerre de bravos, et il parvint à se taire. Certainement, après cette énumération des singularités australiennes, on ne songeait pas à lui en demander davantage. Et cependant le major, de sa voix calme ne put s’empêcher de dire:
     
       «Et c’est tout, Paganel?
     
       – Eh bien! Non, ce n’est pas tout! riposta le savant avec une nouvelle véhémence.
     
       – Quoi? demanda lady Helena très intriguée, il y a encore quelque chose de plus étonnant en Australie?
     
       – Oui, madame, son climat! Il l’emporte encore sur ses productions par son étrangeté.
     
       – Par exemple! s’écria-t-on.
     
       – Je ne parle pas des qualités hygiéniques du continent australien si riche en oxygène et si pauvre en azote; il n’a pas de vents humides, puisque les alizés soufflent parallèlement à ses côtes, et la plupart des maladies y sont inconnues, depuis le typhus jusqu’à la rougeole et aux affections chroniques.
     
       – Cependant ce n’est pas un mince avantage, dit Glenarvan.
     
       – Sans doute, mais je n’en parle pas, répondit Paganel. Ici, le climat a une qualité… Invraisemblable.
     
       – Laquelle? demanda John Mangles.
     
       – Il est moralisateur!
     
       – Moralisateur?
     
       – Oui, répondit le savant avec conviction. Oui, moralisateur! Ici les métaux ne s’oxydent pas à l’air, les hommes non plus. Ici l’atmosphère pure et sèche blanchit tout rapidement, le linge et les âmes! Et on avait bien remarqué en Angleterre les vertus de ce climat, quand on résolut d’envoyer dans ce pays les gens à moraliser.
     
       – Quoi! Cette influence se fait réellement sentir? demanda lady Glenarvan.
     
       – Oui, madame, sur les animaux et les hommes.
     
       – Vous ne plaisantez pas, Monsieur Paganel?
     
       – Je ne plaisante pas. Les chevaux et les bestiaux y sont d’une docilité remarquable. Vous le verrez.
     
       – Ce n’est pas possible!
     
       – Mais cela est! Et les malfaiteurs, transportés dans cet air vivifiant et salubre, s’y régénèrent en quelques années. Cet effet est connu des philanthropes.
     
       En Australie, toutes les natures s’améliorent.
     
       – Mais alors, vous, Monsieur Paganel, vous qui êtes déjà si bon, dit lady Helena, qu’allez-vous devenir sur cette terre privilégiée?
     
       – Excellent, madame, répondit Paganel, tout simplement excellent!»

    Chapitre X

    Wimerra River

     
       Le lendemain, 24 décembre, le départ eut lieu dès l’aube. La chaleur était déjà forte, mais supportable, la route presque unie et propice au pas des chevaux.
     
       La petite troupe s’engagea sous un taillis assez clairsemé. Le soir, après une bonne journée de marche, elle campa sur les bords du lac Blanc, aux eaux saumâtres et impotables.
     
       Là, Jacques Paganel fut forcé de convenir que ce lac n’était pas plus blanc que la mer Noire n’est noire, que la mer Rouge n’est rouge, que le fleuve Jaune n’est jaune, et que les montagnes Bleues ne sont bleues. Cependant, il discuta fort, par amour-propre de géographe; mais ses arguments ne prévalurent pas.
     
       Mr Olbinett prépara le repas du soir avec sa ponctualité habituelle; puis les voyageurs, les uns dans le chariot, les autres sous la tente, ne tardèrent pas à s’endormir, malgré les hurlements lamentables des «dingos», qui sont les chacals de l’Australie.
     
       Une plaine admirable, toute diaprée de chrysanthèmes, s’étendait au delà du lac Blanc. Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons, au réveil, auraient volontiers applaudi le magnifique décor offert à leurs regards. Ils partirent. Quelques gibbosités lointaines trahissaient seules le relief du sol. Jusqu’à l’horizon, tout était prairie et fleurs dans leur printanière érubescence. Les reflets bleus du lin à feuilles menues se mariaient au rouge écarlate d’un acanthus particulier à cette contrée. De nombreuses variétés d’émérophilis égayaient cette verdure, et les terrains imprégnés de sel disparaissaient sous les ansérines, les arroches, les bettes, celles-ci glauques, celles-là rougeâtres, de l’envahissante famille des salsolacées. Plantes utiles à l’industrie, car elles donnent une soude excellente par l’incinération et le lavage de leurs cendres.
     
       Paganel, qui devenait botaniste au milieu des fleurs, appelait de leurs noms ces productions variées, et, avec sa manie de tout chiffrer, il ne manqua pas de dire que l’on comptait jusqu’ici quatre mille deux cents espèces de plantes réparties en cent vingt familles dans la flore australienne.
     
       Plus tard, après une dizaine de milles rapidement franchis, le chariot circula entre de hauts bouquets d’acacias, de mimosas et de gommiers blancs, dont l’inflorescence est si variable. Le règne végétal, dans cette contrée des «spring plains», ne se montrait pas ingrat envers l’astre du jour, et il rendait en parfums et en couleurs ce que le soleil lui donnait en rayons.
     
       Quant au règne animal, il était plus avare de ses produits. Quelques casoars bondissaient dans la plaine, sans qu’il fût possible de les approcher. Cependant le major fut assez adroit pour frapper d’une balle au flanc un animal fort rare, et qui tend à disparaître. C’était un «jabiru», la grue géante des colons anglais. Ce volatile avait cinq pieds de haut, et son bec noir, large, conique, à bout très pointu, mesurait dix-huit pouces de longueur. Les reflets violets et pourpres de sa tête contrastaient vivement avec le vert lustré de son cou, l’éclatante blancheur de sa gorge et le rouge vif de ses longues jambes.
     
       La nature semblait avoir épuisé en sa faveur toute la palette des couleurs primitives.
     
       On admira beaucoup cet oiseau, et le major aurait eu les honneurs de la journée, si le jeune Robert n’eût rencontré, quelques milles plus loin, et bravement assommé une bête informe, moitié hérisson, moitié fourmilier, un être à demi ébauché comme les animaux des premiers âges de la création. Une langue extensible, longue et gluante, pendait hors de sa gueule entée, et pêchait les fourmis, qui forment sa principale nourriture.
     
       «C’est un échidné! dit Paganel, donnant à ce monothrème son véritable nom. Avez-vous jamais vu un pareil animal?
     
       – Il est horrible, répondit Glenarvan.
     
       – Horrible, mais curieux, reprit Paganel; de plus, particulier à l’Australie, et on le chercherait en vain dans toute autre partie du monde.»
     
       Naturellement, Paganel voulut emporter le hideux échidné et le mettre dans le compartiment des bagages. Mais Mr Olbinett réclama avec une telle indignation, que le savant renonça à conserver cet échantillon des monothrèmes.
     
       Ce jour-là, les voyageurs dépassèrent de trente minutes le cent quarante et unième degré de longitude. Jusqu’ici, peu de colons, peu de squatters s’étaient offerts à leur vue. Le pays semblait désert. D’aborigènes, il n’y en avait pas l’ombre, car les tribus sauvages errent plus au nord à travers les immenses solitudes arrosées par les affluents du Darling et du Murray.
     
       Mais un curieux spectacle intéressa la troupe de Glenarvan. Il lui fut donné de voir un de ces immenses troupeaux que de hardis spéculateurs amènent des montagnes de l’est jusqu’aux provinces de Victoria et de l’Australie méridionale.
     
       Vers quatre heures du soir, John Mangles signala à trois milles en avant une énorme colonne de poussière qui se déroulait à l’horizon. D’où venait ce phénomène? on fut fort embarrassé de le dire.
     
       Paganel penchait pour un météore quelconque, auquel sa vive imagination cherchait déjà une cause naturelle. Mais Ayrton l’arrêta dans le champ des conjectures où il s’aventurait, en affirmant que ce soulèvement de poussière provenait d’un troupeau en marche.
     
       Le quartier-maître ne se trompait pas. L’épaisse nuée s’approcha. Il s’en échappait tout un concert de bêlements, de hennissements et de beuglements.
     
       La voix humaine sous forme de cris, de sifflets, de vociférations, se mêlait aussi à cette symphonie pastorale.
     
       Un homme sortit du nuage bruyant. C’était le conducteur en chef de cette armée à quatre pattes.
     
       Glenarvan s’avança au-devant de lui, et les relations s’établirent sans plus de façons. Le conducteur, ou, pour lui donner son véritable titre, le «stockeeper», était propriétaire d’une partie du troupeau. Il se nommait Sam Machell, et venait, en effet, des provinces de l’est, se dirigeant vers la baie Portland.
     
       Son troupeau comprenait douze mille soixante-quinze têtes, soit mille bœufs, onze mille moutons et soixante-quinze chevaux. Tous ces animaux, achetés maigres dans les plaines des montagnes Bleues, allaient s’engraisser au milieu des pâturages salutaires de l’Australie méridionale, où ils sont revendus avec grand bénéfice. Ainsi, Sam Machell, gagnant deux livres par bœuf et une demi-livre par mouton, devait réaliser un bénéfice de cinquante mille francs. C’était une grosse affaire. Mais quelle patience, quelle énergie pour conduire à destination cette troupe rétive, et quelles fatigues à braver!
     
       Le gain est péniblement acquis que ce dur métier rapporte!
     
       Sam Machell raconta en peu de mots son histoire, tandis que le troupeau continuait sa marche entre les bouquets de mimosas. Lady Helena, Mary Grant, les cavaliers avaient mis pied à terre, et, assis à l’ombre d’un vaste gommier, ils écoutaient le récit du
     stockeeper.
     
       Sam Machell était parti depuis sept mois. Il faisait environ dix milles par jour, et son interminable voyage devait durer trois mois encore. Il avait avec lui, pour l’aider dans cette laborieuse tâche, vingt chiens et trente hommes, dont cinq noirs fort habiles à retrouver les traces des bêtes égarées.
     
       Six chariots suivaient l’armée. Les conducteurs, armés de
     stockwhipps, fouets dont le manche a dix-huit pouces et la lanière neuf pieds de longueur, circulaient entre les rangs, rétablissant çà et là l’ordre souvent troublé, tandis que la cavalerie légère des chiens voltigeait sur les ailes.
     
       Les voyageurs admirèrent la discipline établie dans le troupeau. Les diverses races marchaient séparément, car bœufs et moutons sauvages s’entendent assez mal; les premiers ne consentent jamais à paître où les seconds ont passé. De là, nécessité de placer les bœufs en tête, et ceux-ci, divisés en deux bataillons, allaient en avant.
     
       Suivaient cinq régiments de moutons commandés par vingt conducteurs, et le peloton des chevaux marchait à l’arrière-garde.
     
       Sam Machell fit remarquer à ses auditeurs que les guides de l’armée n’étaient ni des chiens ni des hommes, mais bien des bœufs, des «leaders» intelligents, dont leurs congénères reconnaissaient la supériorité. Ils s’avançaient au premier rang, avec une gravité parfaite, prenant la bonne route par instinct, et très convaincus de leur droit à être traités avec égards. Aussi les ménageait-on, car le troupeau leur obéissait sans conteste. Leur convenait-il de s’arrêter, il fallait céder à ce bon plaisir, et vainement essayait-on de se remettre en marche après une halte, s’ils ne donnaient eux-mêmes le signal du départ.
     
       Quelques détails ajoutés par le
     stockeeper complétèrent l’histoire de cette expédition, digne d’être écrite, sinon commandée, par Xénophon lui-même. Tant que l’armée marchait en plaine, c’était bien. Peu d’embarras, peu de fatigues. Les bêtes paissaient sur la route, se désaltéraient aux nombreux creeks des pâturages, dormaient la nuit, voyageaient le jour, et se rassemblaient docilement à la voix des chiens. Mais dans les grandes forêts du continent, à travers les taillis d’eucalyptus et de mimosas, les difficultés croissaient. Pelotons, bataillons et régiments se mélangeaient ou s’écartaient, et il fallait un temps considérable pour les réunir. Que par malheur un leader vînt à s’égarer, on devait le retrouver à tout prix sous peine d’une débandade générale, et les noirs employaient souvent plusieurs jours à ces difficiles recherches. Que les grandes pluies vinssent à tomber, les bêtes paresseuses refusaient d’avancer, et par les violents orages une panique désordonnée s’emparait de ces animaux fous de terreur.
     
       Cependant, à force d’énergie et d’activité, le
     stockeeper triomphait de ces difficultés sans cesse renaissantes. Il marchait; les milles s’ajoutaient aux milles; les plaines, les bois, les montagnes restaient en arrière. Mais où il fallait joindre à tant de qualités cette qualité supérieure, qui s’appelle la patience, – une patience à toute épreuve, une patience que non seulement des heures, non seulement des jours, mais des semaines ne doivent pas abattre, – c’était au passage des rivières. Là, le stockeeper se voyait retenu devant un cours d’eau, sur ses bords non pas infranchissables, mais infranchis. L’obstacle venait uniquement de l’entêtement du troupeau qui se refusait à passer. Les bœufs, après avoir humé l’eau, revenaient sur leurs pas. Les moutons fuyaient dans toutes les directions plutôt que d’affronter l’élément liquide. On attendait la nuit pour entraîner la troupe à la rivière, cela ne réussissait pas. On y jetait les béliers de force, les brebis ne se décidaient pas à les suivre. On essayait de prendre le troupeau par la soif en le privant d’eau pendant plusieurs jours, le troupeau se passait de boire et ne s’aventurait pas davantage. On transportait les agneaux sur l’autre rive, dans l’espoir que les mères viendraient à leurs cris; les agneaux bêlaient, et les mères ne bougeaient pas de la rive opposée. Cela durait quelquefois tout un mois, et le stockeeper ne savait plus que faire de son armée bêlante, hennissante et beuglante. Puis, un beau jour, sans raison, par caprice, on ne sait pourquoi ni comment, un détachement franchissait la rivière, et alors c’était une autre difficulté d’empêcher le troupeau de s’y jeter en désordre. La confusion se mettait dans les rangs, et beaucoup d’animaux se noyaient dans les rapides.
     
       Tels furent les détails donnés par Sam Machell.
     
       Pendant son récit, une grande partie du troupeau avait défilé en bon ordre. Il était temps qu’il allât rejoindre la tête de son armée et choisir les meilleurs pâturages. Il prit donc congé de lord Glenarvan, enfourcha un excellent cheval indigène qu’un de ses hommes tenait en laisse, et reçut les adieux de tous avec de cordiales poignées de main.
     
       Quelques instants plus tard, il avait disparu dans le tourbillon de poussière.
     
       Le chariot reprit en sens inverse sa marche un moment interrompue, et ne s’arrêta que le soir au pied du mont Talbot.
     
       Paganel fit alors observer judicieusement qu’on était au 25 décembre, le jour de Noël, le Christmas tant fêté des familles anglaises. Mais lestewart
     ne l’avait pas oublié, et un souper succulent, servi sous la tente, lui valut les compliments sincères des convives. Il faut le dire, Mr Olbinett s’était véritablement surpassé. Sa réserve avait fourni un contingent de mets européens qui se rencontrent rarement dans les déserts de l’Australie. Un jambon de renne, des tranches de bœuf salé, du saumon fumé, un gâteau d’orge et d’avoine, du thé à discrétion, du wisky en abondance, quelques bouteilles de porto, composèrent ce repas étonnant. On se serait cru dans la grande salle à manger de Malcolm-Castle, au milieu des Highlands, en pleine écosse.
     
       Certes, rien ne manquait à ce festin, depuis la soupe au gingembre jusqu’au
     minced-pies du dessert.
     
       Cependant, Paganel crut devoir y joindre les fruits d’un oranger sauvage qui croissait au pied des collines. C’était le «moccaly» des indigènes; ses oranges faisaient un fruit assez insipide, mais ses pépins écrasés emportaient la bouche comme du piment de Cayenne. Le géographe s’obstina à les manger si consciencieusement par amour de la science, qu’il se mit le palais en feu, et ne put répondre aux questions dont le major l’accabla sur les particularités des déserts australiens.
     
       La journée du lendemain, 26 décembre, n’offrit aucun incident utile à relater. On rencontra les sources du Norton-Creek, et plus tard la Mackensie-river à demi desséchée. Le temps se tenait au beau avec une chaleur très supportable; le vent soufflait du sud, et rafraîchissait l’atmosphère comme eût fait le vent du nord dans l’hémisphère boréal: ce que fit remarquer Paganel à son ami Robert Grant.
     
       «Circonstance heureuse, ajouta-t-il, car la chaleur est plus forte en moyenne dans l’hémisphère austral que dans l’hémisphère boréal.
     
       – Et pourquoi? demanda le jeune garçon.
     
       – Pourquoi, Robert? répondit Paganel. N’as-tu donc jamais entendu dire que la terre était plus rapprochée du soleil pendant l’hiver?
     
       – Si, Monsieur Paganel.
     
       – Et que le froid de l’hiver n’est dû qu’à l’obliquité des rayons solaires?
     
       – Parfaitement.
     
       – Eh bien, mon garçon, c’est pour cette raison même qu’il fait plus chaud dans l’hémisphère austral.
     
       – Je ne comprends pas, répondit Robert, qui ouvrait de grands yeux.
     
       – Réfléchis donc, reprit Paganel, quand nous sommes en hiver, là-bas, en Europe, quelle est la saison qui règne ici, en Australie, aux antipodes?
     
       – L’été, dit Robert.
     
       – Eh bien, puisque précisément à cette époque la terre se trouve plus rapprochée du soleil… Comprends-tu?
     
       – Je comprends…
     
       – Que l’été des régions australes est plus chaud par suite de cette proximité que l’été des régions boréales.
     
       – En effet, Monsieur Paganel.
     
       – Donc, quand on dit que le soleil est plus près de la terre «en hiver», ce n’est vrai que pour nous autres, qui habitons la partie boréale du globe.
     
       – Voilà une chose à laquelle je n’avais pas songé, répondit Robert.
     
       – Et maintenant, va, mon garçon, et ne l’oublie plus.»
     
       Robert reçut de bonne grâce sa petite leçon de cosmographie, et finit par apprendre que la température moyenne de la province de Victoria atteignait soixante-quatorze degrés fahrenheit (plus 23° 33 centigrades).
     
       Le soir, la troupe campa à cinq milles au delà du lac Lonsdale, entre le mont Drummond qui se dressait au nord, et le mont Dryden dont le médiocre sommet écornait l’horizon du sud.
     
       Le lendemain, à onze heures, le chariot atteignit les bords de la Wimerra, sur le cent quarante-troisième méridien.
     
       La rivière, large d’un demi-mille, s’en allait par nappes limpides entre deux hautes rangées de gommiers et d’acacias. Quelques magnifiques myrtacées, le «metrosideros speciosa» entre autres, élevaient à une quinzaine de pieds leurs branches longues et pleurantes, agrémentées de fleurs rouges. Mille oiseaux, des loriots, des pinsons, des pigeons aux ailes d’or, sans parler des perroquets babillards, voletaient dans les vertes ramilles. Au-dessous, à la surface des eaux, s’ébattait un couple de cygnes noirs, timides et inabordables. Ce «rara avis» des rivières australiennes se perdit bientôt dans les méandres de la Wimerra, qui arrosait capricieusement cette campagne attrayante.
     
       Cependant, le chariot s’était arrêté sur un tapis de gazon dont les franges pendaient sur les eaux rapides. Là, ni radeau, ni pont. Il fallait passer pourtant. Ayrton s’occupa de chercher un gué praticable. La rivière, un quart de mille en amont, lui parut moins profonde, et ce fut en cet endroit qu’il résolut d’atteindre l’autre rive. Divers sondages n’accusèrent que trois pieds d’eau. Le chariot pouvait donc s’engager sur ce haut-fond sans courir de grands risques.
     
       «Il n’existe aucun autre moyen de franchir cette rivière? demanda Glenarvan au quartier-maître.
     
       – Non,
     mylord, répondit Ayrton, mais ce passage ne me semble pas dangereux. Nous nous en tirerons.
     
       – Lady Glenarvan et miss Grant doivent-elles quitter le chariot!
     
       – Aucunement. Mes bœufs ont le pied sûr, et je me charge de les maintenir dans la bonne voie.
     
       – Allez, Ayrton, répondit Glenarvan, je me fie à vous.»
     
       Les cavaliers entourèrent le lourd véhicule, et l’on entra résolument dans la rivière. Les chariots, ordinairement, quand ils tentent ces passages à gué, sont entourés d’un chapelet de tonnes vides qui les soutient à la surface des eaux. Mais ici cette ceinture natatoire manquait; il fallait donc se confier à la sagacité des bœufs tenus en main par le prudent Ayrton. Celui-ci, de son siège, dirigeait l’attelage; le major et les deux matelots fendaient le rapide courant à quelques toises en tête.
     
       Glenarvan et John Mangles, de chaque côté du chariot, se tenaient prêts à secourir les voyageuses, Paganel et Robert fermaient la ligne.
     
       Tout alla bien jusqu’au milieu de la Wimerra. Mais alors, le creux s’accusa davantage, et l’eau monta au-dessus des jantes. Les bœufs, rejetés hors du gué, pouvaient perdre pied et entraîner avec eux l’oscillante machine. Ayrton se dévoua courageusement; il se mit à l’eau, et, s’accrochant aux cornes des bœufs, il parvint à les remettre en droit chemin.
     
       En ce moment, un heurt impossible à prévoir eut lieu; un craquement se fit; le chariot s’inclina sous un angle inquiétant; l’eau gagna les pieds des voyageuses; tout l’appareil commença à dériver, en dépit de Glenarvan et de John Mangles, cramponnés aux ridelles. Ce fut un moment plein d’anxiété.
     
       Fort heureusement, un vigoureux coup de collier rapprocha le véhicule de la rive opposée. La rivière offrit aux pieds des bœufs et des chevaux une pente remontante, et bientôt hommes et bêtes se trouvèrent en sûreté sur l’autre bord, non moins satisfaits que trempés.
     
       Seulement l’avant-train du chariot avait été brisé par le choc, et le cheval de Glenarvan se trouvait déferré des pieds de devant.
     
       Cet accident demandait une réparation prompte. On se regardait donc d’un air assez embarrassé, quand Ayrton proposa d’aller à la station de Black-Point, située à vingt milles au nord, et d’en ramener un maréchal ferrant.
     
       «Allez, allez, mon brave Ayrton, lui dit Glenarvan. Que vous faut-il de temps pour faire ce trajet et revenir au campement?
     
       – Quinze heures peut-être, répondit Ayrton, mais pas plus.
     
       – Partez donc, et, en attendant votre retour, nous camperons au bord de la Wimerra.»
     
       Quelques minutes après, le quartier-maître, monté sur le cheval de Wilson, disparaissait derrière un épais rideau de mimosas.

    Chapitre XI

    Burke Et Stuart

     
       Le reste de la journée fut employé en conversations et en promenades. Les voyageurs, causant et admirant, parcoururent les rives de la Wimerra. Les grues cendrées et les ibis, poussant des cris rauques, s’enfuyaient à leur approche. L’oiseau-satin se dérobait sur les hautes branches du figuier sauvage, les loriots, les traquets, les épimaques voltigeaient entre les tiges superbes des liliacées, les martins-pêcheurs abandonnaient leur pêche habituelle, tandis que toute la famille plus civilisée des perroquets, le «blue-mountain» paré des sept couleurs du prisme, le petit «roschill» à la tête écarlate, à la gorge jaune, et le «lori» au plumage rouge et bleu, continuaient leur assourdissant bavardage au sommet des gommiers en fleur.
     
       Ainsi, tantôt couchés sur l’herbe au bord des eaux murmurantes, tantôt errant à l’aventure entre les touffes de mimosas, les promeneurs admirèrent cette belle nature jusqu’au coucher du jour. La nuit, précédée d’un rapide crépuscule, les surprit à un demi-mille du campement. Ils revinrent en se guidant non sur l’étoile polaire, invisible de l’hémisphère austral, mais sur la croix du sud, qui brillait à mi-chemin de l’horizon au zénith.
     
       Mr Olbinett avait dressé le souper sous la tente. On se mit à table. Le succès du repas fut un certain salmis de perroquets adroitement tués par Wilson et habilement préparés par le
     stewart.
     
       Le souper terminé, ce fut à qui trouverait un prétexte pour ne point donner au repos les premières heures de cette nuit si belle. Lady Helena mit tout son monde d’accord, en demandant à Paganel de raconter l’histoire des grands voyageurs australiens, une histoire promise depuis longtemps déjà.
     
       Paganel ne demandait pas mieux. Ses auditeurs s’étendirent au pied d’un
     banksia magnifique; la fumée des cigares s’éleva bientôt jusqu’au feuillage perdu dans l’ombre, et le géographe, se fiant à son inépuisable mémoire, prit aussitôt la parole.
     
       «Vous vous rappelez, mes amis, et le major n’a point oublié sans doute, l’énumération de voyageurs que je vous fis à bord du
     Duncan. De tous ceux qui cherchèrent à pénétrer à l’intérieur du continent, quatre seulement sont parvenus à le traverser du sud au nord ou du nord au sud. Ce sont: Burke, en 1860 et 1861; Mac Kinlay, en 1861 et 1862; Landsborough, en 1862, et Stuart, aussi en 1862. De Mac Kinlay, et de Landsborough, je vous dirai peu de chose. Le premier alla d’Adélaïde au golfe Carpentarie; le second, du golfe Carpentarie à Melbourne, tous deux envoyés par des comités australiens à la recherche de Burke, qui ne reparaissait plus et ne devait jamais reparaître.
     
       «Burke et Stuart, tels sont les deux hardis explorateurs dont je vais vous parler, et je commence sans préambule.
     
       «Le 20 août 1860, sous les auspices de la société royale de Melbourne, partait un ex-officier irlandais, ancien inspecteur de police à Castlemaine, nommé Robert O’Hara Burke. Onze hommes l’accompagnaient, William John Wills, jeune astronome distingué, le docteur Beckler, un botaniste, Gray, King, jeune militaire de l’armée des Indes, Landells, Brahe, et plusieurs cipayes. Vingt-cinq chevaux et vingt-cinq chameaux portaient les voyageurs, leurs bagages et des provisions pour dix-huit mois. L’expédition devait se rendre au golfe de Carpentarie, sur la côte septentrionale, en suivant d’abord la rivière Cooper.
     
       «Elle franchit sans peine les lignes du Murray et du Darling, et arriva à la station de Menindié, sur la limite des colonies.
     
       «Là, on reconnut que les nombreux bagages étaient très embarrassants. Cette gêne et une certaine dureté de caractère de Burke mirent la mésintelligence dans la troupe. Landells, le directeur des chameaux, suivi de quelques serviteurs hindous, se sépara de l’expédition, et revint sur les bords du Darling.
     
       «Burke poursuivit sa route en avant. Tantôt par de magnifiques pâturages largement arrosés, tantôt par des chemins pierreux et privés d’eau, il descendit vers le Cooper’s-creek. Le 20 novembre, trois mois après son départ, il établissait un premier dépôt de provisions au bord de la rivière.
     
       «Ici, les voyageurs furent retenus quelque temps sans trouver une route praticable vers le nord, une route où l’eau fût assurée. Après de grandes difficultés, ils arrivèrent à un campement qu’ils nommèrent le fort Wills. Ils en firent un poste entouré de palissades, situé à mi-chemin de Melbourne au golfe de Carpentarie. Là, Burke divisa sa troupe en deux parts. L’une, sous les ordres de Brahe, dut rester au fort Wills pendant trois mois et plus, si les provisions ne lui manquaient pas, et attendre le retour de l’autre. Celle-ci ne comprit que Burke, King, Gray et Wills. Ils emmenaient six chameaux.
     
       «Ils emportaient pour trois mois de vivres, c’est-à-dire trois quintaux de farine, cinquante livres de riz, cinquante livres de farine d’avoine, un quintal de viande de cheval séchée, cent livres de porc salé et de lard, et trente livres de biscuit, le tout pour faire un voyage de six cents lieues, aller et retour.
     
       «Ces quatre hommes partirent. Après la pénible traversée d’un désert pierreux, ils arrivèrent sur la rivière d’Eyre, au point extrême atteint par Sturt, en 1845, et, remontant le cent quarantième méridien aussi exactement que possible, ils pointèrent vers le nord.
     
       «Le 7 janvier, ils passèrent le tropique sous un soleil de feu, trompés par des mirages décevants, souvent privés d’eau, quelquefois rafraîchis par de grands orages, trouvant çà et là quelques indigènes errants dont ils n’eurent point à se plaindre; en somme, peu gênés par les difficultés d’une route que ne barraient ni lacs, ni fleuves, ni montagnes.
     
       «Le 12 janvier, quelques collines de grès apparurent vers le nord, entre autres le mont Forbes, et une succession de chaînes granitiques, qu’on appelle des «ranges.» Là, les fatigues furent grandes. On avançait à peine. Les animaux refusaient de se porter en avant: «toujours dans les ranges! Les chameaux suent de crainte!» écrit Burke sur son carnet de voyage. Néanmoins, à force d’énergie, les explorateurs arrivent sur les bords de la rivière Turner, puis au cours supérieur du fleuve Flinders, vu par Stokes en 1841, qui va se jeter dans le golfe de Carpentarie, entre des rideaux de palmiers et d’eucalyptus.
     
       «Les approches de l’océan se manifestèrent par une suite de terrains marécageux. Un des chameaux y périt. Les autres refusèrent d’aller au delà. King et Gray durent rester avec eux. Burke et Wills continuèrent de marcher au nord, et, après de grandes difficultés fort obscurément relatées dans leurs notes, ils arrivèrent à un point où le flux de la mer couvrait les marécages, mais ils ne virent point l’océan. C’était le 11 février 1861.
     
       – Ainsi, dit lady Glenarvan, ces hommes hardis ne purent aller au delà?
     
       – Non, madame, répondit Paganel. Le sol des marais fuyait sous leurs pieds, et ils durent songer à rejoindre leurs compagnons du fort Wills. Triste retour, je vous jure! Ce fut en se traînant, faibles et épuisés, que Burke et son camarade retrouvèrent Gray et King. Puis l’expédition, descendant au sud par la route déjà suivie, se dirigea vers le Cooper’s-creek.
     
       «Les péripéties, les dangers, les souffrances de ce voyage, nous ne les connaissons pas exactement, car les notes manquent au carnet des explorateurs. Mais cela a dû être terrible.
     
       «En effet, au mois d’avril, arrivés dans la vallée de Cooper, ils n’étaient plus que trois. Gray venait de succomber à la peine. Quatre chameaux avaient péri. Cependant, si Burke parvient à gagner le fort Wills, où l’attend Brahe avec son dépôt de provisions, ses compagnons et lui sont sauvés. Ils redoublent d’énergie; ils se traînent pendant quelques jours encore; le 21 avril, ils aperçoivent les palissades du fort, ils l’atteignent!… Ce jour-là, après cinq mois d’une vaine attente, Brahe était parti.
     
       – Parti! s’écria le jeune Robert.
     
       – Oui, parti! Le jour même, par une déplorable fatalité! La note laissée par Brahe n’avait pas sept heures de date! Burke ne pouvait songer à le rejoindre. Les malheureux abandonnés se refirent un peu avec les provisions du dépôt. Mais les moyens de transport leur manquaient, et cent cinquante lieues les séparaient encore du Darling.
     
       «C’est alors que Burke, contrairement à l’opinion de Wills, songe à gagner les établissements australiens, situés près du mont Hopeless, à soixante lieues du fort Wills. On se met en route.
     
       «Des deux chameaux qui restent, l’un périt dans un affluent fangeux du Cooper’s-creek; l’autre ne peut plus faire un pas, il faut l’abattre, et se nourrir de sa chair. Bientôt les vivres sont dévorés.
     
       «Les trois infortunés sont réduits à se nourrir de «nardou», plante aquatique dont les sporules sont comestibles. Faute d’eau, faute de moyens pour la transporter, ils ne peuvent s’éloigner des rives du Cooper. Un incendie brûle leur cabane et leurs effets de campement. Ils sont perdus! Ils n’ont plus qu’à mourir!
     
       «Burke appela King près de lui: «je n’ai plus que quelques heures à vivre, lui dit-il; voilà ma montre et mes notes. Quand je serai mort, je désire que vous placiez un pistolet dans ma main droite, et que vous me laissiez tel que je serai, sans me mettre en terre!», cela dit, Burke ne parla plus, et il expira le lendemain matin à huit heures.
     
       «King, épouvanté, éperdu, alla à la recherche d’une tribu australienne. Lorsqu’il revint, Wills venait de succomber aussi. Quant à King, il fut recueilli par des indigènes et, au mois de septembre, retrouvé par l’expédition de M Howitt, envoyée à la recherche de Burke en même temps que Mac Kinlay et Landsborough. Ainsi donc, des quatre explorateurs, un seul survécut à cette traversée du continent australien.»
     
       Le récit de Paganel avait laissé une impression douloureuse dans l’esprit de ses auditeurs. Chacun songeait au capitaine Grant, qui errait peut-être comme Burke et les siens au milieu de ce continent funeste. Les naufragés avaient-ils échappé aux souffrances qui décimèrent ces hardis pionniers? Ce rapprochement fut si naturel, que les larmes vinrent aux yeux de Mary Grant.
     
       «Mon père! Mon pauvre père! Murmura-t-elle.
     
       – Miss Mary! Miss Mary! s’écria John Mangles, pour endurer de tels maux, il faut affronter les contrées de l’intérieur! Le capitaine Grant, lui, est entre les mains des indigènes, comme King, et, comme King, il sera sauvé! Il ne s’est jamais trouvé dans d’aussi mauvaises conditions!
     
       – Jamais, ajouta Paganel, et je vous le répète, ma chère miss, les australiens sont hospitaliers.
     
       – Dieu vous entende! répondit la jeune fille.
     
       – Et Stuart? demanda Glenarvan, qui voulait détourner le cours de ces tristes pensées.
     
       – Stuart? répondit Paganel. Oh! Stuart a été plus heureux, et son nom est célèbre dans les annales australiennes. Dès l’année 1848, John Mac Douall Stuart, votre compatriote, mes amis, préludait à ses voyages, en accompagnant Sturt dans les déserts situés au nord d’Adélaïde. En 1860, suivi de deux hommes seulement, il tenta, mais en vain, de pénétrer dans l’intérieur de l’Australie. Ce n’était pas un homme à se décourager. En 1861, le 1
    er janvier, il quitta le Chambers-Creek, à la tête de onze compagnons déterminés, et ne s’arrêta qu’à soixante lieues du golfe de Carpentarie; mais, les provisions manquant, il dut revenir à Adélaïde sans avoir traversé le redoutable continent. Cependant, il osa tenter encore la fortune, et organiser une troisième expédition qui, cette fois, devait atteindre le but si ardemment désiré.
     
       «Le parlement de l’Australie méridionale patronna chaudement cette nouvelle exploration, et vota un subside de deux mille livres sterling. Stuart prit toutes les précautions que lui suggéra son expérience de pionnier. Ses amis, Waterhouse le naturaliste, Thring, Kekwick, ses anciens compagnons, Woodforde, Auld, dix en tout, se joignirent à lui. Il emporta vingt outres de cuir d’Amérique, pouvant contenir sept gallons chacune, et, le 5 avril 1862, l’expédition se trouvait réunie au bassin de Newcastle-Water, au delà du dix-huitième degré de latitude, à ce point même que Stuart n’avait pu dépasser. La ligne de son itinéraire suivait à peu près le cent trente et unième méridien, et, par conséquent, faisait un écart de sept degrés à l’ouest de celui de Burke.
     
       «Le bassin de Newcastle-Water devait être la base des explorations nouvelles. Stuart, entouré de bois épais, essaya vainement de passer au nord et au nord-est. Même insuccès pour gagner à l’ouest la rivière de Victoria; d’impénétrables buissons fermaient toute issue.
     
       «Stuart résolut alors de changer son campement, et il parvint à le transporter un peu plus au nord, dans les marais d’Hower. Alors, tendant vers l’est, il rencontra au milieu de plaines herbeuses le ruisseau Daily, qu’il remonta pendant une trentaine de milles.
     
       «La contrée devenait magnifique; ses pâturages eussent fait la joie et la fortune d’un squatter; les eucalyptus y poussaient à une prodigieuse hauteur. Stuart, émerveillé, continua de se porter en avant; il atteignit les rives de la rivière Strangway et du Roper’s-Creek découvert par Leichardt; leurs eaux coulaient au milieu de palmiers dignes de cette région tropicale; là vivaient des tribus d’indigènes qui firent bon accueil aux explorateurs.
     
       «De ce point, l’expédition inclina vers le nord-nord-ouest, cherchant à travers un terrain couvert de grès et de roches ferrugineuses les sources de la rivière Adélaïde, qui se jette dans le golfe de Van-Diemen. Elle traversait alors la terre d’Arnhem, au milieu des choux-palmistes, des bambous, des pins et des pendanus. L’Adélaïde s’élargissait; ses rives devenaient marécageuses; la mer était proche.
     
       «Le mardi, 22 juillet, Stuart campa dans les marais de Fresh-Water, très gêné par d’innombrables ruisseaux qui coupaient sa route. Il envoya trois de ses compagnons chercher des chemins praticables; le lendemain, tantôt tournant d’infranchissables criques, tantôt s’embourbant dans les terrains fangeux, il atteignit quelques plaines élevées et revêtues de gazon où croissaient des bouquets de gommiers et des arbres à écorce fibreuse; là volaient par bandes des oies, des ibis, des oiseaux aquatiques d’une sauvagerie extrême. D’indigènes, il y avait peu ou point. Seulement quelques fumées de campements lointains.
     
       «Le 24 juillet, neuf mois après son départ d’Adélaïde, Stuart part à huit heures vingt minutes du matin dans la direction du nord; il veut atteindre la mer le jour même; le pays est légèrement élevé, parsemé de minerai de fer et de roches volcaniques; les arbres deviennent petits; ils prennent un air maritime; une large vallée alluvionnaire se présente, bordée au delà par un rideau d’arbustes. Stuart entend distinctement le bruit des vagues qui déferlent, mais il ne dit rien à ses compagnons. On pénètre dans un taillis obstrué de sarments de vigne sauvage.
     
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